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LES SOIES DES VERS DU MURIER

Nous n'avons parle, dans le premier volume, que de la soie tirée des cocons des vers domestiques nourris avec les feuilles du mûrier. Ces vers sont généralement regardés comme appartenant à une seule espèce, le Bombyx mori de Linné. Nous avons signalé d*autre8 espèces de Bombyx ^ nourries aussi avec les feuilles du mûrier, espèces qui ont été observées, décrites et nommées par le capitaine Thomas Hulton. Nous parlerons bientôt de vers vivant k l'état sauvage sur le mûrier, qui sont compris dans le genre Tlteophila formé par M. Frédéric Moore.

Le BomAyx mori a pu être nourri avec les feuilles de plusieurs arbres ou arbrisseaux autres que le mûrier, mais nous croyons qu'il n'y a que deux plantes dont on fasse un usage assez large pour qu'il faille appeler l'attention sur les produits de ces éducations particulières.

Nous avons dit précédemment^^) que, aux Étals-Unis, dans plusieurs localités, on nourrit les vers à soie avec la feuille d'une autre moracée que le mûrier, la feuille du Maclura aurantiaca de Nuttal, YOsage orange. Le Maclura aurantiaca est un arbre très rustique, épineux, cultivé depuis longtemps dans l'Amérique du Nord et qu'on y plante le plus souvent en haies.

M. Ch.-V. Riley, du Ministère fédéral de l'agriculture, a présenté au sujet de l'emploi des branches ou des feuilles de ce Afac/ura les observations suivantes : « Les pousses de cet arbre sont les plus

taînes localités de la Birmanie anglaise ^^\ Nous devons rappeler que, dans cette partie de l'Inde, les vers à soie, à cocons jaunes comme à cocons blancs, appartiennent à une espèce autre que le Bmnbyx mori, au Bombyx arracanemU de Hutlon.

On a fait usage des feuilles du Brouswnetîa papyr^era en France, mais sans succès. Les uns ont pu nourrir les vers avec elles depuis la deuxième mue, et la soie obtenue a été plus grosse; d'autres, comme Bonafous, n'ont fait brouter ces feuilles par les vers qu'au cinquième ftge^^^.

On a trouvé, en Chine, un ver à cocon de soie vivant à l'état sauvage sur cet arbre; nous en parlerons plus loin.

Nous nous arrêterons particulièrement sur les vers à soie qui sont nourris en Chine avec les feuilles de l'arbre tcké^^^; disons tout de suite que le tché est le Cudrania triloba de Hance , décrit par celui-ci en 1868, et que, placé dans les Artocarpacées , le genre Cudrania est assez rapproché des Moracées.

M. F. Klein wâchter, commissaire des douanes maritimes à Tchin-kiang-fou en 1880, qui a fait une étude attentive de l'industrie de la soie dans la province de Kiang-sou , et dont le rapport est fort bien fait, a dit, en parlant des vers à soie sauvages, qu'ils sont élevés sur trois espèces de chêne : le ^iang, le U et le iehi^'^K Comme il n'y a dans le Kiang-sou que très peu (et peutêtre même pas) d'éducations de vers du chêne, les informations que M. Kleinwâchter a fournies ont dA être recueillies par lui auprès de Chinois du Chan-toung et se rapporter à l'élevage dans cette dernière province.

^*) J.'E. Bridfres, Report on Serteulture, Britith Burma, mars i885.

W Boilard, Traité de la cuUure du mûrier et de Védueation dee vert à eoie, 1898, !>. i36.

(^) Le tcké, dont le caractère chinois porte dans le Dictionnaire du père Basile de Glemona le n* &166 et dans le Dictionnaire de Morrison le n* ASa, est écrit de façon difTérente suivant la prononciation dans telle ou telle partie de la Chine. Nous avons écrit teké dans notre journal de voyage. Du Halde, le père Basile, Mornson , Stanislas Julien, Hedde, le D' Breischneider, ont donné au caractère chinois le même son de tché. M. B.-B. Moorfaead a écrit cké (Report, Silk, 1881, p. 118). M. Fauvel et M. Kleinwâchter ont adopté la prononciation dû.

