COMMENT ON DEVIENT AMATEUR I
VOS rayons un œil terne et ennuyé, il vous dira:
a Bibliothèque bien complète ; heureux choix de livres ; je vous félicite. »
Et d'abord que ce triple sot le sache. Il n'existe pas de bibliothèque complète.
Le catalogue des écrits relatifs à l'histoire de France déposés à la Bibliothèque de la rue Richelieu, a déjà quatorze volumes inquarto ; et il n'est pas fini. De plus il manque à ladite bibliothèque bon nombre d'ouvrages très connus et qu'elle pourrait facilement se procurer.
Et puis un choix de livres n'est jamais absolument heureux, car le bibliophile le plus riche n'achète pas toujours ce qu'il veut, il achète ce qu'il peut.
Enfin qu'importent les félicitations de ce monsieur qui ne s'y connaît pas.
Le bibliophile, lui, doit s'y connaître.
Et pour apprendre à s'y connaître, il faut des outils.
Joici tantôt trente ans que j'aime • les livres, que je m'en occupe, \ que je les palpe et que j'en achète. Or je ne suis guère plus fort en bibliographie que ne l'était Sosthène Ducantal sur l'instrument de Paganini. Je ne suis pas un savant, je suis un fervent ; et c'est la messe d'un curé de campagne que je dis devant mon humble bibliothèque.
Mais si j'avais à recommencer ma car- ' rière d'amateur de quinzième ordre, je ferais tout d'abord une belle collection
d'outils de bibliophile, de livres spéciaux à la bibliophilie ; manuels, dictionnaires, traités, catalogues.
Je sais des collections inestimables de catalogues que d'ingénieux bibUophiles, trop peu fortunés pour acheter des livres de cinq, six, sept, huit et même de vingt mille francs, ont rassemblées et où ils lisent la description des trésors qu'il leur est défendu de toucher.
Ils ressemblent un peu, je l'avoue, à ces gourmands idéologues qui vont manger leur pain devant le soupirail d'une cuisine en renom ; mais à force de se nourrir de fumée, ils finissent par acquérir un flair relativement délicat.
La mode de rédiger des catalogues ne remonte pas, naturellement^ aussi loin que celle de réunir des collections. Les premiers anciens catalogues qu'on peut se procurer, datent du commencement du xvm* siècle. Ds furent tout de suite admirablement rédigés par de savants libraires nommés Gabriel Martin, Barrois, Guérin,
Nyon ; puis après par Renouard, Bleuet, Merlin, Crozet, Silvestre (qui a donné son nom à la salle de vente pour la librairie) Labitte, Pottier, Jannet, etc. Aujourd'hui le roi des catalogueurs est le savant bibliophile Jacob (Paul Lacroix) dont les innombrables travaux en ce genre paraissent dépasser les forces humaines ; ce qui nous fait supposer qu'autour de lui se forme une école nombreuse de rédacteurs de catalogues. Dieu en soit loué !
Car le catalogue c'est l'histoire des Livres et le catalogue auquel on ajoute les prix de vente, c'est le catéchisme du bibliophile. Avec la description et le signalement du livre, on se rend compte de ce qu'il vaut intrinsèquement, avec le prix on juge de son cours.
Depuis quelques années, plusieurs libraires de Paris publient des catalogues mensuels qui, réunis en volume, formeraient aussi une collection instructive. En outre, il existe des catalogues de ventes célèbres qui sont arrivés à une valeur vénale relativement élevée. Le catalogue
La Bédoyère est classique pour toutes les publications de la Révolution et de l'Empire. Le catalogue de la collection Soleinne, uniquement formée de pièces de théâtre ou d'ouvrages concernant le théâtre, est la Bible des amateurs d'oeuvres dramatiques. La vente Soleinne, qui eut lieu en 1844 et 1845, dans de mauvaises conditions, produisit 160,000 fr. Elle en produirait aujourd'hui 800,000. Son catalogue bien complet, relié en quatre ou cinq tomes,vaut une cinquantaine de francs lorsqu'il est annoté des prix. Le catalogue Peignot et vingt autres ont aussi leur valeur. Le catalogue Asselineau est un modèle de méthode, de science et de tj^ographie. On a distribué, il y a deux mois, un catalogue de la vente G. P. qui contenait au moins vingt titres en foc sitnile de premières éditions de nos grands classiques.
