SECONDE LETTRE
Un autre de mes correspondants m'a demandé quelques nouveaux exemples qui montrassent plus vivement encore, l'utilité de la lecture comme moyen de critique.
En voici trois qui me semblent frappants.
J'ai entendu raconter à M. Samson qu'en essayant de lire tout haut une fable de La Fontaine qu'il savait par cœur depuis vingt ans, la fable le Lièvre et la Tortue, il y avait découvert une intention nouvelle. On se rappelle les derniers vers :
Il partit comme un trait ! Mais les élans qu'il fit Furent vains ! La Tortue arriva la première. Eh bien, lui cria-t-elle, avais-je pas raison? De quoi vous sert votre vitesse?
l'art de la lecturk.
Moi! remporter! Et que serait-ce Si vous portiez une maison ?
« Qu'admirez-vous dans ces vers ? me dit M. Samson. — Le ton d'ironie de la tortue. — Sans doute, mais après? — Moi! l'emporter? Et que serait-ce... — Oui ! mais après? — La jolie expression : Si vous portiez une maison! — C'est vrai, mais après? Il y a un mot bien plus frappant, bien plus caractérisque, un mot qui résume toute la fable et peint toute la victoire de la torlue, et ce mot, c'est: Eh bieii, lui cria-t-elle!... » On ne crie que quand on est très loin des gens : La tortue était donc très en avant du lièvre, elle lavait donc battu de plusieurs longueurs de corps. Eh bien, ce sens incontestable, car La Fontaine ne met jamais rien au hasard, je ne l'ai compris qu'en essayant de rendre l'intention par l'intonation, en tâchant de peindre avec le son j'cloignemcnt de la tortue :
Eh bien, lui cria-l-elie.
La Fontaine est plein de ces effets cachés, qu'on DO trouve qu'à force de les chercher.
Un passage de Corneille, me servira de se-
cond exemple. C'est un fragment de l'épître à Ariste.
Je sais ce que je Taux, et crois ce qu'on m'en dit !
Pour me faire admirer je ne fais pas de ligue ;
J'ai peu de voix pour moi, mais je les ai sans hrigue,
Et mon ambition, pour faire un peu de bruit,
Ne va pas les quêter de réduit en réduit !
Mon travail sans appui monte sur le théâtre !
Chacun en liberté, le blâme ou Fidolâtre :
Là, sans que mes amis prêchent leurs sentiments,
J'arrache quelquefois les applaudissements !
Là, content des succès que le mérite donne,
Par d'illustres avis je n'éblouis personne I
Je satisfais ensemble et peuple, et courtisans,
Et mes vers en tous lieux sont mes seuls partisans :
Pour leur seule beauté ma plume est estimée;
Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée,
Et pense toutefois n'avoir pas de rival
A qui je fasse tort en le traitant d'égal.
Ce sont là, certes, des vers admirables, mais je n'y vis longtemps qu'une éloquente paraphrase de VExegi monumentum d'Horace, un de ces élans d'orgueil pindarique qu'inspirent au génie la conscience de sa force et le pressentiment de son immortalité. Mais, un jour que je me mis à les étudier pour les dire tout haut, je fus arrêté
par quelques expressions, par quelques tours qui me semblèrent en désaccord avec le mouvement lyrique du morceau. Ces mots : Je les ai sans brigue, Je ne fais pas de ligue. Quêter de réduit en réduit. Prêcher ses sentiments, appartiennent certainement, par leur familiarité, à la satire plutôt qu'à l'ode. Je méditai, je creusai, et peu à peu m'apparut le dessous du morceau. Je vis que ce n'était pas un cri de l'orgueil satisfait, mais un cri de l'orgueil blessé ; que ce n'était pas une vaniteuse apothéose, mais une amère revanche; je vis qu'il y avait en scène un autre personnage que Corneille , un autre interlocuteur que le public; je compris enfin que le poète s'adressait à un rival, interpellait des ennemis. Oh ! alors, le morceau se métamorphosa à mes yeux, tout me devint clair : le sens général une fois trouvé, je compris du même coup cet accent de familiarité mordante, mêlé çà et là de traits de hautaine grandeur.
J'ai peu de voix pour moi, mais je les ai sans brigue, Et mon ambition pour faire un peu de bruit, Ne va pas les quêter de réduit en réduit ! Mon travail sans appui mon'r sur le tlit'-àtre!
