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L'Art de Jules Chéret

Par M . BELLEU DY , Ancien Préfet , Vice-Président de la Société des Lettres, Sciences et AHs des Alpes-Maritimes

Notre société portant le nom de Société des Lettres, Sciences et Arts, il m’a paru qu’un événement tel que l’inauguration du Musée Chéret doit laisser dans nos archives une marque de l’intérêt que nous y avons pris.

Cette causerie, sans prétention aucune, sera l’écho affaibli de conversations avec Chéret, sur l’art en général et sur son œuvre personnelle. Elle aura quelque intérêt si l’on veut bien prendre en considération que tous les points de fait ont été vérifiés.

Le père de Chéret était typographe. Il fallait gagner le pai,n, quotidien. L’enfant, à 13 ans, est placé chez un lithographe où il est occupé à des besognes d’ouvrier. Il partage une chambre et un seul lit avec son frère Joseph, qui deviendra un sculpteur de talent, dont Edmond de Concourt parle avec beaucoup de faveur.

Ce fut donc une nécessité pour Chéret d’apprendre le dessin sans maître, faute de temps et d’argent. Il fut réduit à aller le dimanche exercer sa main et son œil au musée du Lonvre. Il n’a jamais eu aucune prévention contre 1’enseignement officiel; il faut bien, dit-il, apprendre la grammaire, la perspective, la composition. Il n’a pas entendu se passer de la science, de l’expérience qui nous viennent des siècles écoulés et des grands artistes. On peut, dans sa jeunesse, être entraîné à l’imitation, mais l’originalité se dégage toujours quand on la porte en soi.

Chéret regrette amèrement les circonstances qui l’ont prive de recevoir un enseignement qui eût hâté ses progrès et lui eût permis de peindre plus tôt, car il considère que son développement artistique a été retardé longtemps. Songez qu’il n’a commencé à peindre que vers la cinquantième année, malgré le don de la couleur qu’il possédait à Un si

haut degré, fortifié par de longues études, une pratique constante du dessin, un, dessin rapidement devenu serré, précis, décisif, nerveux, et toujours exécuté d’après le modèle, comme on peut le constater au musée Chéret, par les annotations portées sur les œuvres.

On a écrit des milliers de pages sur Chéret, toutes élogieuses. Mais l’artiste n’est pas une idole qui s’énivre d’un encens grossier ou suspect. Un jour que je lui parlais d’un article où la louange était un peu outrée, rappelant le mot de La Bruyère : « amas d’épithètes, mauvaise

louange », et que je lui demandais ce qu’il fallait en penser, il me répondit: « Ceci n’est pas un article critique, et on ne peut se guider là-dessus. » Mais il estime les études techniques et notamment celles de ses camarades les peintres, les sculpteurs, les architectes : Bourdelle,

Capîello, Frantz Jourdain, Mauclair, peintre lui-même de talent, et les écrivains d’art tels que Roger Marx. Gustave Gefiroy, Huysmans, Kahn. Parmi ceux-ci, il m’a été donné de lire Louis Morin, illustrateur, décorateur, écrivain et • echnicien des plus autorisés, dont j’aime à vous citer ces quelques mots :

« C’est le dessin qui est curieux surtout à observer chez Chéret; la ligne n’en est pas suivie et sinueuse, ce qui pourrait amollir le contour et lui donner cet aspect qu’en leur argot les peintres appellent rondouillard ; son trait procède avec une légère raideur qui laisse les angles comme dans les croquis, et donne à ses dessins, aux plus poussés, une saveur particulière de décision primesautière et de crânerie nerveuse

'< Ce trait un peu autoritaire encercle des formes dont la distinction est toujours la qualité maîtresse : on chercherait vainement quelque chose de vulgaire dans l’œuvre de Chéiet. »

Notre peintre passe ainsi de nombreuses années d’un labeur obscur mais soutenu chez des lithographes, à Paris, à Londres^ à Dole et il a conservé un agréable souvenir de son. séjour dans la petite ville, où la chère était exquise et le vin d’Arbois à discrétion pour la modeste somme de

soixante francs par mois. Il y dessinait des calendriers, comme il avait dessiné à Paris chez Bouasse-Lebel des canons d’autel et dans d’autres imprimeries diverses vignettes, des fleurs, des bouquets pour la parfumerie.

C’est dans raccomplissement de cette dernière besogne qu’il fit connaissance avec le parfumeur Rimmel et c’est à cette rencontre que nous devons en France l’affiche en couleurs.