Les chercheurs de renseignements positifs possèdent le Manuel du Libraire de Brunet. La dernière édition en 6 volumes
mise en vente chez Didot à 120 fr.
vaut aujourà'hui 300 fr. et on ne la trouve pas facilement. Malgré ses erreurs et ses lacunes, ce magnifique ouvrage est l'Evangile des amateurs de livres.
Je crois que c'est le plus beau travail de bibliographie qui ait jamais été fait pour les siècles antérieurs au xviii*; mais à partir de là, il devient insuffisant. Si on veut connaître tout ce qui a été imprimé aux xviii* et xix« siècles (sans estimation de prix toutefois) la France LitUrairt de Quérard et de ses continuateurs est indispensable. Pour les quarante dernières années, nous avons les excellents travaux d'Otto Lorentz qui a donné dans son catalogue de la librairie tout ce qui a été produit en France, sans exception, et qui a eu la patience de le classer non-seulement par ordre alphabétique de noms d'auteurs^ mais aussi par ordre alphabétique de noms de matières. Ce dernier catalogue des matières est merveilleux. Avant la date prise par Otto Lorentz comme point de départ, on ne peut que se servir du tome
V de Brunet et du Manuel de Bibliographie universelle^ trois volumes publiés par Martonne et Pinçon dans la collection des Manuels Roret. Ce n'est pas aussi pratique que Lorentz, mais c'est ce qu'il y a de plus pratique ou plutôt il n'y a que cela.
Citons encore la magnifique et intéressante publication entreprise par Rouveyre et Blond, sous le titre de Guide du libraireantiquaire et du bibliophile, vade-mecum à Tusage de tous ceux qui achètent ou vendent des livres, par J. de Beauchamps et Ed. Rouveyre, et dont nous aurons l'occasion de parler plus loin.
Les spécialistes trouveront satisfaction à leurs goûts dans des recueils tels que la Bibliographie des ouvrages relatifs à Vamour et aux femmes, 6 volumes petit in-6 publiés chez Gay, à Turin, par MM. Jules Gay, Gustave Brunet, Paul Lacroix, le duc d'Otrante, sous un pseudonjrme collectif dont les initiales ont fort contrarié le comte d'Ideville ; ou bien encore dans le splendide Guide de l'amateur des H-
vres à vignettes^ grand in-S** de feu Henri Cohen dont l'imprimeur Motteroz a fait une merveille typographique.
Aux amateurs de géographie, aujourd'hui de plus en plus nombreux, je recommande le dictionnaire de Géographie ancienne et moderne à l'usage du libraire et de de l'amateur de livres par un bibliophile (M. Pierre Deschamps), un volume grand in-8** publié par Didot. C'est un complément presque obligé du Manuel du Libraire.
Les divers ouvrages d'Hatin sur la presse périodique, la Bibliographie romantique et son supplément de Charles Asselineau contiennent des indications précieuses. Les bibliographies spéciales sont assez nombreuses pour former un fonds de bibliothèque. J'ai parlé, à propos de Rétif et du libraire Cazin, de celles qui concernent ces personnages. Je pourrais indiquer la bibliographie moliéresque , d'autres encore, car la science du livre a poussé très loin ses études, ses recherches et même ses caprices. Je citerai donc, mais seulement
à titre de curiosités, la Bibliographie jaune (cette couleur indique suffisamment sa spécialité) et la Bibliographie clérico-galante publiées et rédigées, je crois — je n'affirme pas — par un libraire bouquiniste, M. A.
Laporte.
Enfin la Biblioteca Scatologica :
Nos pères, beaucoup plus gaulois que nous, ne méprisaient pas les histoires et les contes Scatologiques, fort nombreux, tant en vers qu'en prose, dans notre vieille littérature. Rabelais, Beroalde de Verville, et beaucoup d'autres depuis, ont cultivé ce genre cher aux hommes de loi et aux hommes d'église. Mais depuis qu'un général célèbre a héroïsé certain mot en le jetant à la figure des Anglais, notre littérature n'ose plus y toucher. Je ne crois pas que ce soit à regretter, cependant j'avoue avoir bien ri lorsque j'ai lu pour la première fois, les vers adressés par Madame, duchesse d'Orléans, au jeune roi Louis XV, âgé de douze ans, sur le remède à suivre pour une colique venteuse qui le faisait souffrir.
Si Ton veut pousser les recherches plus loin, il faut avoir les Supercheries littéraires dévoilées de Quérard, le Dictionnaire des ouvrages anonymes de Barbier réimprimés avec un grand soin par feu Daffis, et dont nous attendons la table générale, avec peu d'espoir qu'elle soit jamais faite.
