‹ L'art de la lectureChapitre 17 sur 29 · DE LA LECTURE DES VERS · texte numérisé non relu

DE LA LECTURE DES VERS

Le nom d'Alfred de Musset nous conduit naturellement à une question capitale dans notre étude : l'application de Fart de la lecture à la poésie. Comment faut-il lire les vers? A en juger par la méthode suivie, même au théâtre, le grand art de lire les vers consiste à faire accroire au spectateur que c'est de la prose. J'assistais ud jour à la représentation d'un drame. Près de moi se trouvaient dans une loge du rez-de-chaussée deux dames fort élégantes. Tout à coup, l'une d'elles dit à l'autre : « Mais, ma chère, ce sont des vers ! » Là-dessus elles se lèvent et partent, Eh bien, vraiment, ce n'était pas la faute de l'acteur si elles s'en étaient aperçues. Il avait vrai-

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ment fait tout ce qu'il avait pu pour leur déguiser le monstre ; il brisait, hachait, disloquait si bien les vers que la poésie, dans sa bouche, me rappelait Hippolyte dans le récit de Théramène :

.... Ce héros expiré N'a laissé dans mes bras qu'un corps défiguré Et que méconnaîtrait l'œil même de son père.

Les amateurs enchérissent encore naturellement sur les artistes. Rien de plus simple. On ne peut pas savoir ce qu'on n'a pas appris, et presque personne ne doute qu'il y ait là quelque chose à apprendre. Ainsi, je n'entends guère lire des vers en public sans admirer combien il y a de manières différentes de les mal lire. Les uns, sous prétexte d'harmonie, se croient obligés de les envelopper dans une sorte de mélopée onctueuse qui arrondit toutes les lignes, efface tous les contours, huile tous les ressorts et arrive à vous produire une sensation fade et écœurante, assez semblable à Teffet d'une tisane mucilagineuse. Les autres, sous prétexte de vérité, ne s'inquiètent ni du rhythme, ni de la rime, ni de la prosodie; et quand par malheur

ils se souviennent que la césure est au sixième pied, ils vous disent bravement :

Mon esprit est malpropre (Césure, virgule.) aux spéculations I

A ces étranges erreurs, permettez-moi d'opposer trois maximes absolues et dont j'espère vous prouver la justesse par des exemples :

!• Que l'art de la lecture n'est jamais ni si difficile ni si nécessaire que quand il s'applique à la poésie, et qu'un long travail peut seul vous en rendre maître;

2" Qu'il faut lire les vers comme des vers, et interpréter les poètes en poëte ;

3° Que leur interprète devient leur confident, et qu'ils lui révèlent à lui ce qu'ils ne disent à personne.

Un seul homme nous suffira pour la démonstration de ces trois axiomes : la Fontaine.

Mais ici, je dois entrer dans un détail qui sera moins une digression qu'un sentier plus sûr et plus agréable pour arriver^à notre but.

C'est dans la Fontaine que j'ai commencé à apprendre à lire. J'avais pour maître un homme

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fort habile, trop habile même, qui avait une voix charmante dont il usait très-bien, une physionomie expressive dont il abusait, et qui m'a donné deux sortes de leçons également utiles et dont vous pourrez profiter comme moi ; il m'a appris ce qu'un lecteur doit faire et ce qu'il doit éviter.

Un jour qu'il devait lire dans une matinée littéraire, au Conservatoire, quelques fables de la Fontaine, et entre autres le Chêne et le Roseau, il me dit ; « Venez m'entendre, et vous verrez comment doit se présenter, devant un grand auditoire, un lecteur qui sait son métier.

« Je commencerai par faire le tour de l'assemblée avec le regard; ce regard circulaire et accompagné d'un demi-sourire légèrement esquissé sur les lèvres, doit être agréable, aimable ; il a pour objet de récolter pour ainsi dire comme dans une quête les premières sympathies de l'assemblée, et de ramener sur vous tous les yeux j alors, on fait un petit appel de gosier. . . hum ! hum ! comme si on allait commencer.... on ne commence pas encore ! Non ! on attend que le silence soit bien complet ... puis on avance le bras.... le

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bras droit.... en arrondissant gracieusement le coade.... le coude est l'âme du brasl l'attention redouble, vous dites le titre. Vous le dites simplement, sans effet, vous jouez le rôle d'une affiche.... le Chêne et le Roseau. Vous commencez : le Chêne; ici, la voix large ! le son étoffé!... le geste noble et quelque peu emphatique! Il s'agit de peindre un géant qui a la tête dans la nue et les pieds dans l'empire des morts....

Le chêne, un jour dit au roseau.

« Oh! presque pas de voix en disant le mot roseau!... Rapetissez-le, ce pauvre arbrisseau, par l'intonation,... méprisez-le bien, jetez-lui un regard par-dessus l'épaule I Tout en bas... comme si vous le découvriez au loin!... »

Vous riez! Et vous avez bien raison! Et vous ririez plus encore si je vous disais que dans la fable de Bertrand et Raton, à ce vers :

.... Nos deux maîtres fripon Regardaient rôtir des marrons....

