‹ L'art de dire: traité de lecture et de récitationChapitre 70 sur 73 · V. Hugo · texte numérisé non relu

V. Hugo

UB 7UCBUNIER SnNS-SOUOl

8ur le riant coteau par le prince choisi, S'élevait le moulin du meunier Sans-Soiici.

Le vendeur de farine avait pour habitude D'y vivre au jour le jour, exempt d'inquiétude ; Et, de quelque côt-é que vint souffler le vent. Il y tournait son aile et s'endormait content. Fort bien achalandé, grâce à son caractère, Le moulin prit le nom de son propriétaire ; Et des hameaux voisins, les filles, les garçons Allaient à Sains-Soicci pour danser aux chansons.

SatiS'Soiœi ce doux nom, d'un favorable augure,

Devait plaire aux amis des dogmes d'Epicure ;

Frédéric le trouva conforme^ ses projets.

Et du nom d'un moulin honora son palais.

Hélas ! est-ce une loi sur notre pauvre terre

Que toujours deux voisins auront entre eux la guerre ;

Que la soif d'envahir et d'étendre ses droits

Tourmentera toujours les meuniers et les rois ?

En cette occasion, le roi fut le moins sage ;

Il lorgna du voisin le modeste héritage.

On avait fait des plans fort beaux sur le papier»

Où le chétif enclos se perdait tout entier.

Il fallait, sans cela, renoncer à la vue.

Rétrécir les jardins et masquer l'avenue.

Des bâtiments royaux l'ordinaire intendant

Fit venir le meunier, et, d'un ton important :

— ** Il nous faut ton moulin ; que veux-tu qu'on t'en

[donne ?

— Rien du tout, car j'entends ne le vendre à personne.

Il Tomfaut ec<t fort bon mon moulin est à moi...

Tout aussi bien, au moins, que la Prusse est au roi.

— Al Ions, ton dernier mot, bonhomme, et prends-y garde.

— Faut-il vous parler clair ?— Oui.— C'est que je le garde :

Voilà mon dernier mot.*' Ce refus effronté

Avec un grand scandale au prince est raconté.

Il mande auprès de lui le meunier indocile.

Presse, flatte, promet. Ce fut peine inutile ;

Sans-Soîtd s'obstinait. — " Entendez la raison.

Sire, je ne peux pas vous vendre ma maison :

Mon vieux père y mourut, mon fils y vient de naître.

C'est mon Potsdam, à moi. Je suis tranchant peut-être ;

Ne l'étes-vous jamais ? Tenez, mille ducats,

Au bout de vos discours, ne me tenteraient pas.

Il faut vous en passer, je l'ai dit, j'y persiste."

Les rois malaisément souffrent qu'on leur résiste.

Frédéric, un moment par l'humear emporté ;

— " Parbleu ! de ton moulin c'est bien être entêté ;

Je suis bon de vouloir t* engager à le vendre ;

Sais-tu que sans payer je pourrais bien le prendre ?

Je suis le maître.^Vous ! de prendre mon moulin ?

Oui, si nous n'avions pas des juges à Berlin ! "

Le monarque, à ce mot, revient de son caprice.

Charmé que sous son règne on crût à la justice.

Il rit, et se tournant vers quelques courtisans :

— ** Ma foi, messieurs, je crois qu'il faut changer nos

[plans !

Voisin, garde ton bien ; j'aime fort ta réplique. "

Qu'aurait-on fait de mieux dans une république ?

Le plus sûr est pourtant de ne pas s'y fier ;

Ce même Frédéric, juste envers un meunier,

Se permit maintes fois telle autre fantaisie ;

Témoin ce certain jour qu'il prit la Silésie,

Qu*à peine aur le trône, avide de hiiirierî*, Epris du vain renom qui séduit les guerriers, Il mit TEurope en feu. Ce sont là jeux de prince : On respecte un moulin, on vole une province.

Andriei'x.

Le soir tombait ; la lutte était ardente et noire ;

Il avait r offensive et presque la victoire ;

Il tenait Wellington acculé sur un bois.

La lunette à la main, il observait parfois

Le centre du combat, point obscur où tressaille

La mêlée, effroyable et vivante broussaille.

Et parfois Thorizon, sombre comme la mer.

Soudain, joyeux, il dit : ** Grouchy ! "— C'était Blûcher.

L'espoir changea de camp, le combat changea d*âme.

La mêlée, en hurlant, grandit comme une flamme.

La batterie anglaise écrasa nos carrés.

La plaine, où frissonnaient les drapeaux déchirés,

Ne fut plus, dans lea^cris des mourants qu'on égorge,

Qu'un gouffre flamboyant, rouge comme une forge ;

Gouffre où les régiments, comme des pans de murs,

Tombaient, où se couchaient comme des épis mûrs*

Les hauts tambours majors aux panaches énormes,

Où Ton n'entrevoyait que blessures difformes !

Carnage affreux ! moment fatal ! L'homme, inquiet.

Sentit que la bataille entre ses mains pliait.

Derrière un mamelon, la garde était massée.

La garde ! espoir suprême et suprême pensée !

