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LES VERS LIBRES

M. Cousin était le grand initiateur au dix-septième siècle, parce qu'il en était le grand adorateur. On Ta calomnié quand on a borné cette passion à son culte pour les belles personnes de ce temps; il était aussi épris de Pascal que de Mme de Longueville, et il aurait donné toutes les marquises du monde pour Corneille. Seulement il avait le défaut ordinaire des passionnés, il entrait dans une véritable indignation quand on touchait à ses idoles; son indignation allait même parfois jusqu'à l'invective. Un' jour, à l'Académie, j'eus le malheur de dire, dans une de nos séances ordinaires, que sur les quatorze vers qui composent le début de Philémon et Bau-

cis, j'en trouvais deux admirables et six détestables. M. Cousin me lance un regard plein de tempêtes, mais j'ose continuer mon dire. Rien de plus beau, repris-je, que ces deux traits :

Que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne.

Et

Rien ne trouble sa fin, c'est le soir d'un beau jour.

Mais quant à Tor et à la grandeur, qui sont des divinités pour devenir des asyleSj des asyles de soucis dévorants qui à leur tour deviennent des vautours que le fils de Japhet représente sur son sommet, oh! cela c'est du galimatias triple I

Pour le coup, je crus qu'il allait me dévorer ! Heureusement, la séance était finie et tout le monde se leva. Mais il me rejoignit à la sortie et me dit nettement :

« Est-ce que vous avez la prétention de connaître la Fontaine mieux que moi?

— Sans aucune espèce de comparaison, répondis-je gaiement.

— En vérité ?

— Oui, en vérité! Et cela par une excellente raison, c'est que vous lisez la Fontaine tout bas et que je le lis tout haut.

— Oh! le bel argument!

— Youlez-vous que je vous prouve qu'il est excellent?

— Oh oui, par exemple! »

Et nous voilà tous deux descendant le long du quai, bras dessus, bras dessous, et causant.

a La Fontaine, repris-je, n'a-t-il pas écrit presque toutes ses fables en vers libres?...

— Sans doute, eh bien?

— Eh bien, qu'est-ce que les vers libres?

— Le mot dit la chose. Les vers libres sont dos vers rimes et non rhythmés.

— Erreur! les vers libres ont un rhythme comme les vers alexandrins, comme les vers des strophes, seulement c'est un rhylhme caché. Us obéissent à une règle mystérieuse, mais réelle, que vous ne trouverez dans aucun traité de rhéthorique, mais qui est écrite dans l'imagination de tous les poètes de génie. Voilà pourquoi les

vers libres du dix- septième siècle sont excellents, et ceux du dix-huitième, sauf quelques' pièces de Voltaire, médiocres; les poètes n'ont pas deviné le secret.

— Et quel est ce secret? reprit plus vivement M. Cousin, toujours prêt à prendre feu pour tout ce qui touchait à l'art d'écrire, et sensiblement radouci en me voyant immoler le dix-huitième siècle au dix-septième. Quel est ce secret? En quoi consiste cette règle ? Expliquez-moi ce rhythme caché.

— Ce n'est pas très-facile; pourtant!... Avezvous quelquefois monté à cheval?

— Pas beaucoup !

— Diable!... Avez-vous entendu quelquefois prononcer les noms de deux fameux écuyers, M. Baucher et M. d'Aure?

— • Oh! je vous en réponds! Quand j'étais ministre, au Conseil, nous avons eu des discussions interminables pour savoir lequel des deux on placerait à la tête de l'école de cavalerie de Saumur. Le ministre de la guerre était pour M. Baucher. Le général X... était pour M. d'Aure».. Pourquoi? je l'ignore.

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— Eh bien, je vais vous le dire, et en vous le disant, je vous expliquerai la théorie des vers libres.

— Parbleu ! dit-il en riant, voilà qui est original! De la poésie dans ses rapports avec l'équitation. Voyons.

— M. Baucher était par excellence Técuyer de manège. Rien de plus intéressant que de voir dans un manège un cheval monté, c'est-à-dire dompté par M. Baucher. Quelle puissante domination de l'homme sur 1 animal! Frémissant, superbe, mais vaincu, ce cheval n'avait pas un muscle qui n'obéît; l'écume qui le couvrait, ses narines qui s'ouvraient et se fermaient en palpitant, le réseau de veines gonflées qui se dessi naient sur son corps, tout trahissait sa force et sa fiévreuse impatience. N'importe ! il fallait que chacun de ses mouvements fût rhythmé, que toutes ses allures fussent dociles, et qu'enfermé dans le cercle inflexible de ces deux jambes de fer, son énergie elle-même fût encore de la su* bordination !

j Soit! me dit mon interlocuteur; mais je ne vois pas....