^*) Report, Silk, 1881, p. 5A a 56, fig. xvi, ui et xui.

niùu. Ce savant est d'avis que le tché et le nou tclié appartiennent à la même espèce, que les différences qu'on observe entre eux proviennent du sol, de la culture, de Tâge, que le nou tché représente plutôt Tarbrisseau à Tétat sauvage.

Wells Williams a induit en erreur, non seulement M. Kleinwâchter, mais un autre commissaire des douanes maritimes, M. Francis-W. White, commissaire à Han-kéou. Celui-ci a dit : «Le ehi chou (l'arbre iché)^ ou chine des vers à soie, est employé généralement à la fin du printemps pour nourrir les vers, attendu que les feuilles contiennent une pulpe douce et laiteuse, qu'on dit être très nourrissante et fortifiante ^^^ »

Isidore Hedde^^^ et nous nous avons vu le tché en Chine, aux environs de Ning-po et dans l'île de Tchou-san , et nous en avons connu l'emploi pour la nourriture des vers à soie. Heddc a retrouvé le tché sur sa route de Chang-hai à Sou-tchéou-fou ; il a fait de cet arbre ^^\ qu'on lui a désigné souvent sous le nom de tse sang, te marier épineux», l'objet d'une étude attentive. Il en avait fait venir des exemplaires de plusieurs provinces,. et en avait apporté avec lui en France un plant vivant qu'il avait pris près de Tinghaî, dans l'île de Tchou-san, et qui périt dans le trajet de Rochefort à Paris. Hedde avait de plus reçu du Sse-tchouèn et du Chan-toung des cocons de vers nourris avec des feuilles de cet arbre. Ses notes sur les procédés d'élevage au moyen des feuilles de tché sont perdues ^*^

Du Halde a fait mention du tché. «11 y a d'autres mûriers sauvages, dit-il, qu'on nomme Tclie, ou Ye-sang. Ce sont de petits arbres qui n ont ni la feuille, ni le fruit du mûrier. Leurs feuilles* sont petites, âpres au toucher, et de figure ronde, qui se termine

<*> Report, Silk, 1881, p. 35.

(*) Isidore Hedde a été notre collègue, de i843 à i8â6, dans la mission en Chine et dans Tlnde, dont M. de Lagrenë a été le chef; M. de Lagrené négocia et signa le premier traité de commerce et de navigation entre la France et la Chine. Hedde a été nn explorateur très hardi; il est décédé le 7 avril 1880.

(^) Nous disons arbre, mais le iché est généralement un arbrisseau.

W Isidore Hedde, Deêcripûon méthodique dê$ produit» divers recueillie dans un voyage en Ckine, i8à8,p. 107, 109, 110 et lad. — Hedde était convaincu qtron élève en Chine, à Tair libre, des vers à soie Sur le tche\

générale de ]a province de Gban-toung ( Chan-Unmg ioung ichi) , comme étant abondant dans le Toung-tchang-fou, le Lai-tchéoufou et le Tèng-tchéou-fou.

M. Fauvel a ajouté, dans son mémoire de 1877, qae, dans le Ching-king(en Mandchourie), les feuilles de cet arbuste servent aussi a nourrir les vers à soie du chêne, et que, dans ce cas, la soie que les vers filent est de meilleure qualité.

On lit dans un des rapports de M. Meadows sur la Mandchourie^^) : «Le ttHn-tto-tte n'est pas un chêne; il forme un buisson. Ses feuilles, fraîchement cueillies, répandent une odeur faible» mais distincte et agréable. Elles sont longues et étroites, ovales, terminées en pointe ... La soie la meilleure est obtenue en faisant usage pour la nourriture des vers des feuilles du tetèi-foo-te qui n eiiste qu'en petite quantité. » On s*est demandé s'il ne s'agissait pas du tché; nous ne le pensons pas.

Ces faits établis, il est nécessaire de mettre un peu d'ordre dans les indications si diverses que nous avons recueillies.

