SOUVENIR DE PONSARD
Ponsard était mourant. Retiré dans sa ville natale où il avait espéré trouver quelque soulagement au mal affreux qui le dévorait, il avait envoyé à l'Académie, de son lit de douleur, son beau monologue de Galilée; il désirait que ce morceau fût lu dans la séance publique du mois d'août. Ce morceau arriva à l'Institut au milieu d'une de nos réunions particulières, on désira le connaître sans tarder; mes confrères me prièrent de le leur lire. Je n'en connaissais pas un seul vers. Rien de plus difficile que de déchiffrer à première vue une pièce de poésie; il se fait alors une triple opération fort compliquée : les yeux,
riiitelligence et la voix sont tous trois à l'état d'improvisateurs. Les yeux doivent lire à la fois la ligne qu'ils parcourent et la ligne qui suit; l'intelligence, deviner Tensemble du morceau, sa marche, son caractère, sur le simple début; la voix, produire immédiatement les sons qui répondent aux mots, à mesure que l'intelligence et les yeux les lui envoient.
La difficulté est réelle; elle exige une rapidité de conception, une souplesse de voix, une vivacité de regards, qui ne s'acquièrent que par une longue gymnastique antérieure. Il faut avoir fait bien des gammes pour exécuter une sonate de Beethoven à livre ouvert. Pourtant, le croiraiton? il arrive parfois que, sous le coup de cette difficulté même, le lecteur électrisé par l'imprévu de cesbeautésquijaillissent soudainement et une à une devant lui, et surpris comme l'auditeur, se surpasse lui-même dans cette interprétation improvisée; il trouve des accents, il a des audaces, il a des bonheurs que ne connaît pas la lecture la plus habilement préparée. J'entends d'ici ce que vous vous dites tout bas : vous croyez que je vous raconte ma propre histoire, et que
cette petite dissertation a pour objet ae servir de préface à mon succès de lecteur. Détrompezvous! Je lus abominablement! Mes confrères, ayant voulu me complimenter, je les arrêtai court. « Je ne mérite aucun de ces éloges, leur dis-je, mais j'ai vu ma faute, et à la lecture publique, je lirai bien. »
A quoi tenait ma faute? Étais-je le seul coupable, ou l'auteur l'était-il avec moi? Je l'étais seul.
Le monologue a cent vingt vers. 11 débute avec majesté :
Non, les temps ne sont plus, où reine solitaire, Sur son trône immobile on asseyait la terre; Non, le rapide char, portant l'astre du jour. De l'aurore au couchant ne décrit plus son tour.
Comme un novice, je me lançai à pleine volée dans l'espace, avec ces premiers vers; je montai en ballon, ou pour me servir d'une expression un peu vulgaire, mais expressive, et empruntée à l'équitation, j'imitai le cheval qui s'emporte, je m'emballai ... si bien qu'au bout de quarante vers j'étais fatigué, au bout de quatre-vingts,
j'étais essoufflé, et quand arriva la magnifique péroraison qui demandait toutes mes forces, je n'en avais plus! je ne trompai mes auditeurs qu'en remplaçant par une chaleur factice, par une rapidité de débit qui simulait l'enthousiasme, ce qui me manquait d'émotion intense et intérieure : j'avais brûlé trop vite ma provision de charbon.
J'emportai donc le morceau à la campagne, et, selon mon habitude, je m'en allai au fond des bois pour en commencer l'étude sérieuse.
Ce monologue est un voyage à travers l'infini. Il se divise en quatre étapes. La première a pour objet la terre; Galilée la détrône, et la remet à sa place dans le monde. La seconde embrasse notre système solaire, et tout ce que l'œil peut voir d'étoiles. La troisième comprend l'empire sans bornes des nébuleuses. La quatrième peint l'éblouissement de Galilée en face de ces abîmes, et c'est son hymne d'adoration pour le créateur suprême.
Il était évident que le lecteur devait faire comme le poëte, monter toujours, et réserver ses plus vigoureux élans pour la fin ; mais comment
arriver à cette fin par une progression continue, sans fatiguer le lecteur et sans se fatiguer soimême! Cent vingt vers lyriques de suite, c'est beaucoup pour celui qui les écoute et pour celui qui les lit!... Vous avez beau rester ému, si votre voix vous trahit, votre émotion ne se communique pas aux autres.
Cicéron a dit : Nil citius arescit quant lacr^maf,,. Il a tort. Il y a quelque chose qui tarit plus vite que les larmes, c'est l'admiration. Pas de monotonie plus fatigante que la monotonie du sublime.
Avant tout, il fallait donc trouver dans ce morceau des contrastes, des repos, des oppositions d'ombre et de lumière; il me fallait descendre de temps en temps de mon char d'Élie.
Je commençai d'abord par y monter un peu plus tard. Les vingt premiers vers, très -poétiques d'expression, ne sont pourtant dans le fond qu'une affirmation scientifique.
Non, les temps ne sont plus, où reine solitaire.... Je les récitai donc avec force, avec conviction,
avec autorité, mais sans aucune dépense d'effusion lyrique, comme un fait.
Arrive la superbe apostrophe au soleil ; et la peinture de tout le monde sidéral qu'embrasse notre regard :
Soleil I Globe de feu ! Gigantesque fournaise I
Oh ! là, je ne craignis pas d'ouvrir l'aile, et de lancer la voix à pleine volée jusqu'au moment où nous arrivons aux nébuleuses. Ici changement complet. Le poëte a trouvé, pour représenter ces limbes de l'infini, des mots de clairobscur, des teintes qui rappellent les toiles les plus vaporeuses de Corot.