M. Febvé faisait ronfler ces quatre r, pour imi-

ter la détonation des marrons devant le feu. Oui, tout cela est comique ! Tout cela est ridicule!... Et pourtant, au fond, c'est juste, c'est profond, et c'est vrai ! Il est vrai qu'il ne faut pas parler tout de suite en arrivant devant le public ; il est vrai qu'il faut entrer en communication de regard avec lui ; il est vrai qu'il faut prononcer le titre clairement et simplement ; il est vrai enfin qu'il faut figurer, représenter, peindre par le son les divers personnages, et si vous supprimez l'exagération et l'affectation qui en est la suite, il vous reste une excellente et très-utile leçon, surtout par rapport à la Fontaine. En eff'et, il règne dans le monde une opinion passée à l'état de formule, c'est qu'il faut lire ses fables simplement. Soit! Mais qu'entendez-vous par simplement? Voulezvous dire, tout uniment, tout bonnement, tranchons le mot, prosaïquement? Oui? Eh bien, alors, non ! Ce n'est pas là lire la Fontaine , c'est le défigurer. Ce n'est pas le traduire, c'est le trahir. La Fontaine est le poëte le plus complexe de la langue française. Personne n'a rassemblé en soi tant de contraires ! Nulle poésie n'est aussi riche en oppositions. Son surnom

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tiès-mérité de bonhomme, sa légitime réputation de naïveté, ses mille traits de distraction ont donné le change sur son génie. Son caractère d'homme nous a abusés sur son caractère de poëte. Ingénu dans la vie? Oui. Candide comme individu ? Oui. Mais la plume à la main, c'est le plus habile, le plus rusé, je dirai volontiers le plus roué de tous les artistes. Lui-même il nous a livré son secret :

Tandis que sous mes cheveux blancs

Je fabrique à force de temps

Des vers moins sensés que sa prose 1

Je fabrique!... Entendez-vous ce mot? Exprime-t-il assez énergiquement l'effort, le labeur, la volonté? Tout en effet, chez la Fontaine, est calculé, prémédité, cherché, et en même temps, par un don merveilleux, tout est harmonieux, souple, naturel ! l'art est partout, l'artifice nulle part! Où réside son secret? dans cette délicieuse simplicité de cœur, qui, passant dans ses vers, s'unit si bien à son talent, que chez lui la science se trouve employée à peindre la naïveté et que la naïveté communique son abandon à la science.

Ajoutez un contraste de plus, une difficulté de plus et par conséquent un mérite de plus. Chez la Fontaine, tous les extrêmes se touchent. Il met à côté l'un de l'autre les tons les plus disparates : l'émotion, la raillerie, la force, la noblesse, la familiarité, la jovialité gauloise se coudoient à tout instant dans ses vers. Nul n'a su faire tenir tant de grandeur dans si peu de place 1 Il lui suffit d'une ligne, d'un mot pour vous ouvrir tout à coup de vastes horizons ! peintre incomparable! narrateur incomparable! créateur de caractères presque égal à Molière luimême. Et vous croyez que tout cela doit et peut être rendu tout simplement, tout bonnement? Non ! mille fois non ! Une étude profonde peut seule permettre au lecteur de comprendre et de faire comprendre même imparfaitement un art si profond.

Prenons pour exemple la fable du Héron .

Un jour, sur ses longs pieds allait, je ne sais où, Le héron au long bec emmanché d'un long cou.

Il est évident pour tout le monde que cette

triple répétition du mot long est un effet pittoresque que le lecteur doit rendre.

11 côtoyait un& rivière L'onde était transparente ainsi qu'aux plus beaux jours.

Doit-on lire ces deux vers de la même façon ? Non. Le premier, simple vers de récit, doit être dit simplement. Le second est un vers de peintre, il faut que l'image soit visible dans la bouche du lecteur, comme sous la plume du poète.

Ma commère la carpe y faisait mille tours Avec le brochet son compère 1

Oh ! vous ne savez pas votre métier de lecteur, si votre voix alerte, gaie et un peu railleuse, ne montre pas le va-et-vient de ce petit couple frétillant.

Le héron en eût fait aisément son profit; Tous s'approchaient du bord; l'oiseau n'avait qu'à

[prendre^ Simple vers de récit.

Mais il crut mieux faire d'attendre Qu'il eût un peu plus d'appétit.

Attention ! voilà le caractère qui se dessine î Le héron est un sensuel, un gourmet plutôt qu'un gourmand. L'appétit est un plaisir pour les délicats de l'estomac. Donnez au mot appétit cet accent de satisfaction qu'éveille toujours la pensée ou la présence de ce qui plaît!... Vous verrez tout à l'heure comme cette indication vous sera utile.