— Attendez. M. d'Aure, au contraire, était le cavalier du cheval monté en plein air. Quelle différence! Ce qu'il lui faut à lui, c'est l'espace; ce qu'il demande à sa monture, c'est le déploiement de toutes ses forces : il ne la retient pas, il ne la contraint pas, il la lance à toute bride, et à les voir ainsi passer tous deux, le cavalier et le cheval, cheveux et crinière au vent, l'œil en feu, dévorant le chemin, franchissant haies et fossés, on serait tenté de croire qu'il n'y a là qu'un maître, et que ce maître est le cheval. Pourtant ce maître a un guide : la main qui l'excite est en même temps la main qui le dirige; son cavalier, il est vrai, lui laisse l'initiative, l'écoute, trouve plaisir à se lier à tous ses mouvements, mais sans abandonner jamais ni la rêne qui conduit, ni le frein qui peut retenir; et tandis que le cheval de M. Baucher est toujours puissant, quoique captif, celui de M. d'Aure est toujours docile, quoique indcpendant. ,

— àh! je comprends, me dit M. Cousin en riant, selon vous, le cheval de M. Baucher, c'est le vers alexandrin, ou le vers de strophes...

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— Précisément! Et le cheval de M. d'Aure est *e vers libre. En effet, dans le vers libre, l'artiste, au lieu d'enfermer l'essor de son inspiration dans un cercle tracé d'avance, l'abandonne à son mouvement naturel, la suit dans tous ses détours, l'exprime dans toutes ses mobiles physionomies, changeant de rhythme à mesure que la pensée change elle-même de caractère, et il arrive ainsi à rendre avec plus de justesse et de vérité une foule de sentiments délicats, fins et gracieux. Mais il faut que cet abandon ne soit jamais de la mollesse. L'artiste, d'autant plus sévère vis-à-vis de lui-même qu'il n'a pas d'autre maître que lui, doit donc relever le laisseraller du rhythme, soit par une plus grande richesse de rimes, soit par une plus grande justesse d'expression, de sorte qu'on sente toujours la fermeté sous la grâce et l'art sous l'abandon. Le vers libre n'est pas un fleuve sans rives, mais un fleuve à rives sinueuses et flexibles.

— Votre théorie est assez séduisante. Mais appuyez-la de quelques exemples, montrez-moi quelque passage où le poëte ait dit avec le vers

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libre ce qu'il n'aurait pas pu dire avec le vers régulier.

— Prenez ces délicieux vers de Psyché :

Vous soupirez, seigneur, ainsi que je soupire, Vos sens comme les miens paraissent interdits, C*est à moi de m'en taire, à vous de me le dire, Et cependant c'est moi qui vous le dis.

Rien de plus facile que de donner à ce dernier vers la même mesure qu'à ceux qui le précèdent, il suffirait d'ajouter un « seigneur » et de dire :

Et cependant, seigneur, c'est moi qui vous le dis.

Essayez-le, et vous verrez disparaître du même coup tout le charmant laisser-aller de cet aveu.

— C'est vrai!... Un autre exemple.

— La Fontaine n'est qu'un long exemple. Sa mobile et charmante imagination n'a trouvé que le vers libre qui pût rendre toutes les variations de sa pensée. Voyez ces six vers du Paysan du Danube :

Craignez, Romains, craignez que les dieux quelque jour Ne transportent chez vous les pleurs et la misère, Et mettant dans nos mains, par un juste retour,

Les armes dont se sert sa vengeance sévère, Il ne vous fasse en sa colère Nos esclaves à votre tour I

Conmcnt ne pas admirer cet art merveilleux qui termine la période solennelle et noblement menaçante des quatre premiers alexandrins par ce coup rapide et terrible de deux vers de huit syllables, et qui relève encore cette fin par le rapprochement inattendu et irrégulier des deux rimes féminines sévère et colère? Supposez, en effet, que le poêle ait mis ce que la symétrie semblait ordonner :

Il ne vous fasse à votre tour Nos esclaves en sa colère,

et tout l'effet est détruit.

— C'est vrai! reprit M. Cousin vivement. Mais comment ces réflexions vous sont-elles venues ?

— Je vous l'ai dit, par la lecture à haute voix! la voix est une révélatrice, une initiatrice, dont la puissance est aussi merveilleuse qu'inconnue.

— Je ne vous comprends pas.

— Vous allez me comprendre. Une célèbre actrice du siècle dernier, Mme Talma....