11 est, je les ai vus, des nuages laiteux, Des gouttes de lumière aux rayons si douteux Qu'un ver luisant caché dans l'herbe de nos routes Jette assez de lueur pour les éclipser toutes.
Je tâchai de peindre par la voix ce que le poôte avait peint par les paroles, de trouver des timbres qui fussent en harmonie avec ces teintes, de faire la musique de celte poésie ! Cette halle dans la demi-ombre, ces notes douces et apai-
s6es avaient le double avantage de me reposer, et de me préparer par le contraste à l'enthousiasme lyrique de la conclusion; mais j'avais d'abord à chercher autre chose encore dans ce morceau : il me restait à peindre l'homme.
En effet, qui dit ces vers? Ce n'est pas Ponsard, c'est Galilée. Il ne s'agit pas là d'une ode sur les découvertes d'un astronome de génie; c'est l'astronome lui-même qui parle. Il parle envers, c'est vrai; mais il raconte une œuvre réelle, son œuvre à lui, c'est donc lui qu'il fallait faire revivre. Je cherchai alors dans ces quatre pages un vers qui fût comme le portrait de Galilée. J'en trouvai trois. Pour les poètes, ce qui résume tout leur culte, tout leur art, c'est le beau. Pour le savant, c'est le vrai! Eh bien! quand je rencontrai dans le début :
Jusqu'au règne du vrai, la science nous hausse; et plus tard :
Science! amour du vrai!
je donnai une telle force à ce mot: vrai, je le
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détachai si vivement, je le prononçai avec un accent si expressif, qu'il rayonna, pour ainsi dire, au-dessus de tous les autres. On comprit que ce mot était le fond même de Tâme de Galilée.
Ce n'est pas tout, au milieu d'une tirade tout étincelante d'enthousiasme, je rencontrai le E pur si muove !
0 terre, notre mère, à peine refroidie, Autour de toi, se meut.... 0 fécond incendie 1
Je quittai subitement le ton lyrique pour con^ centrer sur ce mot autour de toi, se meut, toute l'énergie d'affirmation dont j'étais capable. Et c'est après ces diverses oppositions de tons et d'effets, qu'arrivant avec toutes mes forces à la conclusion, je pus me livrer tout entier, voguer à pleines voiles, dépenser toutes mes économies, et j'entrai triomphalement dans ce cri de triomphe ;
Allez, persécuteurs ! lancez vos anathèmes I Je suis religieux beaucoup plus que vous-mêmes. Dieu, que vous invoquez, mieux que vous je le sers Ce petit tas de boue est pour vous l'univers;
Pour moi sur tous les points l'œuvre divine éclate Vous la rétrécissez, et, moi, je la dilate; Comme on mettait des rois au char triomphateur, Je mets des univers aux pieds du créateur!
Ce travail ne m'avait pas coûté moins de trois jours.... Ce qui m'y avait soutenu ce n'était pas, ai-je besoin de le dire? le futile espoir d'un succès de lecteur, non ? c'était surtout l'ardent désir d'être pour une petite part dans le dernier triomphe de ce mourant, et d'en faire arriver le bruit jusqu'à son lit de douleur. Le succès fut en effet immense; je le lui écrivis. Je lui racontai l'histoire de ma longue étude et comment j'avais vécu trois jours avec son œuvre; je lui détaillai tout ce que j'y avais cherché, tout ce que j'y avais découvert, je tâchai enfin de lui révéler à lui-même quelque chose de nouveau dans ses vers. Sa réponse fut ma récompense. Jamais je n'ai reçu lettre plus pleine de joie, d'émotion, de surprise. «Vous avez, me dit-il, suspendu mes douleurs pendant toute une journée,»Avais-je tort de vous assurer que les plaisirs de Tamour-propre, et même les satisfactions de l'esprit, n'étaient
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pas les seuls fruits de notre art, et qu'il avait aussi son rôle dans nos sentiments les plus chers. C'est ce qui fait que je lui voudrais voir pour disciples, toute une classe de personnes dont je me reproche de n'avoir pas encore parlé, ce sont les femmes. Notre art leur convient encore mieux qu'aux hommes. Elles tiennent de la nature une souplesse d'organes et une facilité d'imitation qui se prêtent à merveille à tous les arts d'interprétation et par conséquent au talent de la lecture. J'ajoute que ce talent, qui chez les hommes est un instrument de travail, un moyen de succès professionnel, peut se lier pour les femmes à leurs plus douces occupations d'intérieur, à leurs plus chers devoirs de famille. Elles sont filles, sœurs, mères, femmes.... Plus d'une a vu ou verra auprès d'elle un vieux père infirme, une mère frappée d'un grand deuil, un enfant malade : le père ne peut plus lire, ses yeux le lui défendent; la mère ne veut pas lire, son cœur s'y refuse; l'enfant voudrait bien lire, mais il ne le sait pas. Quelle joie pour la jeune fille de pouvoir, à l'aide de quelques pages bien lues, calmer celui qui soulTrc, consoler celui qui pleure, distraire
celui qui crie. C'est donc au nom de leurs plus doux sentiments que je leur dirai : Apprenez à lire, et tâchez d'acquérir un talent qui peut devenir une vertu I