‹ L'art de dire: traité de lecture et de récitationChapitre 71 sur 73 · L.E DRTSPEnU · texte numérisé non relu

L.E DRTSPEnU

Voyez- vous, disait souvent le vieux capitaine en frappant sur la table, vous ne savez pas, vous autres, ce que c'est que le drapeau. Il faut avoir été soldat ; il faut avoir passé la frontière et marché sur des chemins qui ne sont pas ceux de la France ; il faut avoir été éloigné du pays, sevré de toute parole qu'on a pariée depuis l'enfance ; il faut s'être dit, pendant les journées d'étapes et de fatigue, que tout ce qui reste de la patrie absente, c'est le lambeau de soie aux trois couleurs françaises qui clapote, là-bas, au centre du bataillon ; il faut n'avoir eu, dans la fumée du combat, d'autre point de ralliement que ce morceau d'étoffe déchirée, pour comprendre, pour sentir, tout ce que renferme dans ses plis cette chose sacrée qu'on appelle le drapeau. Le drapeau, mes pauvres amis, mais sachez-le bien, c'est, contenu dans un seul mot, rendu palpable dans un seul objet, tout ce qui fut, tout ce qui est la vie de chacun de nous ; le foyer où l'on naquit, le coin de terre où l'on grandit, le

premier sourire d'enfant, la mère qui vous berce, le père qui gronde, le premier ami, la première larme, les espoirs, les rêves, les chimères, les souvenirs ; c'est toutes ces joies à la fois, toutes enfermées dans un mot, un nom, le plus beau de tous, la patrie ! Oui, je vous le dis, le drapeau, c'est tout cela ; c'est l'honneur du régiment, ses gloires et ses titres flamboyant en lettres d'or sur ses couleurs fanées, qui portent les noms des victoires ; c'est comme la conscience des braves gens qui marchent à la mort sous ses plis ; c'est le devoir dans ce qu'il a de plus sérieux et de plus tier, représenté dans tout ce qu'il a de plus grand : une idée flottant dans un étendard. Aussi bien, étonnez- vous qu'on l'aime, ce drapeau parfois en haillons, et qu'on se fasse, pour lui, trouer la poitrine ou broyer le crâne. Il semble que tous les cœurs du régiment tiennent à sa hampe par des fils invisibles.

Le perdre, c'est la honte éternelle. Autant vaudrait souffleter un à un ces milliers d'hommes, que leur arracher, d'un seul coup, leur drapeau. Non, non, vous ne comprendrez jamais ce que peut souffrir un homme qui sait que son drapeau est demeuré, comme une partie intégrante du pays, aux mains de l'ennemi ! C'est une idée flxe qui dès lors le torture et le déchire : '' Le drapeau est là-bas. Ils l'ont pris ; ils le gardent ! " Nuit et jour, il y songe, il en rêve, il en meurt parfois. Qu'estce qu'un drapeau ? me direz-vous ; un symbole.. ..Et qu'importe qu'il flgure ici ou là-bas, dans une revue ou une apothéose ? Symbole, soit; mais tant que l'espèce humaine aura besoin de se rattacher à quelque croyance saine, mâle et vraie, il lui en faudra encore de ces symboles dont la vue seule remue en nous, jusqu'au

profond de l'être, tou8 les généreux sentiments, tout ce qui nous porte vers le dévouement, le sacrifice, T abnégation et le devoir !

Jules Claretie.

R6POMSB K UMB KCOUSKTIOM

Mirabeiui ayant denuuidé qiCon acoorddt au roi et à la luUion le droit de décider œncurremrnent de la paix et de la guerrej un libelle fut répandu, qui portait pour titre : La grande trahison de Mirabeau découverte. Ce libelle fut reiim à Mirabeau le 22 mai 1790 , comme il entrait à r Assemblée constitvunte. Il le parœurut et s* écria : '* J'en wm assez ! On m'emportera de V Assemblée triomphant ou en lambejmx / " Puis il prononça im discours dont voici Pexorde,

On répand depuis huit jours que la section de T Assemblée nationale qui veut le concours de la volonté royale dans r exercice du droit de la paix et de la guerre est parricide de la liberté publique ; on répand les bruits de perfidie, de corruption ; on invoque les vengeances populaires pour soutenir la tyrannie des opinions. On dirait qu'on ne peut sans crime avoir deux avis dans une des questions les plus délicates et les plus difficiles de l'organisation sociale.