— Je l'ai vue, reprit vivement M. Cousin. Quelle âme ! quelle force de sensibilité I

— Eh bien ! Mme Talma raconte dans ses mémoires qu'un jour, où elle représentait le personnage d'Andromaque, elle se sentit si profondément émue, que des larmes coulèrent, nonseulement des yeux de tous les spectateurs, mais de ses propres yeux. La tragédie terminée, un de ses admirateurs s'élance dans sa loge, et lui prenant la main : « Oh ! ma chère amie, c'était admirable ! C'était Andromaque elle-même ! Je suis sûr que vous vous imaginiez être en Épire, être la veuve d'Hector. — Moi, réponditelle en riant, pas le moins du monde ! — Pourtant, vous étiez véritablement émue, puisque vous pleuriez! — Sans doute, je pleurais! — Sur qui! Sur quoi! Qui vous faisait pleurer! — Sla voix! — Comment, votre voix! — Oui, ma voix ! Ce qui me touchait c'était l'expression que ma voix donnait aux douleurs d'Andromaque, non pas ces douleurs elles-mêmes. Ce frisson nerveux qui parcourait tout mon corps, était la

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secousse électrique produite sur mes nerfs par mes propres accents. J'étais à la fois actrice et auditrice. Je me magnétisais moi-même. »

— Quel fait étrange! s'écria M. Cousin.

— Et quel trait de lumière sur la puissance de la voix !

— Voilà un phénomène psychologique que dans mes études je n'avais jamais entrevu.

— Oh ! repris-je en riant, c'est que, comme le dit Shakespeare, « il y a dans la nature, Horatio, bien des choses qui vont plus loin que toute philosophie! » Ajoutez que cette particularité n'est pas propre à Mme Talma seule. Mlle Rachel m'a dit un jour cette phrase que je n'ai jamais oubliée!... Elle récitait des scènes de tragédie dans les jardins de Potsdam devant l'empereur de Russie, l'empereur d'Allemagne, le roi de Prusse, et plusieurs autres souverains.

« Ce parterre de rois, me dit-elle, m'avait électrisée. Jamais je n'ai trouvé d'accents plus puissants, ma voix enchantait mes oreilles !

— Oh ! elle vous a dit cela !

— Textuellement; ce n'est pas tout. Un de nos premiers artistes vivants, m'a souvent répété

qu'il n'arrivait à cette puissance de pathétique qui émeut si profondément l'auditoire, qu'en apprenant ses rôles tout haut. C'est sa voix qui l'électrise et le guide. Ainsi s'explique un fait, ce semble, inexplicable. On cite des acteurs sans esprit et dont le jeu est spirituel.

— C'est impossible !

— J'en ai connu! Oui, j'ai vu des interprètes médiocres d'intelligence et de cœur, qui, une fois sur la scène, vous faisaient pleurer et penser. Pourquoi? c'est que leur voix est intelligente pour eux, émue pour eux, spirituelle pour eux. Condamnez-les au silence, ils retombent dans leur nullité naturelle. Il semble que dans leur gosier, se trouve une petite fée endormie qui s'éveille dès qu'ils parlent, et qui, les touchant alors de sa baguette, suscite en eux des puissances inconnues. La voix est un acteur invisible caché dans l'acteur, un lecteur mystérieux caché dans le lecteur.... et qui leur sert à tous deux de souffleur. Je livre, mon cher philosophe, ce problème à vos méditations, mais j'en tire cette conséquence que vous m'accorderez, j'espère, c'est que tout inférieur que je vous sois à tant d'égards, je

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puis mieux connaître la Fontaine que vous, par cela seul que je le lis tout haut.

— Soit ! reprit mon interlocuteur en souriant, mais qui me dit que vous ne prêtez pas à la Fontaine et aux autres grands hommes que vous interprétez, des intentions qu'ils n'ont jamais eues?

— Je vous répondrai par un mot de Corneille. On lui montrait un jour quelques vers de lui un peu obscurs et on lui en demandait le sens précis. « Quand je les ai écrits, répliqua-t-il ingénument, ils étaient très-clairs pour moi ; aujourd'hui je ne les comprends pas mieux que vous. » Vous le voyez, il y a dans l'œuvre des maîtres certaines parties mystérieuses pour eux-mêmes. Ils y mettent d'instinct, dans le feu de la création, des intentions dont ils ne se rendent pas compte, et qui n'en sont pas moins réelles. Le génie a ses inconsciences, comme la beauté, comme l'enfance. Lorsqu'un enfant vous enchante par la naïveté de son sourire, il ne sait pas que son sourire est naïf. L'est-il moins pour cela? Eh bien, un des plus réels avantages de la lecture à haute voix est précisément de vous révéler dans

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les chefs-d'œuvre une foule de petites nuances ignorées du peintre même qui les y a jetées. Par là, cet art pourrait devenir un puissant instrument d'éducation. C'est souvent un excellent professeur de littérature qu'un grand maître de diction. »

Nous nous séparâmes là-dessus, M. Cousin et moi, et il voulut bien dire un mot qui me rendit très-fier sortant d'une pareille bouche : « Merci, mon cher ami, vous m'avez appris quelque chose. »

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