11 vivait de régime et mangeait à ses heures.

Second vers de caractère. Le héron est un important, qui se respecte.

Au bout de quelque temps l'appétit vint....

Le héron est content.

L'oiseau S'approchant du bord vit sur l'eau Des tanches qui sortaient du fond de leurs demeures.

Vers de peintre, vers admirable ! Il exprime cette sensation pittoresque que vous avez éprouvée quelquefois en péchant, quand vous voyez à travers le voile de l'eau se dessiner confusément d'abord, puis plus nettement, puis apparaître à

la surface les poissons qui montent du fon 1 de la rivière ! peignez! peignez par la voix !

Ce mets ne lui plut pas, il s'attendait à mieux. Il montrait un goût dédaigneux Gomme le rat du boa Horace.

Le caractère se poursuit :

Moi, des tanches! dit-il, moi, héron, que je fasse Une si pauvre chère! et pour qui me prend-on?

Marquez bien Vh aspiré de héron; guindczle, hissez-le sur cet h comme sur ses longues pattes!

La tanche dédaignée, il trouva du goujon.

Du goujon! Beau dîner, vraiment, pour un héron!

Ici, il éclate de rire.

Que j'ouvre pour si peu le bec! A Dieu ne plaise! Il l'ouvrit pour bien moins. Tout alla de façon Qu'il ne vit plus aucun poisson.

La faim le prit.

La faim ! comprenez-vous maintenant la différence avec le mot appétit? Croyez-vous que

la Fontaine ait mis par hasard ce petit hémistiche si net et si terrible : « La faim le prit ! » Il ne s'agit plus de sensualité comme là-haut, le mot est bref, pressant, implacable, comme le besoin ! Rendez tout cela par la voix, et peignez aussi ce dénoûment brusque, dédaigneux et sommaire ainsi qu'un arrêt :

Il fut tout heureux et tout aise De rencontrer un limaçon.

Presque toutes les fables de la Foniiine donneraient lieu à une étude pareille, et tous les grands poètes peuvent être étudiés comme la Fontaine. Seulement, ne l'oublions pas : il y a autant de manières de lire les vers que de manières de les faire. On ne doit pas interpréter Racine comme Corneille, ni Molière comme Regnard, ni Lamartine comme Victor Hugo. Lire c'est traduire. La diction, pour être bonne, doit donc représenter exactement le génie qu'elle interprète. Atténuez quelques fautes, voilez quelques taches, courez sur quelques longueurs, soit ! mais ne dénaturez jamais ! Un lecteur qui s'aviserait d'appliquer à Ruy-Blas ce qu'on

appelle un débit simple et naturel, lui ôterait du môme coup sa qualité dominante, la richesse du coloris. Il faut être exubérant avec les exubérants. Quand on veut copier Rubens, on ne doit pas faire un dessin à la mine de plomb. Ajoutez que chaque genre de poésie a son genre d'interprétation. Lire une ode comme une fable, un morceau lyrique comme un morceau dramatique, les Étoiles de Lamartine comme V Aveugle et le Paralytique de Florian, c'est jeter sur la magnifique variété des œuvres du génie l'affreux voile gris de l'uniformité. Mais la règle immuable, inflexible, éternelle qui s'applique à tous les genres et à tous les hommes , règle que je répète comme la loi qui résume toutes les lois, c'est que le jour où on lit un poëté, il faut le lire en poëte. Puisqu'il y a un rhythme, faites sentir le rhythme ! Puisqu'il y a des rimes, faites sentir les rimes ! Quand les vers sont peinture et musique, soyez, en les lisant, peintre et musicien ! Que de passages oii le pathétique lui-môme naît de l'harmonie ! On vous dira : Prenez garde! vous allez tomber dans l'emphase, dans la déclamation I Vous allez

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oublier la vérité. Dieu merci, la vérité est plus vaste que le petit esprit des pédants de naturel. Elle comprend dans son domaine tout ce qu'embrasse l'intelligence humaine dans son essor. On peut lire avec vérité tout ce qui est écrit avec sincérité. Le surnaturel lui-même a son naturel, mais ce n'est pas, bien entendu, le naturel du bon sens et de la raison pratique. Quelle sera, selon vous, l'image de la vive fantaisie et de la capricieuse imagination del'Arioste?... Est-ce le classique Pégase? NonI C'est l'hippogriffe ailé qui emporte Astolphe dans la lune. Eh bien ! quand vous lisez Roland furieux, lancez-vous sur le dos de l'hippogriffe et partez avec lui pour les royaumes étoiles !

Nous voici amenés à un genre de poésie dont nous n'avons pas encore parlé et qui pourtant se rattache plus intimement qu'aucune autre à notre étude, car nul n'a plus besoin d'art. Je veux parler des vers libres.

Une conversation que j'eus avec M. Cousin mettra mon idée en action.

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