** Allons ! faites donner la garde," cria-t-il.

Et lanciers, grenadiers aux guêtres de coutil, Dragons que Rome eût pris pour des légionnaires, Cuirassiers, canonniers, qui traînaient des tonnerres, Portant le noir kolback ou le casque poli, Tous, ceux de Friedland et ceux de Rivoli, Comprenant qu'ils allaient mourir dans cette fête, Saluèrent leur dieu, debout dans la tempête.

Leur bouche, d'un seul cri, dit : ** Vive l'Empereur ! " Puis, à pas lents, musique en tête, sans fureur. Tranquille, souriant à la mitraille anglaise, La garde impériale entra dans la fournaise.

Hélas ! Napoléon, sur sa garde penché.

Regardait, et, sitôt qu'ils avaient débouché Sous les sombres canons crachant des jets de souffre, Voyait, l'un après l'autre, en cet horrible gouffre. Fondre ses régiments de granit et d'acier.

Comme fond une cire au souffle d'un brasier.

Ils allaient, l'arme au bras, front haut, graves, stoïques. Pas un ne recula. Dormez, morts héroïques I Le reste de l'armée hésitait sur leurs corps Et regardait mourir la garde. C'est alors Qu'élevant tout à coup sa voix désespérée, La Déroute, géante à la face effarée, Qui, pâle, épouvantant les plus fiers bataillons. Changeant subitement les drapeaux en haillons, A de certains moments, spectre fait de fumées. Se lève grandissante au milieu des armées, La Déroute apparut au soldat qui s* émeut.

Et, se tordant les bras, cria : '' Sauve qui peut ! " Sauve qui peut I affront ! horreur ! toutes les bouches Criaient ; à travers champs, fous, éperdus, farouches. Gomme si quelque souffle avait pa;»Lc sur eux,

Parmi les lourds oai88on8 et les fourgons poudreux, Roulant dani» les fossés, se cachant dans les seigles, Jetant shakos, manteaux, fusils, jetant les aigles, 8(>us les sabres prussiens, ces vétérans, ô deuil ! Tremblaient, hurlaient, pleuraient, couraient ! — En un

[clin d'œil, Comme s'envole au vent une paille enflammée, S'évanouit ce bruit qui fut la grande armée.

Et cette plaine, hélas ! où Ton rêve aujourd'hui, Vit fuir ceux devant qui T univers avait fui ! Quarante ans sont passés, et ce coin de la terre, Waterloo, ce plateau funèbre et solitaire, Ce champ sinistre où Dieu mêla tant de néants, Tremble encor d'avoir vu la fuite des géants.

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,//" Victor Hugo.

un OHANTEUS]

La pauvre enfant, le long des pelouses du bois. Mendiait : elle avait des larmes véritables ; Et d'un air humble et doux, joignant ses petits doigts, Elle courait après les âmes charitables.

De longs cheveux touffus chargeaient son front hâlé ; Ses talons étaient gris de poussière, et sa robe N'était qu'un vieux jupon à sa taille enroulé, Où la nudité maigre à peine se dérobe !

Elle allait aux passants, les suivait pas à pas, Et disait, sans changer un mot, la même histoire, De celles qu'on écoute et que Ton ne croit pas : Car notre conscience aurait trop peur d'y croire !

Elle voulait un sou, du pain, — rien qu'un morceau ! Elle avait, je ne sais dans quelle horrible rue, Des parents sans travail, des frères au berceau, La famille du pauvre, à peine secourue !

Puis, qu'on donnât ou non, elle essuyait ses pleurs Et s'en retournait vite aux gazons pleins de mousses. S'amusait d'un insecte, épluchait quelques fleurs, Des taillis printaniers brisait les jeunes pousses :

Et chantait ! le soleil riait dans sa chanson ! C'était quelque lambeau des refrains populaires. Et, pareille au linot, de buisson en buisson. Elle lançait au ciel ses notes les plus claires !

O souttle des beaux jours ! mystérieux pouvoir D'un rayon de soleil et d'une fleur éclose !

Ivresse d'écouter, de sentir et de voir !

Enchantement divin qui sort de toute chose !

L'enfant, au renouveau, peut-il gémir longtemps ? Le brin d'herbe l'amuse et la feuille l'attire ! 8ait-on combien de pleurs peut sécher un printemps. Et le peu dont le pauvre a besoin pour sourire ?

Je la regardais vivre et l'entendais de loin. Comme un fardeau que pose un enfant qui s'arrête, Elle allégeait son cœur, se croyant sans témoin, Et les senteurs d'avril lui montaient à la tête !

Puis, bientôt s' éveillant, prise d'un souvenir, Elle accostait encor les passants, triste et lente ; Son visage à l'instant savait se rembrunir Et sa voix se traînait et larmoyait dolente !

Mais quand elle arriva vers moi, tendant la main, Avec ses yeux mouillés et son air de détresse : ** Non ! lui dis-je. Va-t'en ! et passe ton chemin ! Je te suivais : il faut pour tromper plus d'adresse.

** Tes parents t'ont montré cette douleur qui ment ! Tu pleures maintenant : tu chantais tout à l'heure ! " L'enfant leva les yeux et me dit simplement : ** C'est pour moi que je chante, et pour eux que je

[pleure."

Eugène Manuel.

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