‹ L'art de la proseChapitre 29 sur 31 · LS FAUX ART · texte numérisé non relu

LS FAUX ART

habit (cliché descriptif sentimental; fausseté convenue, on ne met pas un chien quelconque dans le pan de son habit; avec l'habit de 1850, ce devrait être incommode); et, le portant à votre foyer (métonymie noble, pour maison ou logement), vous lui ferez sa place comme à votre dernier ami, le dernier qui boira dans votre tasse, et à qui vous donnerez de votre pain (symboles usés). Et si voua êtes pauvre, souffrant à la fois de l'âge et du besoin (attendrissement conditionnel), il se formera entre la bête et vous une amitié d'autant plus forte et plus sacrée (forte était bon, sacrée n'y ajoute aucun sens) ; vous vous retrancherez de votre vie (métonymie sentimentale; votre vie = vos aliments) pour entretenir la sienne, et lui, vous réchauffant de sa jeunesse (nouvelle hypothèse pour faire une antithèse ; et hypothèse arbitraire : car il y a une chance sur deux au moins pour que le chien ne soit pas jeune, comme pour qu'il ne soit pas de taille à être mis dans les pans d'un habit) et de sa reconnaissance, jusqu'au jour où, tout étant achevé (expression grave et adoucie pour signifier la mort), vos restes 6'en iront accompagnés de deux seules créatures, le prêtre et le chien, le prêtre pour vous bénir encore une fois au nom de Dieu, le chien pour vous pleurer au nom de la nature (1). » (Fusion, dans ce motif de chromo, de la sensiblerie du dixhuitième siècle et du catholicisme littéraire de Chateaubriand.)

Lacordaire, ici, a fait la même faute que les orateurs religieux qui, au xvine siècle, pour attirer le public, empruntaient l'éloquence académique, ou le bel esprit des salons, ou la phraséologie des philosophes. Il a vêtu sa pensée catholique à la mode du jour, offrant aux gens du monde un pittoresque douceâtre, de fades peintures spiritualisées, sans une note

(1). Lacordaire. Conféreneee de Notre-Dame de Parie. LXIV (18501.

Un peu chaude de réalité, l'équivalent oratoire, en un mot, de l'imagerie de Saint-Sulpice.

5° Style garde national, art Louis-Philippe :

« S'il y a une époque où il fut naturel que la France oubliât cette idée de liberté, ce fut en 1800, après les terribles épreuves (substantif vague et noble, adjectif banal) de notre première Révolution. Elle avait devant elle un homme merveilleux (banal), qui portait sur toutes choses sa main réparatrice (prétentieux) ; elle se donna à lui, elle s'absorba en lui et, un moment, sembla ne plus penser (voilà donc la France personnifiée; c'est une allégorie); elle regardait, et, certes, le spectacle en valait la peine (plat). Mais bientôt, messieurs, la France commença à penser (répétitions sans rythmes; la phrase n'en chante pas plus; rappelez-vous Voltaire), quand elle vit une partie de nos armées précipitée dans le gouffre brûlant de l'Espagne, une autre dans le gouffre glacé de la Russie (le gouffre est une métaphore usée, même à la Chambre, même à cette date : brûlant et glacé font une fade antithèse; et brûlant n'est pas juste de toute l'Espagne, où l'armée de Napoléon a connu les ouragans de neige, dans les sierras). Alors, elle pensa tristement, profondément; elle regretta ces libertés dont elle avait fait un trop facile abandon, et, le 31 décembre 1813, elle éleva sa voix pour demander la paix. Sa voix ne fut pas écoutée (artifice dans la reprise de sa voix) et, quelques mois après, l'ennemi victorieux était dans Paris. La France tomba sanglante aux pieds des Bourbons (image banale) (1). »

« De toutes les productions (mot lourd, d'une abstraction inexpressive), la plus pure, la plus chaste (épithètes qui jurent avec le substantif), la plus sévère, la plus

(1) Thiers, discours du 11 janvier 1864 sur les libertés nécessaire*. (La date n'importe pas : c'est le style Louis-Philippe.)