J'aurai, au cours de ce petit écrit, à citer d'autres livres qui reiitrent par certains côtés dans la catégorie des outils de bibliophile; mais dès à présent, je crois devoir recommander aux Néophytes, aux Elyacins, les Connaissances nécessaires à un bibliophile d'Edouard Rouveyre. C'est le livre élémentaire par excellence ; on y trouve les premiers principes déduits scientifiquement, ainsi que le manuel pratique du matériel nécessaire au collectionneur.
Ces outils du bibliophile, tels que je viens de les énumérer, représentent un capital d'un millier de francs. Quand on sait les manier, on n'est pas un savant, mais on tient en main le fil conducteur des grandes catacombes littéraires et scientifiques, ce qui est déjà quelque chose. Je pense toute-
fois qu'il faut avoir touché les livres pour les connaître et qu'il faut avoir des livres à soi pour être bien à même de satisfaire sa passion.
C'est surtout en fait de Bibliophilie que l'amour platonique est de la viande creuse.
VHISTOI<HE DES UV%ES
f eaacoup de livres ont leur histoire aussi intéressante que celles des autres monutneiits du génie humain.
C'est un titre de noblesse pour un livre d'avoir appanenu à la collection d'un bibliophile célèbre, qui n'admettait sur les rayons de sa bibliothèque que des exemplaires de choix, habillés par des relieurs en renom.
Le président Jacques-Auguste de Thon, auteur d'une histoire de son temps, déjà oubliée alors que Bossuet écrivait son
3o l'art de former une bibliothèque
discours sur l'histoire universellcy de mémoires assez estimés, d'un poème sur la Fauconnerie et d'autres ouvrages, avait réuni au commencement du xvn* siècle, seize à dix-sept mille volumes superbement reliés en maroquin rouge, citron ou vert, en veau fauve et en vélin à ses armes.
Tous les livres publiés de son temps étaient tirés sur un papier de luxe spécial qu'il envoyait chez les imprimeurs (J. Janin a renouvelé cette coquetterie exquise). A la mort du Président de Thou, le président Charron, marquis de Ménars, acheta en bloc tous ceux des livres de cette belle collection qui n'allèrent pas augmenter les richesses du cabinet du R03'. Il les sauva momentanément d'une dispersion fâcheuse que consomma la Révolution de 1789. Aujourd'hui un livre provenant de la bibliothèque du président de Thou vaut de l'or. C'est un joyau qui éclaire le plus illustre rayon de la plus riche bibliothèque.
N'oublions pas aussi de signaler les livres de M. le marquis de Paulmy qui écrivait
l'histoire des livres 3i
l'analyse critique de tous les ouvrages en sa possession sur leurs feuilles de garde.
Tout grand seigneur qu'il était, ses notices n'en sont pas plus bêtes ; elles doublent même la valeur vénale de l'exemplaire au lieu de la diminuer. Son sansgêne avec ses livres en a fait des morceaux recherchés par les amateurs. Disons-le bien haut en l'honneur de sa caste et des bibliophiles en général, qu'on accuse d'un trop grand respect pour leurs richesses.
Je ne saurais énumérer ici toutes les qualités et toutes les bonnes coutumes des grands bibUophiles d'autrefois, mais je veux rappeler que le goût des belles bibliothèques était jadis le devoir des nobles et des riches. Un fermier général eût rougi de n'avoir pas une collection aussi magnifique qile celle d'un président à mortier. Les illustrations de la galanterie s'honorèrent de suivre le mouvement. Qui ne s'est incliné presque respectueusement devant les reliures en veau fauve et à l'écu à trois Tours de la Pompadour? Qui n^a rêvé
sur le provoquant « boutez en avant » qu'on lit sur les maroquins rouges de la Du Barry ? Aujourd'hui les bibliothèques sont en général bannies du noble faubourg St-Germain. On collectionne les tapisseries> les émaux^ les guipures, les faïences ; beaucoup de faïences; mais de livres; point. Ah! si, nous avons le Stud-^ook pour la jeunesse aristocratique des Drags et des paper-hand.
N'enveloppons pas les Boursiers dans cet anathème. Allumés par Caen, le malin prédécesseur de Morgan et de Fatout, éperonnés par Fontaine et chauffés par Rouquette, ils ont acheté des livres anciens comme une valeur de Bourse et pèsent de leur mieux sur les cours.
