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CHAPITRE VIII

LE BEGAYEMENT.

Le bégayement conslitiie un vice plus grave, plus rebelle et d'une espèce fort particulière. C'est un défaut à la fois matériel et intellectuel. 11 lient sans doute à la conformation, et alors, il ressort de la médecine, mais il tient aussi de l'intelligence, et il rentre alors dans l'art de la lecture. Souvent la langue bégaye, et bégaye habituellement, parce que l'esprit bégaye, parce que le caractère bégaye, parce qu'on ne sait nettement ni ce qu'on veut dire, ni ce qu'on veut, parce qu'on est craintif, parce qu'on est colère, parce qu'on veut parler trop vite : impatience, timidité, manque de précision dans les idées, voilà les causes de cette sorte de bégayement qui

n'est pas sans remède; habituez-vous à parler lentement, à ne parler que quand vous êtes maître de vous, et vous cesserez de bégayer. Un chanteur distingué que je pourrais nommer bégaye légèrement quand il parle, et ne bégaye pas du tout quand il chante.... Pourquoi? parce que, quand il chanle, il marche sur un terrain où il est sûr de; lui-même. L'exercice, le travail, l'habitude, l'ont rendu maître de sa voix et de sa diction dès que la parole est unie au chant; mais aussitôt qu'il parle, la timidité naturelle de son caractère le rend à toutes ses incertitudes de prononciation. L'artiste tombe, l'homme reste, et le bégayeur reparaît.

Quant au bégayement matériel, qui dépend de l'organe seul, la médecine seule peut le guérir.

Il porte en général sur toutes les lettres ; parfois pourtant, le bégayeur a dans l'alphabet certains ennemis particuliers, c'est-à-dire des lettres devant lesquelles il s'arrête toujours, comme les chevaux devant certains obstacles. Je peux citer un fait curieux à ce sujet. J'ai écrit, il ^y a vingt ans, avec Scribe, une comédie où se trou-

vait un rôle de bègue : les Doigts de fée. Le personnage devait être comique, mais non ridicule, et, parfois même, je désirais qu'il fût touchant. M. Got avait accepté ce rôle avec plaisir, mais dès qu'il en commença l'étude, son embarras devint très-grand. Il ne s'agissait pas là de faire un pendant à M. Brid'oison, mais comment arriver à l'intérêt, à l'émotion, en restant toujours dans le comique? Enfin, un jour, il arrive tout triomphant à la répétition. « Je tiens mon rôle! me dit- il. Je vais faire porter le bégayement seulement sur deux consonnes, toujours les mêmes, lep et le d. Grâce à ce moyen que m'ont suggéré mes études récentes sur les bègues, je me délivre de la préoccupation insupportable où m'aurait jeté la nécessité de bégayer toujours, je débarrasse le rôle de la monotonie d'un défaut répandu partout, et je ne garde de cette imperfection que juste ce qu'il faut pour donner du piquant et du comique à ma diction. Seulement, ajouta-t-il gaiement, vous voilà un supplément de travail, mon cher auteur j il faut enrichir mon rôle de quelques p et de quelques d de plus. Je vous indiquerai les passages où j'en aurai besoin. «Ainsi

fut fait, et le succès répondit pleinement à son attente. Je ne crois pas que cet artiste si émincnt compte de création plus originale.

Le bégayement organique est-il curable? J'en doute. La médecine a fait beaucoup d'essais; je n'ai pas vu de véritables réussites. Des atténuations passagères, des intermittences, des apparences de guérison.... mais une guérison réelle? non. Certains spécialistes ont fait afficher dans les journaux le nombre de leurs cures merveilleuses. Voici un fait dont j'ai été le témoin. Je me trouvai, un jour, dans ma jeunesse, à un bal donné par un médecin célèbre par celte spécialité, et qui a rendu de très-grands services à l'art de la parole, par ses travaux théoriques.

« Monsieur, dis-je à un de mes voisins, voulez-vous me faire vis-à-vis pour la contredanse?

— Vo-o-olontiers, monsieur.

— Ah! un bègue ! » me dis-je.

On passe des rafraîchissements.

« Monsieur, dis-je à un autre jeune homme, voudriez-vous me passer une glace?

— V... V... V... oici!

— Ah! un second bègue!.., »

Je me trouve en face d'un de mes anciens camarades de collège.

« Ah! ah! c'est toi.... me dit-il! Te te... ra.. ra... ra... rappelles-tu coinme je bc... bé... bc... gayais au collège!...

— Oui.

— Eh bien... je suis venu... trouver M. Co... co... co... lombat (c'était noire amphitryon) et depuis ce moment, je suis... tout à fait gué... gué... gué... ri! »

Ce souvenir m'a toujours rendu un peu incrédule à l'endroit des bégayeurs qui ne bégayent plus.

Reste enfin, pour achever ce qui regarde la lecture comme art matériel, à nous occuper de la ponctuation.

6S l'art de la lecture.

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