‹ L'Art de Jules ChéretChapitre 2 sur 2 · MAITRE CHERET · texte numérisé non relu

MAITRE CHERET

Le premier de ces artistes Qui possède le secret De rendre nos murs moins tristes Est maître Jules Chéret...

Cet homme extraordinaire, Chéret, d’un coup régénère Ce métier embryonnaire Dont il fait un art vivant.

...Aussitôt il bouleverse Ce& bâtisses de malheur,

En y répandant à verse Des déluges de couleur;

Sous sa palette endiablée Leur aspect change d’emblée,

La vue en est consolée.

O miracle sans pareil;

Tous ces murs couleur de pluie, Voici qu’il les désennuie,

On dirait qu’il les essuie Avec un peu de soleil...

Lorsque maître Chéret passe Les quartiers changent de face,

Somme toute, il les efface Sous ses doigts ensorceleurs,

Faisant suer aux murailles Je ne sais quelle mitraille Printannière de fleurs.

Au bout d’une vingtaine d’années, Chéret vendit son imprimerie et fut chargé de la direction des travaux d’art de la maison Chaix, la plus importante des industries de ce genre; l’aisance allait lui permettre de gravir un degré de plus dans l’échelle de l’art contemporain.

C’est à cette période de sa carrière que j’ai fait allusion en disant que Chéret a commencé à peindre vers la cinquantième année. Il évalue à 2.500 le nombre des croquis, des études d’après le modèle, des peintures de toutes sortes qui ont rempli sa vie.

Il aborde le pastel- Il adopte le procédé des maîtres anciens, qui consistait à dessiner d’après nature et à peindre d’après leurs dessins. C’est ce que Henner, dans ses Entretiens avec Durand-Gréville, nous a appris des maîtres italiens et de Holbein, en nous en exposant les raisons.

Chéret place l’originalité et le tempérament de l’artiste en première ligne. Ces dons ne permettent pas le classement, les comparaisons auxquels on se livre entre eux et qui sont souvent le seul critérium de la critique. Il dit, par exemple, dans son langage imagé : « M. Véronèse faisait du Véronèse, M. Raphaël faisait du Raphaël, et M. Delacroix faisait du Delacroix. » Et il est abondant en anecdotes, en souvenirs sur ces peintres et les manifestations de leur talent.

J’en viens à l’étude de quelques-unes de ses oeuvres.

Prenons, si vous le voulez bien, les sujets qu’il a traités le plus fréquemment et avec le plus de verve : la Danse et les acteurs de la Comédie italienne. Il n’est pas malaisé de découvrir les causes de sa prédilection; il retrouve dans les danses, dans les Colombines, les Arlequins, les Pierrots, la couleur et l’éclat des costumes, des lumières, le mouvement,

la gaîté qui sont son élément, qui se prêtent le mieux à la décoration murale.

A chacune des expositions faites par Chéret, les éloges sont unanimes dans le public et dans la presse, mais un jour certain joueur de flûte, de même que dans le triomphe romain, fit entendre une note aigre, en critiquant cette « sahation sans repos », tout en exprimant la crainte cependant d’être injuste pour ces figures, « une fois, disait-il, re charme rompu ».

Cette objection ne me paraît pas fondée. Le charme est bien quelque chose et il dure encore. De plus, si Chéret a multiplié les interprétations de la Danse, elle n’a jamais eu, ^ur ses panneaux, la frénésie endiablée des farandoleuses de Carpeaux qui scandalisèrent le Paris pudique de 1869, au point qu’il fut officiellement question de les retirer de la façade de l’Opéra et qu’un inconoclaste les macula d’encre. Or, le même critique dont nous avons cité une phrase, avait pourtant fait l’éloge du groupe de Carpeaux et de la « saltation sans repos ».

Telle qu’on peut la voir dans notre Musée, la Danse de Chéret n’est point une bacchante. Tenant de ses deux mains sa jupe comme pour faire une révérence de cour, elle esquisse un pas de menuet ou de pavane ; elle est comme le Bacchus de Michel-Ange qui, la coupe aux doigts, ne connaît pourtant pas l’ivresse et garde l’élégance d’un dieu. La Danse de Chéret n’oublie pas non plus qu’elle est une des neuf muses.