Quelques gens du monde ont fait comme eux et un amateur de cette catégorie m'a dit récemment à l'oreille :
« Je suis très content de mon pâtissier François. En voilà un Elzevier qui se soutient. 300 fr. de hausse depuis l'an dernier ! »
l'histoire DBS LIVRES 33
L'histoire des livres a fait un réel progrès depuis quelques années. M. G. de Beauchamps et M. Ed. Rouveyre publient en ce moment sous le titre de : Guide du LibrairC'Antiquaireetdu Bibliophile un recueil qui manquait absolument à la littérature bibliophilique. Au fur et à mesure que des catalogues de livres leur annoncent des ouvrages sérieux ou curieux, dignes de fixer l'attention des amateurs, ils les décrivent, racontent leur histoire et mettent le public éclairé à même de vérifier Tauthenticité et le degré de valeur des exemplaires que chacun peut posséder.
Naturellement les livres s'oflBrent à eux un peu au hasard ; Jérôme Paturot coudoie Homère, Paul et Virginie vont bras dessus bras dessous avec Hernani. Cela oflFre l'imprévu et le charme d'un voyage au milieu d'une bibliothèque magnifique , composée de livres de choix en exemplaires de bibliophile.
De plus une série de planches reproduisent les types des plus célèbres reliures historiques. C'est dans la première livraison
du Guide du Libraire- Antiquaire et du bibliophile que j'ai vu pour la première et unique fois de ma vie, ce que pouvait être une des fameuses reliures de la bibliothèque de M""^ de Pompadour, dont je parlais tout à l'heure. C'est splendide ! La planche a été copiée sur Tetemplaire d^un livre peu précieux : Une Description géographique de la Guiane, qui vaut d'ordinaire 15 à 20 francs en bon état. A cause de sa reliure exceptionnelle, l'exemplaire en question s'est vendu 1,800 francs, il y a deux ans. Il provenait de la vente du Baron Pichon.
Voilà des curiosités tout à fait dans le goût de la bibliophilie contemporaine.
Les catalogueurs ne manquent donc jamais d'indiquer la provenance d'un livre ; souvent même ils racontent les circonstances qui ont accompagné ses ventes successives. C'est par un catalogue de la maison Fontaine (année 1872) que nous connaissons l'histoire de l'exemplaire unique in^4° sur papier de Hollande, relié en maroquin rouge, des œuvres de Voltaire
l'histoire des livres 35
(édition de Kehl) destiné par Beaumarchais à l'impératrice Catherine II. Il y avait ajouté non seulement la suite des gravures avant la lettre, mais encore les dessins originaux de Moreau. M. Fontaine en était devenu l'heureux possesseur en 1860; il le vendit 18,000 fr. à M. Double. Lors delà vente de la collection de ce dernier, il fut mis sur table à 10,000 fr. et adjugé sans enchères à l'impératrice Eugénie. Par galanterie personne ne voulut le lui disputer. Après le 4 septembre, un amateur en offrit 40,000 fr., mais l'incendie des Tuileries fit disparaître ce bel ouvrage qu'on vendrait 100,000 fr.
aujourd'hui, rien que pour les dessins originaux de Moreau.
Je crois savoir qu'un communard soigneux, prévoyant l'incendie, avait soustrait le Voltaire des impératrices Catherine n et Eugénie et que grâce à lui il figure aujourd'hui dans une illustre bibliothèque de Berlin.
Il est certain, en outre, que l'incendie de la bibliothèque du Louvre a été
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précédé de déménagements intelligents et que ses richesses n'ont pas été perdues pour tout le monde. Toutefois, je serais désespéré que les lecteurs de ce petit traité sur l'art de former une bibliothèque prissent pour un exemple, bon à suivre, cette façon de se procurer des livres précieux. Les voleurs de livres ne sont pas des amateurs, ce sont des commerçants, témoin le célèbre Libri, dont le nom prédestiné n'excuse par les larcins.
Et puisque j'ai écrit le nom de Libri, j'en profiterai pour dire que les douze ou treize brochures écrites sur « son affaire »
forment, réunies, une curiosité bibliographique très recherchée et fort difficile à se procurer. Leur lecture prouve que les amateurs anglais ne sont pas beaucoup plus scrupuleux que les amateurs allemands sur les origines de leurs acquisitions. Cependant comme il y a dans tout — même dans cette honteuse légende — une moralité ; lorsque l'on vendra les riches collections des amateurs étrangers qui ont acquis, de cette façon.