LA PRONONCIATION
OHAPITEE PBEMIEE La prononciation
La prononciation est l'émission des mots par la voix.
Elle consiste clans la modification du son i)ar la bouche, les dents, les lèvres et la langue. L'air, projeté par les voies respiratoires, donne ainsi naissance aux voyelles et aux consonnes, éléments du langage articulé.
Il nous serait facile, à nous, Canadiens, do bien parler ; un peu d'attention et de bonne volonté suffirait pour nous corriger de nos vices de prononciation. Malheureusement, la plupart s'en inquiètent peu ; et plusieurs, pour se guérir de leurs défauts, croient devoir adopter ceux des autres. C'est ainsi qu'on se fait gloire de prononcer à la parisienne, sans songer que V accent parisien est un défaut, comme Vaccent marseillais et Vaccmit normand. A proprement parler, il n'y a pas d^acceni dans la prononciation française, ou, si vous le voulez, il n'y en a qu'un, Vaccent
français, simple, naturel, élégant, et c'est celui-là qu'il faut acquérir.
La pureté du langage est le signe de la distinction. Celui qui prononce mal ne peut songer à captiver un auditoire ; eût-il tous les dons qui font l'artiste, il ne sera jamais qu'un diseur vulgaire.
La prononciation s'occupe des voyelles, des consonnes et du rythme.
Disons, une fois pour toutes, que nous distinguons les sons, des lettres qui les représentent ; pour les voyelles comme pour les consonnes, nous ne consultons que l'oreille. D'ailleurs, il ne faut jamais confondre la prononciation avec l'écriture ; trop souvent elles ne s'accordent pas.
ABTIGLE FBEHIEB
Les voyelles
La voyelle est un son formé dans le larynx sous le souffle d'un courant d'air qui s'échappe par la bouche seulement, ou par la bouche en passant par les fosses nasales.
Dans le premier cas, la voyelle est pare ; dans le second, elle est nasale.
On compte dans la langue française neuf voyelles pures :
ou
eu
et quatre voyelles nasales :
an in on un
Il n'est personne qui ne sache oien prononcer ces treize voyelles prises isolément. — ^Au besoin, on peut consulter tout simplement une grammaire, ou encore la leçon du Maître de Philosophie de Molière. — Mais groupez-les avec les -consonnes
pour en former des mots : les sons se préparent les uns les autres, se combinent ensemble, s'altèrent, et voilà la prononciation enrichie de nuances délicates et variées, qui donnent au discours sa grâce et son élégance ; c'est alors qu'apparaissent les vices de prononciation.
Il y a une loi souveraine, décidant sans apj)el des voyelles ouvertes ou fermées : c'est Tusage.
Si volet USU8, Quem peneM arbitrium est et jus et norma loquendi. (1)
Au X Vie siècle, on écrivait comme aujourd'hui : mouchoir, miroir, jwivre, et Ton prononçait : monchoihèr, lairouèr, j)oevre, parce que l'usage le voulait ainsi ; au XVIIe siècle, on disait : maladret, tout en écrivant : maladroit, toujours de par la loi de l'usage. L'histoire dé la prononciation française est une preuve séculaire de la souveraineté de l'usage sur le son des voyelles.
Mais quel usage faut-il adopter? C'est Paris, (lit-ou, qui donne la loi. Il faudrait donc, pour avoir une bonne prononciation, respirer l'air
de Paris? Voici les propres paroles d'un
professeur du Conservatoire : " Lorsqu'on est né à Paris, même dans un rang élevé de la société, on parle souvent mal, aussi mal, quelquefois, qu'à
^ (1) Horacç.
Marseille ou à Bordeaux '^ L'usage qu41
faut adopter n'est doue " pas l'usage de Paris, mais llusage accepté comme bon à Paris par le plus grand* nombre des gens bien élevés, des honnêtes genSy comme on disait au grand siècle.'' Il y a, espérons-le, de ces honnêtes gens ailleurs qu'à Paris, et bien qu'il en coûte plus d'étude et d'attention, on peut acquérir une bonne prononciation sans vivre dans la Ville-Lumière.