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haute et la plus humble à la fois (humble est hyperbolique, pour assurer l'antithèse), c'est l'histoire. Cette muse fière (poncif suranné), clairvoyante et moderne, a besoin surtout d'être vêtue sans apprêt. Il lui faut de l'art sans doute, et, s'il y en a trop, si on le découvre, toute dignité, toute vérité disparaît; car cette simple et noble créature (périphrase noble) a voulu vous tromper, et, dès lors, toute confiance en elle est perdue... L'higrtoire ne dit pas : Je suis la fiction; elle dit : Je suis la vérité (prosopopée) (1). »

Est-ce là la glace sans tain que nous promettait Thiers ? S'il nous l'avait donnée dans son style, on n'y trouverait rien à mordre. Nul n'est obligé de faire œuvre d'artiste. Que M. Thiers parle simplement, fluidement, sans couleur et sans emphase, qu'il ne me fasse songer qu'aux choses qu'il dit, je l'écouterai avec plaisir. Je lui passe une cocarde, mais un casque, non pas. Cette involontaire parodie de la cavale de Barbier, ce style allégorique et pompier m'écœurent.

6° Style académique sévère, faux XVII* siècle, école d'Ingres (2) :

« La grandeur était, en quelque sorte, dans Vair (une grandeur dans Vair, galimatias) dès le commencement du xvue siècle. La politique du gouvernement était grande, et de grands hommes naissaient en foule pour l'accomplir dans les oonseils et sur les champs de bataille (répétition qui cherche l'effet : un pauvre effet. La pensée

(1) Histoire du Consulat et de l'Empire, avertissement du tome

J8) Je ne considère Ingres que du point de vue de l'invention littéraire. Je ne touche pas au dessinateur : quiconque aura vu les dessias du musée de Montauban rendra à l'artiste l'honneur qui tal est dû.

est douteuse : les grands hommes qui naissaient entre 1620 et 1630 avaient bien des chances, parvenus à l'âge de l'action, de ne plus trouver le gouvernement dont la grande politique s'était manifestée au jour de leur naissance : les serviteurs de la politique de Richelieu, heureusement pour elle, étaient nés avant qu'il fût ministre. Voyez les trois grands hommes nommés plus loin). Une sève puissante parcourait la société française (il paraît que cette société est un arbre. L'image reste terne et vague, à michemin entre l'abstrait et le concret. Ce n'est pas de l'art flou, c'est de l'art faible). Partout de grands desseins, dans les arts, dans les lettres, dans les sciences, dans la philosophie. Descartes (né en 1596), Poussin (né en 1594), Corneille (né en 1606), s'avançaient vers leur gloire future (pompeux et pâteux), pleins de penser s hardis (flasque et plat) sous le regard de Bichelieu (1). » (Motif de peinture officielle ; solennel et froid ; bon pour décorer une mairie ou un parloir de lycée, ou pour expédier dans un musée de sous-préfecture.)

Continuerai- je ? Je crois que ces échantillons suffisent. Je pourrais vous donner des spécimens du faux art de la seconde moitié du xixe siècle : faux naturalisme, faux Zola, faux G-oncourt, faux Renan, toutes sortes de poncifs et de tocs, dont beaucoup ne sont que d'hier et sont déjà vieillots. On nous fabrique, au Marais, de la littérature, de l'Anatole France ou de l'Henri de Régnier journellement, à la grosse. Je ne veux pas faire de polémique ici, et je ne citerai pas les vivants qui ont fait ou font encore de la 6imili-prose d'art. Il en est d'illustres : il en est qui y ont gagné beaucoup d'argent. On en trouve à l'Académie, et même hors de l'Académie. Parfois, un critique — M. Jules Lemaître jadis, aujourd'hui M. Ernest

(1) Victor Cousin : la Jeunesse de Mme de Longuecilie.

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