11 est certain que le ver à soie du mûrier peut être nourri avec les feuilles du iehé, lorsque les feuilles du mûrier manquent Les pauvres gens, qui ménagent le peu de mûriers qu'ils possèdent ou dont ils ont acheté la récolte de feuilles, font le plus usage du tché, du moins dans le Sse-*tchouèn. Les feuilles du tchi forment, dans bien des cas, le complément de la nourriture des vers, et cette nourriture leur est donnée à des époques différentes, suivant les circonstances. On a recours à cet expédient dans le Kiangsou, plus rarement dans le Tché-kiang. M. Moorhead, commissaire des douanes à Ning-po en 1880, a fait la remarque que, dans ce cas, «beaucoup de vers meurent ^^^9. M. Kleinwâchter a expliqué que le tché ne sert guère que dans les premiers temps de l'éducation, et que les vers ne touchent plus à ses feuilles dès qu'ils ont mangé des feuilles de mûrier ^'^

^^ T.-T. Meadows, Commercial report on tkê Qmeular dUUriet ef Newehwangfor tke year iSSb (Commercial reports from Her A/a^ly'f Coneuk m China, i865, p. aBg). (» Report, Silk, 1881, p. 117.

(') Report, Silk, iSSi, p. 5â.

apporté son témoignage dans le même sens, et il a montré, dans deux des dessins de son rapport, des vers à soie sauvages^^"^ sur des rameaux de tché. Quant à nous, nous n avons jamais entendu parler en Chine de ces éducations en plein air.

On a vu que, dans le Gban-toung et en Mandchourie ^ les feuilles de tché remplacent celles du chêne pour nourrir YAntherœa Pemyi. Il est probable que c'est ce fait que Du Halde a voulu exprimer quand il a dit que, <cau lieu de l'arbre Tche, dont les feuilles nourrissent les vers qui travaillent à la soye propre à faire des kien-tcheou ^'^\ on peut employer des feuilles de chêne, et que le feu empereur Ganghi en a fait l'expéiîence ^^^ 9. Nous reviendrons plus loin sur ce fait.

Le Bombyx mori peut être nourri avec la feuille du tché, cela est acquis.

Un auteur chinois a dit qu'on compte, dans l'arrondissement de Young-kia ^^\ huit espèces de vers à soie , et il regarde comme une espèce distincte une d'elles, le tché tsan, qui forme son cocon au commencement du quatrième mois (en mai). Hedde avait obtenu un renseignement semblable; suivant cet observateur, le tché t9an du Sse-tchouèn , élevé sur l'arbre tclié, était une espèce particulière.

Le comte Gastellani a consigné dans son ouvrage le fait suivant : te D'après un manuscrit du père Tchèng (missionnaire chinois qui s'est occupé de l'éducation des vers à soie), . . .il y a, à Kia-hing-fou , dans la province de Tché-kiang, une autre espèce de ver à soie qui mange la feuille de l'arbre tchea ((cA^?), et qui n'est élevée que par des pécheurs dans des barques (^).»

Un petit ver à soie vit, dans le Tché-kiang, à l'état sauvage sur le Cudrania triloba : c'est le tché-chau taon ( ce le ver de l'arbre tclié^^^ ») ,

l^) M. Kleinwâchter a voulu dire que ces vers étaient à demi doraesliques.

^') Le kièn tckéou est un taffetas, ou plutôt un foulard (un pongi).

(^) Dcicription géographique de l'empire de la Chine, vol. II, p. 909.

^^^ L^arrondissement de Young-kia est dans le département de Wèa-tcbëou-fou (province de TchiS-kiang). '

^^) De l'éducatùm det ver» à aoie en Chine, p. i6o.

'*) Gomme ces noms chinois reviendront souvent sous notre plume, nous dirons que 1c mot chinois chou signifie arbre cl le mot chinois tean a le sens de ver a soie.

feuille de mûrier, VAntherœa Pemyi, quand on lui a donné la feuille de tché au lieu de la feuille de chêne, sécrète des brins de soie plus fins et meilleurs.

Cet arbre, ou cet arbrisseau, qui sert dans plus d'une province à la nourriture des vers h soie, le tché, était peu connu, nous pouvons même dire qu'il était inconnu en Europe, quant h sa valeur économique. Son nom botanique Tétait également. Les exemplaires que Isidore Hedde et nous nous avions rapportés en 18&6 étaient restés oubliés et indéterminés. Avant d'écrire cette partie de notre travail, nous avons consulté M. A. Franchet, un des botanistes du Muséum d'histoire naturelle de Paris, qui connaît le mieux la flore de l'Asie, et il a été d'avis que le iché devait être le Cudrama inloha de Hance ^^^ Nous avons reçu, un mois après, de M. le D*^ Bretschneider, de Pé-king» et ensuite de M. le D' Hance, l'assurance que cette supposition était fondée ^^^