En prononçant, ayons doue en vue et l'usage et la règle, et ne craignons pas de corriger au besoin celle-ci par celui-là.
Mais l'usage n'est pas toujours légitime et de bon aloi. Ainsi, il ne faudrait pas prendre pour loi consacrée par l'usage, le laisser-aller de la conversation ; la lecture n'admet point certaines négligences, certaines incorrections, que la familiarité de la conversation tolère. " Il faut lire comme on parle ", est une maxime chère aux paresseux, et à laquelle il est dangereux de se fier, quand il s'agit de prononciation. Du reste, lorsqu'il y a doute sur la légitimité de l'usage, le jugement des grammairiens doit prévaloir.
Sachons garder une juste mesure, et ne point adopter, pour nous conformer à l'usage, une prononciation vulgaire. Evitons l'un et l'autre excès :
ni vulgarité, ni affectation. Molière, qu'on ne saurait trop souvent consulter là-dessus, a dit :
Toujours au plus grand nombre il faut s* accommoder,
E^ jamais il ne faut se faire regarder.
L'un et r autre «xcès choque, et tout homme bien sage
Doit faire des habits ainsi que du langage,
N'y rien trop affecter, et, naris emprenaernsnt^
Suivre ce que T usage y fait de changement.
Indiquer ici les diverses prononciations des voyelles dans les mots de la langue française, serait faire une nomenclature ennuyeuse et inutile.
L'enseignement oral et la fréquentation de ceux qui parlent bien sont en cela plus efficaces que tous les traités de prononciation. Ayons un peu de bonne volonté. Faisons attention surtout aux voyelles a et c, et aux voyelles nasales. Tous nos défauts portent sur ces voyelles ; nous les confondons, nous les faisons brèves quand elles sont longues, et longues quand elles sont brèves ; en un mot, nous n'avons pas le lespect des accents.
Ainsi, la plupart des a aigus sont pour nous des a graves. Cependant, il n'est pas plus difficile de dire la que là. Pourquoi, dans le mot Canada^ affubler Va final d'un accent circonflexe, alors que nous conservons si facilement aux deux premières syllabes le son aigu qui leur convient ?
Chaque fois que se rencontre la voyelle e, c'est encore la même ignorance des accents. Nous disons, par exemple :
Lés rochers en sont teints ; lés ronces dégouttantes Portent de ses cheveux lés dépouilles sanglantes.
(Racine.)
En conversation, cette prononciation serait une licence permise ; mais le lecteur doit prononcer :
lès rochers, , . ..lès ronces, . , . .ses cheveux lès
dépouilles ....
Il en est de même pour la voyelle ai, que nous prononçons comme Vé fermé, quand elle doit uvoir le son de Vè ouvert, comme dans : mais, et qu'au contraire nous prononçons comme Vè ouvert, alors que par exception elle prend le son de Vê fermé, comme dans : je sais.
Nous confondons entre elles les quatre voyelles nasales. Il est pourtant facile de les distinguer les unes des autres, et de donner à chacune le son qui lui est propre. Chaque voyelle nasale a une voyelle pure correspondante :
an, c'est Va nasal, in, c'est Vé nasal,
on, c'est l'o nasal, un, c'est Ve nasal.
Eh bien, dans la prononciation d'une voyelle nasale, la position des organes phonateurs est
presque identique à celle que les grammairiens indiquent pour rémission de la voyelle pure correspondante, avec cette seule différence que le voile du palais est abaissé.
N'entrons pas dans plus de détails ; cette matière relève de la grammaire plutôt que de la diction.
Il est pourtant une question, que ne décident ni la grammaire ni Tusage. et qu'il importe de traiter immédiatement ; c'est la question des e muets.
L'e muet est mal nommé. Car cette voyelle n'est pas muette, elle sonne ; si elle ne sonnait pas, elle ne serait plus une voyelle. Supprimer entièrement les c que l'on est convenu d'appeler mnets, serait i)river le discours d'un élément important de grâce et d'élégance. " Ces désinences laissent dans l'oreille un son qui subsiste encore après le mot prononcé, comme un clavier qui résonne quand les doigts ne frappent plus les touches." (1)
La règle générale est qu'il faut prononcer les e muets.