La critique d’une attitude, d’un mouvement n’atteint donc pas notre artiste, puisqu’il s’agit, dans le grand pastel de notre musée, d’un geste gracieux et noble et parce qu’au point de vue esthétique, la question a été tranchée. M. de Chennevières, alors directeur des Beaux-Arts, a prononcé aux obsèques de Carpeaux un remarquable et très judicieux discours où il a rappelé que la statuaire française, depuis Jean Goujon, Puget jusqu’à Rude et David d’Angers, ne s’est pas fait faute, contrairement à la sculpture grecque, de déplacer les lignes et d’être tourmentée :

•< Quand une Ecole, disait-il, va tourner à la froideur,

à la petite manière et à l’affaiblissement, s’il survient un nomme qui lui rappelle que la vie est quelque chose dans ia représentation des êtres vivants et qu’une société aussi mou vementée que la nôtre ne peut guère s’exprimer que par :e mouvement; si, par l’exemple de ses œuvres, il fait rentrer cette Ecole dans la tradition constante des plus illustres artistes de son pays, nous pouvons proclamer hautement qu’il a bien mérité de ce pays et que son nom a droit d’être inscrit sur la liste de ses plus glorieux enfants ».

Ceci ne s’applique-t-il pas à merveille à l’ensemble de l’œuvre de Jules Chéret?

Le mouvement dans la plastique ne peut s’entendre d’ailleurs que d’une phase momentanée, choisie et fixée comme un instantané; on devine ce qui l’a précédé et ce qui le suivra. C’est un geste arrêté dans son évolution au point essentiel du sujet traité. C’est, nous dit Chéret, ce que le spectateur remarque tout d’abord; c’est par le geste, et aussi par la couleur, qu’il convient de frapper l’attention. 11 est indispensable dans les formes de rechercher les attitudes harmonieuses.

Un geste est admissible lorsque, dans la minute heureuse, le mot est de Chassériau, où il se développe, il met en valeur la partie du corps qui l’accomplit et lorsqu’il donne l’impression qu’il va se poursuivre.

Rien n’est plus ridicule, dans la statue ou le portrait d’un orateur, qu’une bouche ouverte qui ne se referme plus et qui clame éperdument et éternellement. Aussi, ne verrezvous jamais cette erreur commise par un artiste dans les statues de Démosthènes. de Mirabeau, de Gambetta. Il est facile de s’en assurer dans les portraits de Mirabeau par Houdon. et Sicardi et dans les Attitudes oratoires de Gambetta par Paul Renouard.

On ne peut opposer à cette théorie que la Marseillaise de Rude à l’arc de triomphe et la statue du maréchal Ney ; il s’agit là d’un état de paroxysme que les grands sculpteurs ont su traduire admirablement et c’est le cas de répéter que l’exception confirme la règle.

Les femmes de Chéret sont élancées; elles ne tiennent

pas au sol ; elles dansent dans l’espace ; sous les déguisements variés comme dans les toilettes contemporaines, elles restent les femmes de Chéret, c’est-à-dire de celles dont Diderot disait à son ami Thomas que, pour parler d’elles, il fallait emprunter leurs couleurs aux ailes des papillons. C’est précisément ce que le peintre a fait; U a puisé dans les collections de papillons du Brésil qu’il a pu réunir et il a pu les reproduire en pastels dans les tons de féerie qui ne sont qu’à lui, grâce aussi à des coquilles de mer auxquelles on doit la nacre et le rose le plus délicieux.

Il a gardé ainsi à ces jeunes femmes qui, dès lors, peuplent nos rêves, le charme, l’élégance et la gaîté. Elles se rattachent, s’apparentent à celles que nous ont données les peintres des fêtes galantes du xvme siècle. Je ne suis pas le premier certes à le dire, mais faut-il renoncer à dire une chose sous le prétexte qu’on ne l’a pas inventée?

Elles demeurent modernes, tout en habitant des régions éthérées où elles se rencontrent avec les Pierrots, les Arlequin.- et les Polichinelles qu’elles font mine d’écouter et qu’elles tourmentent, ayant en elles l’inconstance des papillons qui les ont frôlées.

Ainsi Chéret, le plus fervent des peintres de la femme, le plus moderne des artistes par la couleur, unit le xviiî^ siècle aux jours du romantisme et à nos jours, en nous montrant que les modes sont passagères et que la beauté est éternelle.

On a donc pu dire de lui avec raison qu’il est l’unique peintre à qui nous devons une bienfaisance consolatrice, U sensation du bonheur et les heures ensoleillées et joyeuses de notre existence.