Le tehé était connu, depuis 1881, comme arbre nourricier du ver à soie par M. F.-B. Forbes, qui a fait un long séjour en Chine et dont les études sur la flore de la Chine ont rendu le nom familier aux savants. M. Forbes a écrit sur cet arbrisseau une notice complète dans laquelle il a donné une description définitive du Cudrania iriloba^^^ ; il a été le premier qui a établi, dès l'année 1881, l'identité du tché avec l'espèce décrite et nommée par le IV Hance.

Le tché est très conmiun en Chine ; on le voit depuis le nord du Chan-toung jusqu'au sud du Tché-kiang, ainsi que dans beaucoup d'arrondissements du Sse-tchouèn et du Koueî-tchéou. Sa multiplication est facile, sa croissance rapide. On le trouve le plus souvent en buissons ^^^

(^) Lettres de M. Franchet du 90 mai et da 6 juin 1889.

^') LeUre de M. le D' Bretschneider, datée de Pé-king, le 8 juillet 1889.— Noos avons reçu depuis lors, de la province de Tché-kiang (entre autres localités, des environs de Nan-sin) et du nord de la Chine, des exemplaires du tché, avec tes fleurs et les fruits; la certitude est entière.

(^) Francis-Blackwell Fort>es, On Cudrania triloha, Hanee, and iu tiset m Chtna {Jottrnal oj BoUmy, i883, p. i&5 A i&g).

^*) Nous n^avons pas à décrire cet arhre, ou plutôt cet arbrisseau; on le reconnaît fadiement i son port et à son apparence générale, quoique la forme des feuilles varie beaucoup. Les feuilles, assez petites, sont ou trilobées à différents degrés, ou entières,

Ki^sun a ënuméré d'autres arbres dont le ver à soie mange les feuilles : le châtaignier, le camphrier, un Fraxinu$, un Melia, etc. Il est possible que Wou Ki-sun ait voulu parler de vers autres que ceux du marier.

Nous rappellerons ici que, dans l'ile de la Jamaïque, le ver à soie ordinaire, qu'on affirme être le Bombyx mort, a été élevé à l'air libre sur le ramoun (Trophis americana de Linné), et qu'il a filé une belle soie blanche ^^\ Le Trophis americana est une moracée. A Madagascar, notre ver à soie domestique a été nourri avec les feuilles du voafoUi, un Aphloia, de la famille des Bixinées^^^

L'ancien dictionnaire Eul-^a, qui a été composé certainement plusieurs siècles avant l'ère chrétienne ^^^ fait mention de cinq espèces de vers qui font un cocon de soie. Après avoir parlé du «ûmgr, qui se nourrit de feuilles de mûrier, du tchéouryou, qui se nourrit des feuilles de VAilantus glandulosa, l'auteur signale : «Le ise kièn (ver à cocon de l'arbre tse)^ qui mange les feuilles de l'arbre te«<*^ ».

Un des plénipotentiaires chinois qui ont pris part à la négociation du traité de commerce avec la France en i8&â, Tchao Tchaog-li, de l'Académie des Han-lin, nous a dit que «le tse kiin, cocon de l'arbre tse, était regardé comme donnant une soie semblable à celle du sang kièn, cocon de l'arbre sang ou du mûrier; que le nom propre du ver de l'arbre tse n'avait pas été conservé; que le tse était commun h Pé-king et dans les provinces du nord 27.

Plusieurs auteurs chinois, d'après ce que le D' Bridgman nous a rapporté, montrent le ver du jujubier tse comme étant le

^*) Le père Camboué.

(') Le prince Tchéoa-konfr, qai vivait vers l^an 1 100 aveot J.-C, est généralement regardé comme Tauteur du dictionnaire Eul-ya (Rhrya); cet ouvrage fat complété, sept cents ans plus tard, par Tse Hia, disciple de Gonfucius, et fut refondu par Kooo Po, au III* siècle de notre ère. (Voir D' Brelschneider, Botanieon iimcum, p. 3/i à .38.)

^*) Nous devons la traduction de ce passage imporUint du dictionnaire Eul-ya à M. le D' Brelschneider.

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