Oh ! le beau vers ! Quel contraste entre cet alexandrin vraiment épique et les deux vers de satire qui les précèdent. Il semble qu'on voit un grand-prêtre qui gravit les degrés d'un temple.
Là, sans que mes amis prêchent leurs sentiments, J'arrache quelquefois des applaudissements !
Voilà un quelquefois qui m'a bien éclairé. Je le trouvais faible , jusqu'au moment où , en essayant de le rendre, je compris que sa force naissait de sa faiblesse même et que Tironie orgueilleuse du poète gisait précisément dans cette apparence d'humilité.
J'arrache... quelquefois des applaudissements! Et mes vers, en tous lieux sont mes seuls partisans. Pour leur seule beauté, ma muse est estimée ; Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée!
Ne voit-on, pas jusqu'au fond, l'âme du poète avec toutes ses amertumes et même avec toutes ses injustices? INe semble-t-il pas qu'il dise à son rival : Je ne vous ressemble pas, moi ! Je ne fais pas de brigues, moi ! Je n'enrégimente pas mes amis pour m'applaudir!...
Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée 1
294 l\rt de la lecture.
Eh bien, je n'ai compris toute la beauté de ce passage qu'en m'étudiant à le dire.
Enfin je dois au célèbre acteur M. Provost, un troisième exemple plus concluant encore.
Il y a dans le cinquième acte de Tartuffe huit vers... détestables... Jugez-en : Orgon raconte comment il a imprudemment confié sa cassette à Tartuffe.
Ce fut par un motif de cas de conscience ! J'allai droit à mon traître en faire confidence; Et son raisonnement me vint persuader De lui donner plutôt la cassette à garder, Afin que, pour nier en cas de quelque enquéîe, J'eusse d'un faux-fuyant la faveur toute prête, Par où ma conscience eût pleine sûreté A faire des serments contre la vérité !...
Franchement, ils ne semblent pas dignes de Molière ! net ! Eh bien, M. Provost, qui toujours, dès qu'il arrivait à ces malheureux vers, s'évertuait à les dissimuler, se dit un jour : Il n'est pas possible que Molière ait fait huit vers aussi mauvais sans s'en apercevoir ! Est-ce que par hasard ils seraient excellents ?... Est-ce que le poète, instinctivement peut-être, n'aurait pas voulu exprimer par les
détours et circonlocutions de cette phrase traînante la marche tortueuse de l'hypocrite qui tâche d'entortiller Orgon? Voyons donc! Il reprend alors ces vers un à un ; au lieu de chercher à les alléger par le débit, il met en relief toutes leurs lourdeurs, il entre dans tous leurs replis, il imite par la diction les mouvements du reptile qui se traîne, et il obtient le soir un grand succès.
J'entends d'ici l'objection : Jamais Molière n'a eu cette pensée. Qu'en savons-nous? Et d'ailleurs, qu'importe? Les œuvres des maîtres sont pleines de beautés qu'ils y ont mises d'instinct, sans s'en rendre compte, et qui n'en sont pas pour cela moins réelles. Le génie a ses inconsciences, comme la beauté*
conclusion
Cette nouvelle édition s'ouvre par la circulaire de M. le Ministre de l'instruction publique, qui introduit notre ouvrage dans l'enseignement primaire et secondaire. 11 me semble que je ne saurais mieux le terminer que par le court exposé des résultats déjà obtenus dans la propagande de VArt de la lecture.
J'emprunterai quelques faits, déjà cités ailleurs, mais dont je puis garantir la rigoureuse exactitude.
L'art de la lecture commence à entrer de toutes parts dans l'éducation. Les maîtres des classes supérieures de nos lycées joignent de plus en plus dans l'analyse des chefs-d'œuvre le talent de l'interprète au talent du critique.
Le collège Stanislas a créé une classe spéciale de diction et l'a confiée à un comédien distingué du Théâtre-Français, à un des meilleurs élèves de M. Régnier, M. Dupont-Vernon.
L'école d'AlberUe-Grand d'Arcueil a suivi l'exemple du collège Stanislas.
L'école Monge avait devancé les Dominicains.
L'école Turgot, le collège Chaptal ont choisi dans M. Ricquier, le régisseur du Vaudeville, un guide habile dans l'art de la parole.
