PRONONCIATION
Nous passons du monde des sons dans le monde des mots. Nous étions restés dans les voyelles, nous allons leur adjoindre les consonnes. Les consonnes représentent la charpente du mot; elles seules lui donnent un corps: on peut reconstituer un mot dont il ne reste que les consonnes, comme Guvier reconstituait un être dont il ne retrouvait que les os. L'assemblage des voyelles et des consonnes constitue la prononciation, car on ne peut pas prononcer une consonne sans Tunir à une voyelle, et la voyelle à elle seule forme un son qu'on émet, mais non un mot qu'on prononce. De la bonne prononciation dépend la clarté du dis-
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cours, la correction du débit, la vie môme de la parole; il est donc important d^en connaître les règles précises. Ces règles, quand il s'agit des voyelles, se réduisent à une seule; il faut donner aux voyelles l'inlonation acceptée par Paris. Paris donne la loi en fait de voyelles. Presque toutes les provinces, surtout les provinces méridionales, ont, en prononçant les voyelles, un accent qui prête au ridicule. Je puis vous en citer un exemple Irappant. Il y a quelque temps, un de nos orateurs les plus puissants parlait contre un ministre, et jamais, peutêtre, ses rares qualités de verve et de feu ne s'étaient montrées plus fortes ; tout à coup, au milieu d'une phrase, lui échappe ce mot : la Chambre hotte (haute), puis viennent les fantommes (fantômes), et enfin les ennées (années). Tout le monde se mit à rire, le fil du discours fut un moment rompu, et l'effet quelque peu amoindri. Mais supposez, au lieu d'un orateur de premier ordre, un orateur médiocre, un inconnu aux défauts duquel l'auditoire n'eût pas été habitué, les chuchotements, les ricanements l'auraient arrêté à chaque apparition de la fatale voyelle; on
n'aurait pas entendu ses paroles, on n'aurait entendu que son accent, il aurait eu grande peine à conquérir l'attention-, et tout l'effort de son talent eût été perdu.
Il y a quelques jours, un jeune homme de province, plein de chaleur et de feu, me pria de lui donner quelques conseils pour lire en public. « Récitez-moi une fable de la Fontaine, » lui dis-je.
Il commença;
Du palais d'un jeune lapin....
Je l'arrêtai court.
« Apprenez d'abord le son véritable des a, et nous verrons ensuite. »
Eh bieni vous trouverez partout, excepté à Paris, cette altération endémique et épidémique des voyelles. C'est tantôt l'e, tantôt l'o, tantôt I'm, qui sont défigurés; à Paris même, les personnes d'une classe inférieure ou d'une éducation peu relevée donnent souvent aux diphthongues un son vulgaire; combien de gens prononcent chorquin au lieu de chacun! Exercez-vous donc, si
DU PALAIS d'un jeune LAPIN..
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vous voulez lire en public, à placer sur chaque voyelle l'accent qui lui convient; songez qu'une brève, mise au lieu d'une longue, qu'un accent circonflexe substitué à un accent aigu, suffisent pour gâter la meilleure phrase.