M. Rimmel avait deviné l’avenir de Chéret et son talent en germe. Il lui fit faire son premier voyage d’Italie et lui avança les capitaux nécessaires à la création d’une imprimerie, qui s’ouvrit rue la Tour des Dames. Chéret était entreprenant. L’apprentissage de la lithographie, l’étude approfondie de toutes les ressources qu’elle offre, la découverte de certains procédés lui ont permis de réaliser l’affiche telle qu’il la concevait. C’est vers 1866 que, grâce à l’emploi c!es machines permettant l’utilisation des pierres lithographiques de grande dimension, il a introduit en France une industrie nouvelle et nous a soustrait à la tutelle de l’Angleterre.

Il avait déjà, à l’âge de 18 ans, exécuté une première affiche pour Offenbach, qui allait donner Orphée aux Enfers. Le compositeur qui devait devenir célèbre, fut satisfait du travail de Chéret et en demanda le prix. Avec hésitation et crainte, celui-ci répondit : Cent francs. Offenbach prit conseil d’un ami qui lui assura que le projet d’affiche les valait bien et Gavarni, qui le vit, complimenta son jeune émule.

Peu de temps après, la ville de Paris ouvrit un concours pour la décoration d’un cortège de fête. Chéret présenta un projet pour un char de chasse avec des piqueurs, des cors, des meutes de chiens. Il était devant sa maquette, la comparant avec les autres, lorsqu’il entendit derrière lui deux personnes qui en parlaient en artistes et la jugeaient très favorablement. "Chéret se nomma, les remercia, se déclarant heureux de leur suffrage : c’étaient Dalou et Frémiet.

Autrefois l’art du peintre ne consistait pas à peu près uniquement en quelques toiles à suspendre aux murs. L’art

était essentiellement décoratif ; les palais étaient peints à fresque, ainsi que les riches demeures; les meubles, les boiseries, les serrures étaient délicatement façonnés ; on employa les céramiques à leur usage quand la vaisselle plate eût été envoyée à la Monnaie. J’ai même vu de simples tire-bouchons en or, chefs-d’œuvre de ciselure. La ferronnerie a donné des grilles et des rampes monumentales. L’art était en toutes choses, même les plus usuelles.

L’art décoratif a eu, depuis près d’un demi-siècle, sa renaissance, marquée par le musée et la société de ce nom, mais la rue restait livrée à des affiches, dont la seule ayant une valeur artistique, était signée du grand nom provençal de Daumier.

Enfin, pour m’en tenir à mon sujet, Chéret encouragé par l’opinion des maîtres que j’ai cités, aidé par M, Rimmel, se sentit la hardiesse d’oser ce qu’il rêvait de faire. Il créa le musée de la rue avec ses lithographies en couleurs ; elles apportaient une note d’art dans un domaine où elle n’exis- +ait point encore.

J’ai dit, d’après les indications de Chéret, que la première affiche qu’il avait signée avait été Orphée aux Enfers. La deuxième en plusieurs couleurs fut exécutée un peu plus tard pour le Bal Valentino. C’était en 1869. Le succès fut immédiat et éclatant. Les artistes reconnurent tout de suite Chéret pour un des leurs. L’attention publique se porta sur iui. Il dut se livrer à un immense labeur pour satisfaire aux commandes. Beraldi compte 518 affiches en couleurs qui sortirent de ses presses, sans parler d’autres lithographies dont le musée expose quelques spécimens; petites par le format, mais d’une souplesse d’exécution sans égale.

Ce qu’il avait voulu, c’était d’obtenir par l’originalité de ses affiches la plus efficace des publicités, grâce à l’attrait qu’elles exerçaient sur la foule et à l’intérêt qu’elles présentaient pour les amateurs. Cet intérêt l’emporta. Il réussit trop. Les collectionneurs se disputaient les affiches; ies artistes les décollaient du mur. Les colleurs les vendaient. Elles risquaient, par trop d’art, de ne plus remplir leur objet, qui était simplement la publicité.

Elles avaient tour à tour célébré : des machines agricoles, des régénérateurs de chevelure, les expositions de jouets des grands magasins, les Mémoires d’un Assassin de Louis Ulbach, l’apothéose de Victor Hugo, les Hanlon- Lees, etc., etc...

Cette énumération n’a pour objet que de montrer la variété d’imagination, la fertilité d’invention, la fantaisie qui jaillissent de la palette de Chéret, poète de la forme et de la couleur.

Les personnes qui n’ont pas vécu pendant les vingt années que dura son succès extraordinaire, ne pourront s’en faire une idée que par les témoignages écrits. Voici le plus gai; il est de Raoul Ponchon :

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