Au Conservatoire , M. Régnier, introduit par M. Bardoux dans l'enseignement des classes lyriques, réfute la phrase de Beaumarchais. Figaro disait : « Tout ce qui ne vaut pas la peine d'être dit, on le chante. » M. Régnier va enseigner que tout ce qui se chante vaut la peine d'être dit.
Dans les écoles primaires, le mouvement se poursuit. Le préfet de Seine-et-Marne, je suis heureux de le citer, à la suite d'une inspection dans ses communes, a envoyé à toutes les écoles de son département, dont le nombre s'élève à cinq cent cinquante, le livre de VArt de la lecture.
Le progrès gagne les professions libérales. La
maxime : Il faut apprendre à lire pour apprendr à parler y passe à l'état de règle acceptée. Dts avocats, des magistrats, de hauts fonctionnaires, même des prédicateurs, demandent à l'art de la lecture des conseils pour l'exercice de leur état ou de leur sacerdoce.
Un artiste français, M. Mancard, m'a confié qu'au Canada, après une lecture publique faite par lui de son traité, il avait vu s'inscrire parmi ses élèves les membres les plus distingués du tribunal et du barreau de Québec.
La lecture prend aussi sa place dans le programme de l'éducation des femmes. M""» Arnould- Plessy, M"« Delaporte, M™« Emma Fleury sont appelées dans un grand nombre de familles éclairées pour compléter auprès des jeunes filles l'œuvre de leurs maîtres d'histoire et de littérature. Depuis dix ans, on a vu s'inscrire à la Sorbonne, et passer leurs examens d'institutrices, bon nombre de nobles et riches héritières. Eh bien, dans dix ans, une éducation féminine ne sera regardée comme complète que quand une jeune fille aura appris à lire comme elle apprend à chanter et jouera également bien de ces
deux instruments : le piano et la voix parlée. Voici d'ailleurs un fait dont j'ai été le témoin, et qui est caractéristique. Sous l'impulsion d'un homme plein d'initiative, s'est formée, à Paris, une Société d'un genre tout nouveau. Quel est l'objet de cette Société? la lecture. Quel en est le fondateur? M. Ricquier, dont nous avons déjà parlé. Quels en sont les membres ? de petits employés, des commerçants, des industriels, des commis de toute sorte. M. Ricquier a eu l'idée d'aller les chercher dans leurs bureaux, derrière leurs comptoirs, au fond de leur magasins et de leur proposer de se réunir le soir, après la journée de travail, pour lire ensemble et à haute voix, les plus belles œuvres de la poésie contemporaine. Nipolitique, ni jeu, dans ces assemblées uniquement consacrées au culte et à l'interprétation des belles choses. Chaque année, une séance publique, qui a heu dans une grande salle, donne à ces disciples volontaires de l'art de la lecture douze ou quinze cents juges de leur talent. J'ai présidé la dernière de ces séances. Les auditeurs ne m'ont pas moins intéressé que les lecteurs. La sympathie des uns n'a jamais fait
3oo l'art de la lecture.
défaut à l'intelligence des autres. On n'a pas récité moins de vingt-cinq morceaux de poésie, tous dits avec un sentiment vrai, écoutés avec une attention intelligente, applaudis souvent avec enthousiasme. Au sortir de cette séance, Tart de la lecture comptait certainement deux cents adeptes ds plus.
Enfin, il y a quelques semaines, je me suis rendu au lycée Louis-le-Grand, appelé par la sympathie du proviseur éminent qui le dirige, M. Gidel. Il m'avait prié de faire une conférence sur l'art de la lecture. L'auditoire était formé de tous les élèves, depuis la classe de quatrième jusqu'à la philosophie, des professeurs et de quelques membres de l'Institut. C'était la première fois que je traitais ce sujet devant des auditeurs aussi jeunes. Je ne voulais pas les ennuyer, mais je ne voulais pas me borner à les amuser. Je tenais avant tout à leur être utile, j'avais à cœur de leur faire sentir l'importance de cet art au point de vue même de leurs études. Je n'ai donc omis aucune des parties techniques du sujet; j'ai eu soin seulement d'entremêler les idées de quelques faits qui leur donnassent une forme vivante,
L'accueil que j'ai reçu me donne le droit de dire que l'art de la lecture est entré dans l'instruction publique, puisqu'il a pris pied dans deux des plus importants établissements de l'Université, l'École normale et le lycée Louis-le- Grand.