S'il s'agit des consonnes, la science de la prononciation est la science de l'articulation. Il n'en est pas de plus difficile et de plus utile. Peu de personnes naissent avec une articulation complètement bonne. Chez les unes elle est dure, chez les autres elle est molle, chez ceux-là elle est sourde. Le travail, un travail assidu et méthodique, peul corriger ces défauts et le peut seul. Par quel moyen? En voici un fort ingénieux, que tout le monde peut mettre en pratique, et qui est le résultat d'une observation. Vous avez un secret important à confier à un ami, mais vous craignez d'être entendu, la porte de la chambre où vous êtes se trouvant ouverte et quelqu'un étant dans la pièce voisine. Vous approcherez-vous de votre ami et lui parlerez-vous à l'oreille? Non. Vous ne l'osez pas, de peur d'être surpris dans cette position qui vous trahirait. Qu'allez-vous donc faire? Le voici : je cite les paroles textuelles du
maître des maîtres, de M. Régnier. Vous vous mettez en face de votre ami, et là, en employant le moins de son possible, en parlant tout bas, vous chargez l'articulation de porter vos paroles à ses yeux en même temps qu'à son oreille, cai il vous regarde parler autant qu'il vous écoute parler; l'articulation a alors double besogne; elle fait l'office du son lui-même, et, dans ce but, elle est forcée de dessiner nettement les mots et d'appuyer fortement sur chaque syllabe pour la faire entrer dans l'esprit de votre auditeur. Eh bien, voilà le moyen infaillible de corriger toutes les défaillances et toutes les duretés de l'articulation. Soumettez-vous pendant quelques mois à cet exercice, et une pareille gymnastique aura si bien assoupli et fortifié vos muscles articulateurs, qu'ils répondront par leur élasticité à tous les mouvements de la pensée et à toutes les difficultés de la diction*.
1. Du reste, la méthode de M. Régnier est celle qu'on emploie pour apprendre à pailler aux sourds-muets. Le maître dessine pour ainsi dire les mots devant eux avec la bouche; pas de son! pas de voix! rien que l'aiticulation ; le sourd lit sur les Lèvre.^.
Le rôle de rarliculalion dans la lecture est immense. C'est rarticulation et l'articulation seule qui donne la clarté, l'énergie, la passion, la véhémence. Telle est sa puissance qu'elle peut racheter même la faiblesse de la voix, et même en face d'un grand auditoire. Il y a eu des acteurs de premier ordre qui n'avaient presque pas de voix. Potier n'avait pas de voix. Monvel, le fameux Monvel n'avait pas de voix, il n'avait même pas de dents ! Et cependant, non-seulement on ne perdait pas une de ses paroles, mais jamais artiste ne fut plus pathétique et plus entraînant. Gomment? Grâce à l'articulation. Le plus admirable lecteur que j'aie connu était ndrieux. Sa voix était pourtant plus que faible^ elle était éteinte, éraillée, rauque.... Gomment triomphaitil de tant de défauts? Par l'articulation!... On a dit de lui qu'il se faisait entendre à force de se faire écouter; ajoutez : à force d'articuler.
Quelquefois, un heureux enrouement apprend à un acteur toutes les ressources de l'articulation. Un jour, M. Bouffé répétait un des rôles qui lui ont fait le plus d'honneur, le pore Grandet,
dans la Fille de l'Avare. Arrivé à la scène la plus émouvante de la pièce, quand le vieil avare s'aperçoit qu'il est volé, l'acteur commence à crier comme à son ordinaire.... Mais, au bout de quelques m'nutes, le son s'éteint sur ses lèvres!... et le voilà forcé de répéter à voix basse 1 Qu'arriva-t-il? Qu'il fut mille fois plus vrai et plus touchant, parce qu'il fut forcé de suppléer à la faiblesse du son par l'articulation. On ne peut pas parler sans voix, mais la voix seule est si insuffisante dans la diction, qu'il y a des lecteurs, des orateurs et des acteurs pour qui la richesse même d-e leur organe vocal est un inconvénient. Chez eux, s'ils ne savent pas articuler, le son mange le mot. Les voyelles mangent les consonnes. Ils parlent si haut, ils lisent si haut, ils font tant de bruit en lisant et en parlant qu'on ne les entend pas. Parfois même, la mode supprime l'articulation. Vous vous rappelez que, dans le siècle dernier, les élégants disaient : ma paole d'honneur; c'était du pédantisme que de prononcer les consonnes. Un vieil habitué du Théâtre-Français disait avoir vu, en soixante ans, changer trois fois la manière d'articuler dans ce
qu'on appelle la jeunesse dorée. Pour les hommes sérieux, il n'y en a qu'une, c'est de prononcer assez pour être entendu, pas assez pour être remarqué.
La Fontaine.