Ainsi, dans la phrase suivante :
Quand vous avez prié, ne sentez-vous pas votre cœur plus léger et votre dme plus contente ? (Lamenxais.)
celui qui prononcerait : votr^cœm% âm' plus contente aurait une diction vulgaire.
(1) Voltaire.
Mais, on Ta vu, Part de la prononciation est fait d'éclectisme, et le rigorisme trop étroit de la grammaire y est souvent tempéré par les lois plus douces de Tusage ; il esty avec la règle, des accommodements. Eh bien, pour Ve muet comme pour les autres voyelles, certaines dérogations à la règle générale sont permises.
Inutile de dire que, pour éviter un hiatus, Ve muet s'élide devant une voyelle ou devant une h non aspirée. Il y a des exceptions plus considérables.
Au milieu des mots, e est souvent réellement muet, comme dans souverain, devenir, vivement, etc., ({ui se prononcent : souvWain, devenir, vivement. Au contraire, dans la première syllabe d'un mot, e se prononce presque toujours : petit, ressembler, demoiselle, etc.
Toutefois, il faut distinguer entre la lecture ou la récitation et le discours, entre le lecteur et Torateur. La prononciation, soignée ou négligée, marque, mieux encore peut-être que les inflexions de la voix, la noblesse ou la familiarité des idées, la délicatesse ou la force des sentiments. Or, l'orateur, maître de sa phrase, ne relève que de lui-même ; souvent son sentiment intime, son tempérament, son caractère lui imposent des élisions d'e muets, que la qualité d'interprète ne
permet pas au lecteur. Celui-ci en effet ne s'aj)partient pas, il est tout à son auteur ; et quand dans la phrase à dire un t muet se rencontre, il ne peut Télider que si Foreille le réclame.
Par élision, nous n'entendons pas la suppression des c muets ; il laut, non pas omettre complètement de i>rononcer les e muets, mais *' les prononcer sans les faire sentir." (1) Legouvé, sur ce point, s'exprime ainsi : *' Pour un lecteur habile, il y a très jDCU dV absolument muets. Son art consiste à ce que les auditeurs les devinent, les sentent, même quand, lui, il ne les fait pas complètement sentir. La voix possède pour cela des ressources merveilleuses ; le lecteur qui sait son métier emploie, au besoin, une variété de timbres, une multitude de clairs-obscurs, de demi-teintes, de façons de glisser, d'indiquer, d'esquisser, qui établissent mille liens légers entre les mots, et qui, sans donner aucune raideur au discours, lui laissent toute sa force, toute son harmonie, tout son relief C'est affaire de mesure. Il faut sous-cvj^rimer les e muets, non pas les supprimer."
En second lieu, les circonstances du récit, le caractère et l'âge du personnage, le genre tragique ou comique du morceau, exercent aussi une certaine influence sur la prononciation. Un
(1) Bourgain.
homme mûr fera sentir des e muets, qu'un enfant escamotera. La tragédie exige qu'on prononce les c muets, quand la comédie veut parfois une espèce de négligence, un laisser-aller, qui autorise leur élision.
Il est encore important de savoir que la prononciation des e- muets, de tous les e muetSy est absolument nécessaire à qui veut se faire entendre dans un vaste local, tandis que, devant un auditoire de cliambre, on peut les sous-exprimer pour les taire .^ony.'entendre.
Enfin, une cacophonie à éviter justifie Télision de Ve muet.
Tout ce qui précède concerne la prose. Mais il existe, sur ce point, une différence entre la diction de la prose et la diction des vers. Dans les vers, les e muets ne s'élident jamais. La règle s'applique ici sans ménagement. Une sonorité étrange ou même discordante, provenant d'e muets mal placés dans un vers, est une faute du poète dont le diseur n'est pas responsable. Les vers sont les vers ; si l'auteur eût préféré écrire en prose, il l'eût fait ; mais puisqu'il a composé son vei's de l'harmonieuse et rythmique distribution de douze syllabes choisies, de quel droit retranchez-vous de ce vers tous les e muets, pour en fi^ire une ligne de prose vulgaire, sans rythme ni mélodie ? Puis-
qu'il a jugé bon de faire alterner les consonnances masculines et féminines, de quelle autorité croyezvous devoir changer cette disposition des rimes ? Et ne parlez pas de naturel et de vérité ! Pour être naturelle et vraie, la poésie doit rester la poésie.