C'est une étrange manie, c'est un déplorable aveuglement que celui qui anime ainsi. les uns contre les autres des hommes qu'un même but, un sentiment indestructible, devraient, au milieu des débats les plus acharnés, toujours rapprocher, toujours réunir ; des hommes qui substituent ainsi l'irascibilité de l'amour-propre au culte

de la patrie, et se livrent les uns et les autres aux préventions populaires I

Et moi aussi, on voulait, il y a peu de jours, me porter en triomphe, et maintenant on crie dans les rues : La grande trahison du comte de Mirabeau /. . . . Je n'avais pas besoin de cette leçon pour savoir qu'il y a peu de distance du Capitole à la roche Tarpéienne. Mais l'homme qui combat pour la raison, pour la patrie, ne se tient pas si aisément pour vaincu. Celui qui a la conscience d'avoir bien mérité de son pays, et surtout de hii être encore utile ; celui que ne rassasie pas une vaine célébrité, et qui dédaigne les succès d'un jour pour la véritable gloire ; celui qui veut dire la vérité, qui veut faire le bien public indépendamment des mobiles mouvements de l'opinion populaire ; cet homme porte avec lui la récompense de ses services, le charme de ses peines et le prix de ses dangers. Il ne doit attendre sa moisson, sa destinée, la seule qui l'intéresse, la destinée de son nom, que du temps, ce juge incorruptible qui fait justice à tous.

Que ceux qui prophétisaient depuis huit jours mon opinion sans la connaître, qui calomnient en ce moment mon discours sans l'avoir compris, m'accusent d'encenser des idoles impuissantes au moment où elles sont renversées, ou d'être le vil stipendié des hommes que je n'ai cessé de combattre ; qu'ils dénoncent comme un ennemi de la révolution celui qui peut-être n'y a pas été inutile, et qui, cette révolution fût-elle étrangère à sa gloire, pourrait là seulement trouver sa sûreté ; qu'ils livrent aux fureurs du peuple trompé celui qui, depuis vingt ans, combat toutes les oppressions, et qui parlait aux Français de liberté, de Constitution, de résistance, lorsque ses vils calomniateurs suçaient le lait des cours et vivaient de tous les préjugés dominants : que m'importe ? Ces

coups de bas en haut ne m'arrêteront pas dans ma carrière. Je leur dirai : ** Répondez, si vous pouvez ; calomniez ensuite tant que vous voudrez ! **

Mirabeau .

NKPOUEON I

O Corse à cheveux plats, que la France était belle

Au grand soleil de Messidor !

C'était une cavale indomptable et rebelle,

Sans frein d* acier ni rênes d'or.

Une jument sauvage, à la croupe rustique,

Fumante encor du sang des rois, Mais fière, et d'un pied fort heurtant le sol antique.

Libre pour la première fois.

Jamais aucune main n'avait passé sur elle

Pour la flétrir et l'outrager ; Jamais ses larges flancs n'avaient porté la selle

Et les harnais de l'étranger.

Tout son poil était vierge, et belle, vagabonde.

L'œil haut, la croupe en njouvement.

Sur ses jarrets dressée, elle effrayait le monde

Du bruit de son hennissement.

Tu parus, et sitôt que tu vis son allure,

Ses reins si souples et dispos, C*»ntaure impétueux, tu pris sa chevelure.

Tu montas botté sur son dos.

Alors, comme elle aimait les rumeurs de la guerre,

La poudre et les tambours battants, Pour champ de course, alors, tu lui donnas la terre.

Et des combats pour pasrc-temps.

morceaux' choisis 271

Alors, plus de repos, plus de nuit, plus de somme ;

Toujours Tair, toujours le travail, Toujours comme du sable écraser des corps d* homme,

Toujours du sang jusqu'au poitrail.

Quinze ans, son dur sabot, dans sa course rapide,

Broya les générations ; Quinze ans, elle passa, fumante, â toute bride,

Sur le ventre des nations.

Enfin, lasse d'aller sans finir sa carrière,

D'aller sans user son chemin, De p'étrir l'univers, et comme une poussière

De soulever le genre humain.

Les jarrets épuisés, haletante et sans force.

Prête à fléchir à chaque pas, Elle demanda grâce à son cavalier corse ;

Mais, bourreau, tu n'écoutas pas.

Tu la pressas plus fort de ta cuisse nerveuse

Pour étouffer ses cris ardents ; Tu retournas le mors dans sa bouche baveuse ;

De fureur tu brisas ses dents.

Elle se releva. Mais, un jour de bataille.

Ne pouvant plus mordre ses freins.

Mourante, elle tomba sur un lit de mitraille

Et du coup te cassa les reins.

A. Barbier.

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