LES MEUBLES-BIBLIOTHÈQUES
Pour qui n'a pas plus de cent ou deux cents volumes, la bibliothèque est un meuble comme la chaise longue sur laquelle on fait la sieste ; elle fait partie intégrante du mobilier et doit être du même bois.
Elle peut être indifféremment l'armoire où on sert les livres professionnels ou bien la logette d'amis, poètes ou prosateurs, qu'on lit de préférence.
Au contraire, lorsque le nombre de volumes atteint ou dépasse le chiffre de mille, la pièce où l'amateur enferme ses richesses devient vite un temple ; et comme la place y est toujours mesurée^ il convient de bien choisir ce qu'on y introduit et d'y regarder à deux fois avant d'en ouvrir les portes à des nouveaux venus. Il n'y a que les personnages à hôtel qui peuvent admettre dans leur collection n'importe quel livre sans compter.
Aujourd'hui qu'il est presque impossible d'aborder les éditions anciennes, que le moindre Almanach du xviii^ siècle, dans un état médiocre, coûte dix fois ce qu'il
valait à son apparition, les bibliophiles savourent le plaisir en ornant eux-mêmes les livres contemporains. J'ai dit, au début de ce petit traité, que la librairie courante actuelle était généralement vilaine. Cependant un homme de goût peut encore en tirer un parti sortable, ne fût-ce qu'en faisant coller tout livre nouveau à Tinstar de la bibliothèque de la rue Richelieu.
Ceci soit dit à la honte éternelle de Timprimerie dite nationale, qui emploie pour beaucoup de ses impressions du papier non collé.
Je parle ici pour les collectionneurs jeunes ou nouveaux qui commencent leur bibliothèque en ce moment; ils feront bien de méditer avec déférence et componction les conseils que leur offre un amateur qui a fait trop d'écoles et qui sait ce que lui coûte d'avoir commencé sa bibliothèque avant d'y avoir mûrement réfléchi. Ces conseils ne sont pas le fruit de lectures, mais le résultat d'une expérience assez longue, excitée par bon nombre de déceptions.
Aux hommes qui veulent se former une
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bibliothèque, je recommande très sérieusement de s'imposer tout de suite une méthode pour relier et conserver les livres.
Et d'abord, il faut adopter un modèle général de reliure qui peut varier de couleur suivant les branches des connaissances humaines auxquelles appartiennent les livres, mais qui donne, par son ensemble, à une collection, une apparence de haut goût.
La reliure en veau ou en maroquin plein, avec nervures, petits fers, dentelles, etc., exécutée par ChamboUe Duru, est un luxe de millionnaire. Comme tous les grands artistes, les grands relieurs sont intraitables ; non seulement il faut couvrir d'or l'ouvrage de leurs mains, mais il faut l'attendre quinze, dix-huit mois et même deux ans, fût-on prince, roi ou chef de République.
La demi-reliure dite Janséniste est loin de la vraie reliure janséniste. Cependant elle se recommande elle-même par la simplicité avec laquelle son titre se présente aux yeux, sans concurrence de dorures et de vains ornements. Je ne proscrirai pas ce-
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pendant une demi-reliure d'amateur bien conditionnée avec pièces au dos, qui peut satisfaire les gens délicats.
La règle est que les pièces ne doivent jamais être plus claires que le dos. Toutefois quelques amateurs, et je suis de ceux-là, aiment une pièce verte ou rouge ou bleue,
sur un dos noir.
Les couleurs sombres sont toujours réservées pour les livres un peu gros. Pour les plaquettes, on affectionne généralement les couleurs vives.
Il faut se méfier des bleus tendres, des violets brillants et surtout des verts clairs. Les maroquins rouge, Lavallière, bleu foncé et les veaux fauves changentpeu. Pour les plats, autant que possible acheter le papier à escargots ou à jaspures dans le goût du XVIII* siècle.
Il y a aussi une demi-reliure très simple fort à la mode en ce moment. Le dos est sans nervures ; le titre sur pièce ou non, est placé en haut (à l'anglaise) et la date de l'édition au bas. C'est d'un très bon effet. Un dos marron, avec un joli papier
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à escargots, où le rouge et le blanc dominent, cela, vous a un relief très amusant pour l'œil.
Beaucoup de relieurs rechignent sur le papier à escargots; ils n'en ont pas, ils ignorent où s'en procurer, ils ne savent même pas s'il en existe encore. Allez chez le fabricant, rue des Anglais, en acheter vousmême à quatre sous la feuille. Cela vaut la course.
Aucun livre ne doit être rogné. Il doit être simplement ébarbé ; la tête peut être peigne, mais je la préfère dorée. La peinture peigne se dénature assez vite, tandis que la dorure soigneusement exécutée traverse les siècles.
Il faut toujours faire relier ^n volume avec sa couverture imprimée, même lorsque cette couverture est semblable au titre.
La dorure constitue le grand mérite des reliures de notre temps. Jamais on n'a su poser un titre aussi droit, aussi net — et l'emploi des caractères maigres a beaucoup favorisé ce progrès. C'est Lortic qui a
donné le signal de cet heureux progrès.
Qiiant à la reliure considérée en ellemême, elle a incontestablement aujourd'hui des qualités supérieures d'élégance, mais elles sont acquises trop souvent même chez les relieurs réputés^ aux dépens de la solidité. Le carton employé pour les plats est souvent trop mince ou trop cassant ; on l'entaille pour placer les coins avec plus de fini et c'est une faute. Là comme partout, l'emploi, et parfois l'abus des moyens mécaniques n'a pas pu remplacer la perfection acquise par la main de l'artisan^ de l'artiste.
Ne pas oublier de faire toujours placer la date de l'édition en bas du dos de la reliure, sous le dernier nerf. Cela a tout à fait bon air.
Enfin — et c'est là le grand art de tous les bibliophiles et de tous les libraires d'aujourd'hui — il convient d'ajouter à son volume tout cç qui peut en augmenter le prix. Si l'on n'a pas pu se procurer un exemplaire sur papier de luxe, on doit