‹ L'art de la proseChapitre 30 sur 31 · LB FAUX ABT · texte numérisé non relu

LB FAUX ABT

Charles — s'amuse à montrer que le faux est du faux, et la camelote de la camelote. On pourra se renseigner auprès d'eux. Ou bien, ce qui vaudrait encore mieux, nos lecteurs pourront, dans leurs lectures, s'exercer à discerner des vrais artistes les industriels qui fabriquent de l'imitation.

Faisons surtout notre profit de ces exemples. Aimons la prose d'art et n'en faisons jamais. Je parle pour les bonnes gens, comme moi, qui n'ont pas le droit de se croire le don, et ne sont pas appelés à en faire la grande affaire de leur vie. Professeurs, critiques, orateurs parlementaires, voire chefs d'Etat, nous pouvons dire tout ce que nous avons à dire, complètement, simplement, exactement. Tenons-nous-en là. Un romancier même n'est pas obligé d'être un artiste de la prose, et Balzac eût mieux fait de ne pas le tenter : il eût bien écrit, s'il se fût fait un style conforme à son observation, s'il n'eût pas cherché des effets d'art où il a misérablement échoué. C'est le mal de la littérature française à l'heure présente. Trop de gens parlent ou écrivent en artistes, et ne sont pas nés pour cela, n'ont même pas travaillé pour cela, je dis travaillé comme on ne peut le faire que quand on sait ce qu'on veut et qu'on sent qu'on le peut. On met partout des effets d'art : il y en a dans l'article de première page de notre journal, dans le discours du ministre ou du leader de l'opposition ; il y en a dans les magazines qui se répandent, et qui répandent le mal avec eux, d'un bout à l'autre de la France. Un instituteur, à la fin d'une lettre énergique et précise, pique une note d'art par le mot avatar, qu'il ne comprend pas : et il l'emploierait sans contresens que sa phrase n'en vaudrait pas mieux. C'est déplorable. Le mauvais style altère les esprits, gâte la simplicité et la

droiture du sens naturel. Il est malsain de vivre dans le faux, ne s'agît-il que du faux art.

Plus donc on admirera Rabelais ou Rousseau, Chateaubriand ou Flaubert, plus on sentira les finesses ou la splendeur de leur forme : plus on devra se sentir dégoûté à l'idée d'enfler encore la masse de la prose vulgaire qui prétend à l'art sans y atteindre. L'amour et l'intelligence des chefs-d'œuvre doivent nous donner la haine de la vulgarité et la ferme intention de n'en point créer. Egaler, par le style seulement, Mme Roland, Napoléon, le vicomte d'Arlincourt, Lacordaire, Thiers ou Cousin, n'est point souhaitable : et combien noue faudra-t-il peiner, braves bourgeois ou travailleurs que nous sommes, pour nous porter au niveau de ces personnages distingués qui ont fait de l'art inférieur ! Regardons, nous, pour notre usage, du côté des bonnes proses limpides, où les mots ne servent qu'à la pensée : c'est là que nous trouverons un travail qui ne nous dépasse pas.

Jouissons tant que nous pourrons, toujours plus, si nous pouvons, des créations de ces rares qui ont pu créer. Us nous affineront par le commerce que nous aurons avec eux, ils multiplieront nos plaisirs à mesure que nous pénétrerons mieux leur technique. Ils nous élèveront au-dessus des émotions banales par lesquelles tant de lecteurs dégradent les chefs-d'œuvre dont ils tirent ce que les faits ou les feuilletons de leur journal à un sou suffiraient à leur donner, la palpitation des péripéties d'une histoire, la surprise des accidents.

Et peut-être qu'un jour, après que nous nous serons uniquement appliqués pour notre compte à bien penser et à parler juste, peut-être un jour que, grâce à eux, après notre mort, quelqu'un, feuilletant nos pa-

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