‹ L'art de la lectureChapitre 28 sur 29 · LETTRE D UN INSTITUTEUR · texte numérisé non relu

LETTRE D UN INSTITUTEUR

Voici la Icllre d'un instituteur, qui m'a paru ai)peler une réponse. Je citerai la réponse et la lettre.

« Me permettez-vous, Monsieur, de vous signaler une lacune dans votre travail sur VArt de la lecture. Je l'ai lu et je l'ai étudié, il met en mouvement beaucoup d'idées, il renferme des faits curieux, des observations justes, éveille enfin de vifs désirs intellectuels, mais il a un défaut, il ne les satisfait qu'à demi. C'est une œuvre d'artiste, de lettré, de moraliste, ce n'est pas suffisamment une œuvre d'enseignant. Les moyens pratiques y manquent. A côté de votre traité je voudrais un moyen de s'en servir. Vous l'avez dit vous-même, l'enseignement de la Icc-

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ture est essentiellement oral; c'est à l'oreille qu'il s'adresse, c'est par la voix qu'il agit, et il ne peut agir que par elle; vous aurez beau accumuler sur le papier les plus sages préceptes et les plus délicates leçons, le papier ne les rendra pas, car il est muet, la lettre écrite est lettre morte, ou du moins elle ne parle qu'aux yeux. Qu'en résulte-t-il? Que votre ouvrage, si utile qu'il soit, cause une impression parfois irritante. Vous nous donnez le goût de la lecture, l'envie de prendre des leçons de lecture, le besoin de choisir un professeur de lecture; mais où sont-ils, ces professeurs? Les villes seules en comptent quelques-uns. Sans doute, les hommes instruits, les intelligences d'élite, trouveront dans votre livre d'efficaces conseils de diction, vous leur servirez à la fois l'initiateur et de maître; mais supposez un instituteur primaire de petite ville, et jugez de son embarras ! Me voilà, moi, par exemple, maître d'école dans un bourg de 3000 âmes ! Vos idées me paraissent justes, votre réforme utile, je veux l'employer dans ma classe, enseigner à lire à mes élèves j comment m'y prendre, puisque je

ne le sais pas moi-même? Je me rappelle avoir lu dans ma jeunesse un livre qui fit grand bruit : c'était la Médecine sans Médecin. Eh bien, monsieur, je vous demande, non pas un traité, mais au moins une page ayant pour titre VArtd'apjjrendre à lire sans Maître. Une seule règle précise suffira comme point de départ, si elle saute aux yeux,

« L'écriture s'enseigne, dit- on, au moyen de modèles, où les lettres, les mots, les lignes, sont tracés d'avance d'une encre très pâle. La plume de rélève les suit, la main les dessine plus nettement, et l'on apprend à écrire par imitation. Eh bien, donnez-moi quelque chose à imiter-, envoyez-moi un guide-âne. »

Voici ma réponse :

« Monsieur,

« Rien de plus vrai que votre remarque, rien de plus juste que votre demande, et je vais lâcher d'y satisfaire. Vous me demandez un guide-âne, je vous en envoie deux. L'un est un modèle, l'autre une règle.

« Ma derniè-re étude sur l'enseignement de la lecture peut se résumer en un mot. Il faut commencer par le commencement. Une science et un

art n'ont de force que s'ils s'appuient sur ce qui est élémentaire, en d'autres termes sur ce qu'il y a de plus simple. Je vous propose donc pour vos élèves, comme premier sujet de lecture, non pas une pièce de vers, non pas une page d'un grand écrivain, mais le récit du fait le plus ordinaire, le plus connu de l'enfant, le plus rapproché de son âge; enfin quelque chose qu'il ait vu, et qui ne prête à aucun effet de diction; une phrase pareille à celle-ci, par exemple :

« Hier, notre voisin, le menuisier Villeneuve, « est allé avec sa femme Madeleine, et son petit « garçon Paul, mon camarade, se promener sur « le bord de la rivière; ils ont pris le bateau du « pêcheur et sont descendus dans la petite île en « face, puis là, ils ont cueilli un gros bouquet c' de marguerites y de boutons d'or, de ne m^ oubliez <■' pas, et l'ont rapporté le soir à la maison. 25

« Certes, rien de plus ordinaire que ce récit. Il convient d'autant mieux à notre dessein, qui est d'arracher l'enfant à sa psalmodie, d'habituer sa voix au ton naturel. Or, ou je me trompe fort, ou il aura grand'peine à déclamer, quand il parlera de son petit camarade Paul et de son

voisin le menuisier. La réalité du fait le ramènera à la vérité du ton.

« Yoilà un premier guide-âne, c'est un modèle d'écriture.

« Le second est une règle matérielle, visible, qui saute aux yeux, comme vous dites.

« Parmi les quatre points fondamentaux de l'art de la lecture, il en est un qui résume en partie les trois autres, et qui, bien appliqué, entraîne avec elle l'observance, au moins relative des trois autres, c'est la ponctuation.

« Celui qui ponctue bien en lisant, respire bien, prononce mieux et articule plus facilement. Bien ponctuer, c'est mesurer -et modérer son débit, c'est distinguer les diverses parties d'une phrase, c'est éviter la confusion qui naît de l'enchevêtrement des mots les uns dans les autres, c'est interrompre à tout moment la psalmodie, et par conséquent avoir la chance d'y couper court; c'est être clair, par conséquent c'est aider les autres à comprendre, et se forcer à comprendre soimême.

« Or, vous n'avez besoin du secours de personne pour apprendre à appliquer cette règle; vos yeux

vous servent de professeur; vous n'avez quà lire et à faire lire ce qui est écrit. Étant donc supposé que vous preniez pour modèle la phrase que je vous envoie, ou toute autre aussi simple, obligez l'enfant à respecter rigoureusement tous les signes ponctuatifs; enseignez-lui la valeur relative de chacun de ces signes ; faites-lui sentir que la virgule représente un repos plus court que le point et la virgule, qui, lui-même, doit l'arrêter moins longtemps que les deux points, qui à leur tour marquent une suspension plus brève que le point.

Cette règle si simple et d'application si facile, constitue le fondement môme de l'art de la lecture. Ce n'est certes pas encore la science, mais c'est le commencement de la science. La Fontaine a dit :

Il nvait du bon sens, le reste vint ensuite,

a Hé bien, la ponctuation est le bon sens de la lecture.

« Permettez-moi d'ajouter un mot à ma réponse.

• La double règle queje vous ai indiquée n'est

pas applicable seulement aux écoles primaires ; je la voudrais voir mettre en pratique dans toutes les premières classes des lycées, des collèges, des pensions. Établi sur cette double base, l'art de lire et de dire suivra l'élève dans tout le cours de ses études, s'y modifiera avec son âge, s'y agrandira avec ses objets de travail, s'appliquera tour à tour à la diction courante, à la prose simple et familière, à la prose savante et sérieuse, à la prose brillante, éloquente et littéraire, cherchera dans des fragments de poésie, appropriés au degré de savoir et d'intelligence de l'écolier, la récompense et la consécration de ses précédentes études, et s'élèvera ainsi, successivement et par étapes, jusqu'au beau nom d'art. Mais, ne l'oubliez pas, à tous les degrés de cet enseignement, la première règle c'est que l'élève ne lise jamais que ce qu'il comprend^ ce qu'il sent et ce qu'il sait. »

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