Il habillait ses modèles des tissus qui convenaient le mieux à leur type; il leur plantait sur la tête une coiffure et les campait à sa guise, puis en faisait le croquis d’un crayon décisif et nerveux..

Restait à trouver la couleur quand l’attitude avait été fixée. Elles n’étaient pas très nombreuses, ces couleurs et il en a de favorites: des jaunes variés du plus clair au plus foncé, des roses, exquis, quelques rouges vifs, du vermillon;

puis des blancs, des bleus qui chantent, selon le terme des artistes, des bleus de pensée, des orangés, de jolis verts et des tons cuivrés qui flambent. Il s’attache à en former comme un bouquet harmonieux. Il pense que les nuances •mportent peu pourvu qu’elles réalisent cette harmonie dans l’ensemble qui fait l’objet de toutes ses recherches. C’est ainsi qu’il aura des clowns à tête verdâtre. Et le tout brille, scintille, papillotte, vibre, éclate comme des soies, des satins, des gazes et des velours.

Quel costumier élégant eût fait Chéret, quelle fortune il eût réalisée dans les modes s’il s’était donné la peine d’ouvrir des salons pour américaines dans la rue de la Paix. 11 les aurait parées en sveltes Tanagra, ces fines statuettes qui, si la Vénus de Milo et la Victoire de Samothrace nous manquaient, eussent suffi à nous donner la plus haute idée de la beauté antique et du miracle grec.

M. Heuzey, dans son cours du Collège de France, drapait ainsi son mannequin, d’une pièce d’étoffe sous les yeux des étudiants ravis.

Je ne connais des décorations exécutées pour le baron Joseph Vitta et M. Maurice Fenaille que ce qui est exposé au Musée. Considérez-en la composition, le groupement des personnages, la couleur, et dites-moi si vous avez jamais vu rien fde ^semblable par d’originalité et la joie qui en déborde Regardez le carton pour une tapisserie murale, qui n’a pas été encore exécutée, entourée d’une bordure de têtes de femmes, de mascarons grimaçants, de fleurs, d’instruments de musique de la plus fraîche et juste valeur. Et ce domino jaune, qui descend les degrés d’un escalier de jardin, « traînant avec des airs d’infante, comme disait Théophile Gautier, des flots de velours » dans un paysage de printemps !

Examinez aussi le Déjeuner sur l’herbe, donné par M. Maurice Fenaille à la ville de Nice. C’est un enchantement. Les roses, les jaunes, les verts, les lilas, les mauves s’y jouent avec une infinie délicatesse, ainsi que dans Y Air, la Terre et la Cueillette. Tout cela répand un charme que la parole ne peyt rendre que par des mots usés, tandis que la

couleur en est jeune, fraîche, lumineuse, vibrante, par les complémentaires.

N’est-ce point le rêve de Théodore de Banville:

Là, dans ces lieux où tout a des splendeurs divines : Ondes, lumière, accords,

Nos yeux s’enivreront de formes féminines Plus belles que des corps.

C’est ici qu’il faut placer notre hommage aux donateurs qui se sont privés de la volupté quotidienne, de la jouissance continue de ces esquisses et de beaucoup de morceaux uniques, tels que le pastel de Pierrot, les études d’après le mime Wague et Fugère, le Déjeuner sur V herbe et tant d’autres dont il est impossible de faire la longue énumération.

La psychologie du donateur est émouvante. Ce n’est rien que de signer un gros chèque; c’est peu de chose, quand on possède la fortune, que de donner des billets de banque, mais quel sacrifice c’est faire que se séparer de lant d’objets précieux, irremplaçables, qu’on a longtemps recherchés, dont chacun laissera un souvenir anecdo- :ique accroché à son cadre et dont on jouit, sans aucune satiété, seule possession, qui n’épuise pas le désir.

MM. le baron Joseph Vitta et Maurice Fenaille ont fait ce sacrifice, avec le sourire, à la gloire de Chéret, pour rassembler son œuvre. On voit dans les panneaux des primitifs, à gauche le plus souvent, les portraits des donateurs agenouillés et priant les saintes images. Dans nos musées de Nice nous avons déjà quelques portraits de nos mécèi.es et nous pouvons ainsi leur adresser au passage un salut reconnaissant.

Jules BELLEUDY.

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