D'ailleurs, il n'y a pas que le r3''thme des vers qui profite de la prononciation des e muets ; l'expression aussi y est singulièrement intéressée.
Lafontaine nous parle de Dame Belette :
C'est une rusée !
dit-il. Prolongez le son de Vé fermé du mot ruséCy en le ramenant insensiblement au son de l'eniuet, et en l'éteignant au moment où ce dernier va se faire entendre (c'est ainsi que l'on doit faire, chaque fois que se présente, à la rime, un e muet précédé d'une voyelle) : le caractère de la daTïie au nez pointu en sera mieux dessiné.
Dans ce vers des Femmes Savantes :
Mon Dieu ! que votre esprit est d'un étage bas î
pour bien lancer le mot has, qui dit tout le mépris d'Armande, il faut préparer la voix, en appuyant, quoique avec modération, sur Ve muet final du mot étage.
Telles sont les règles de la prononciation des e muets. Appliquons-nous à les faire sentir ; nous n'avons que trop de tendance à les supprimer.
ABTIOLE II
Lei consonnes
La consonne est un bruit que détermine le souffle, modifié par les dents, les lèvres, le gosier et la langue.
La sonorité lui manque presque complètement ; elle ne sonne que jointe à une voyelle.
Il y a dix-huit consonnes : 6, ch, d, /, g, gn, ill {Il mouillées), y, k, l, m^ ?i, p, r, s, t, i\ z.
Nous représentons certains bruits {ch, gn, ill) par des groupes de lettres, car ils n'ont pas dVxpressioiis spéciales dans Talphabet français. Le w n'est pas une consonne française ; lorsqu'il se rencontre, grâce à l'introduction de mots étrangers dans notre langue, il se prononce v dans les mots d'origine allemande, comme dans Werther ( Verther)y et ou dans les mots d'origine anglaise, comme dans Washington {Oitashington). Le lu, en français, est don<^ parfois consonne {v\ parfois voyelle (ou).
H et X ne figurent pas non plus parmi les consonnes. X équivaut à s, ou à ks, ou à gz. H
•\ \ i/akt de dire
n'a ptw (le valeur phonétique ; son rôle se Vjorne à ompôchor la liaison, lorsque au comoiencement «Tu M moi elle est aspirée.
La (lélinitioii même des consonnes suggère leur division en (juituraleH, dentales, labiales, et Itiif/iKtJf'H, selon que le bruit se produit' vers le ^nsid*, contre le-^ dents, entre les lèvres, ou sur les bords et à rextrémitéde la langue. Il est une autre division des consonnes, conforme à la nature, à la genèse et aux modifications des bruits. D'après cette classification, *' la meilleure et la plus simple '* (1), on distingue les explosives, qui sont instantanées (y>, t, k, />, d, g), et les continues j qui jMHi vent être soutenues pendant un certain temps, même sans le secours d'aucune voyelle (/, .s*, ch, V, z,J). \a}h explosives et les continues se subdivisent en dftres et en sonores ; les premières détonnent av(^c énergie et sans aucune sonorité ( j>, t, k, /, .s, ch, ) ; les secondes sont accompagnées d'un son sourd et caractéristique, qui se produit dans 1& larynx, d'où il prend son nom de murmure larj/iK/ieii (/>, d, (/, v, z, J ). Il faut ajouter deux consonnes qui résonnent dans les fosses nasales (m, n ), et deux autres qui s'adjoignent un i {ill, (jn ).
En combinant les deux classifications, on trouve qu'il chaque consonne labiale-explosive-dure cor-
(1) Brachet et Dassouchet.
respoiid une consonne labiale-explosive-sonore, etc. C'est ce que fait paraître le tableau suivant ;
Labiales Dentales Gutturales
Linguales