LA PONCTUATION
On ponctue avec les paroles, comme on ponctue avec la plume.
Un jour M. Samson voit arriver chez lui comme élève un jeune homme assez satisfait de lui-même.
« Yous désirez prendre des leçons de lecture, monsieur?
— Oui, monsieur.
— Vous êtes-vous déjà exercé à lire tout haut?
— Oui, monsieur, j'ai récité beaucoup de scènes de Corneille et de Molière.
~ Devant tout le monde?...
— Oui, monsieur.
— Avec succès?
— Oui, monsieur.
— Veuillez prendre dans ce volume de la Fontaine, la fable : le Chêne et le Roseau. » L'élève commença :
Le chêne un jour, dit au roseau....
— Très-bien! monsieur, vous ne savez pas lire!
— Je le crois, monsieur, reprit l'élève un peu piqué, puisque je viens réclamer vos conseils, mais je ne comprends pas comment sur un seul vers...
~ Veuillez le recommencer. »
11 recommença.
Le chêne un jour, dit au roseau...,
— J'avais bien vu que vous ne saviez pas lire.
— Mais...
— Mais, reprit M. Samson avec flegme, est-ce que l'adverbe se joint au substantif au lieu de se joindre au verbe? Est ce qu'il y a des chênes qui
s'appellent un jour? Non ; eh bien, alors, pourquoi lisez-vous, le chêne un jour, dit au roseau... lisez donc, le chêne, virgule, un jour dit au roseau.
— C'est pourtant vrai! s'écria le jeune homme stupéfait.
— Si vrai, reprit son maître avec la même tranquillité, que je viens de vous apprendre une des règles les plus importantes de la lecture à haute voix, l'art de la ponctuation.
— Comment, monsieur, on ponctue en lisant!
— Eh! sans doute! tel silence indique un point; tel demi-silence une virgule; tel accent un point d'interrogation, et une partie de la clarté, de l'intérêt même du récit, dépend de cette habile distribution des virgules et des points, que le lecteur indique sans les nommer, et que l'auditeur entend sans qu'on les lui nomme. »
La ponctuation écrite variant, à chaque siècle, la ponctuation parlée doit varier de môme. Supposez qu'un poëte tragique trouvât aujourd'hui le : ce QuHl mourût! » de Corneille... il mettrait au bout un immense point d'exclamation, et peut-être deux. Qu'a mis Corneille? Une virgule.
Cette virgule en dit beaucoup. Elle indique que dans l'esprit de Corneille ce mot n'était nullement un mot à grand fracas, mais un cri involontaire à l'instant corrigé par le second vers que Voltaire trouve faible, parce qu'il n'en a pas senti la délicatesse exquise! C'est le Romain qui s'écrie : Qu'il mourût! C'est le père qui ajoute : « Ou qu'un beau désespoir alors le secourût! »
Les petits points sont d'invention moderne. Vous n'en trouverez pas un seul exemple dans le dix-septième siècle ni dans le dix-huitième siècle. Ils s'emploient surtout dans les œuvres dramatiques. Scribe est un des grands inventeurs des petits points. Ils répondent à ce qu'il y a, dans l'action de ses pièces, de précipité, d'agité, de fiévreux, c'est la ponctuation d'un homme que l'action presse, que le mouvement emporte, qui n'a pas le temps de tout dire ; c'est la ponctuation du sous-entendu. Ponctuer ainsi en lisant est d'une très-grande difficulté.
On voit que j'ai dit vrai en disant que la lecture était un art, et que cet art avait des règles précises, puisque nous en avons trouvé pour Té-
mission de la voix, pour la respiration, pour la prononciation, pour l'articulation et pour la ponctuation; c'est-à-dire pour tout ce qui regarde la partie matérielle de l'art de la lecture, le mécanisme. Passons maintenant à la partie intellectuelle.