‹ L'art de la soie. Les soies (volume 2)Chapitre 143 sur 172 · RAPPORT SUR LES SOIES · texte numérisé non relu

RAPPORT SUR LES SOIES

IIBMBBB DU lUBT INTEBRATIORAL DB L'BZPOSITIOR URITBBSBLLB DB 1878.

A rExposition universelle de Paris, en 1878, on avait réuni dans une seule classe les industries travaillant, sous leurs diverses formes, tous les produits du Bombyx mori

La classe 3A, d'une partie de laquelle nous allons essayer de faire le compte rendu, renfermait les soies grèges, les soies ouvrées et les fils connus dans le commerce sous les noms de fantaUie et de schappe. On sait que ces derniers textiles sont fabriqués avec les déchets de cocons ou de soie, tels que frisons, bourre de soie, bassinés, cocons percés, cocons de graine, blaze, déchets de métier, etc. On carde d'abord, après leur avoir fait subir certaines préparations, tous ces bas produits qui donnent une matière soyeuse et très brillante appelée barbe; ensuite ces barbes sont converties en fils de différents numéros dans les filatures proprement dites de fantaisie. Ces établissements, on le voit d'après ce que nous venons de dire, ne ressemblent en rien aux usines, qui cependant portent aussi le nom de filatures, dans lesquelles on convertit les cocons en soie grège.

Dans notre travail, nous étudierons seulement les textiles soyeux employés à fabriquer les riches tissus que renfermaient les splendides salons de la classe 3 A, et nous laisserons à notre président, M. Natalis Rondot, la tache, singulièrement difficile pour tout autre que lui, de décrire, d'apprécier et de juger cette grande et remarquable collection , composée des produits de tous les peuples de la terre qui fabriquent des soieries.

Les industriels les plus ëminents d'Occident et d'Orient s'étaient empressés de répondre h l'appel que le gouvernement de la République leur avait adressé, et c'était ainsi qu'avait été formée une collection vraiment universelle, réellement intéressante pour ceux qui voulaient étudier les soies de natures si diverses que tissent les manufacturiers dans les deux mondes.

Nons exprimerons toutefois un regret : nous ignorons quels motifs avaient déterminé tant de maisons italiennes, et des plus renommées, h manquer à ce grand tournoi industriel, où cependant elles étaient certaines de trouver la juste récompense due à leur mérite, à leurs progrès, h leur supériorité même pour certains articles.

Nous arriverons tout de suite à la partie délicate de ce compte rendu; nous allons faire en sorte d'exposer, d'apprécier, de la façon la plus concise, le mérite de tous ces exposants dont nous avons examiné les produits. Il nous serait difficile, et cela serait au-dessus de nos moyens, d'entrer dans tous les détails absolument nécessaires pour décrire exactement le mérite ou les défauts, la nature et l'emploi de tous les produits soumis h notre appréciation. En effet, comment pourrions-nous, limité comme nous le sommes par l'espace, préciser l'élasticité, la ténacité, le titre exact de ces innombrables types de soies grèges envoyées des cinq parties du monde? Comment arriver à apprécier justement à l'œil \q filage, le tors des organsins, même la tormiiy l'unique apprêt qu'on donne aux trames? Des instruments de précision sont absolument nt^cessaires pour arriver à de pareils résultats.

D'ailleurs, la soie, cette enfant gâtée du pays du soleil, a la tête chaude et l'esprit d'indépendance des Maures dont elle est un peu la fille. Elle ne se soumet pas facilement si on ne lui rend pas tout de suite justice; elle réclame l'arbitrage de l'essayeur public et n'accepte pas toujours son verdict. Elle en appelle de nouveau alors au fabricant, c'est-à-dire à l'emploi, et nous avouons que ce n'est guère que là qu'on peut, en dernier ressort, la bien juger.

Enfin, si, dans un moment d'aveuglement, nous nous laissions séduire par la tentation d'entreprendre un pareil travail, tant de maîtres dont nous reconnaissons la compétence souveraine auraient bien le droit de nous dire :

Ne sutor ultra crepidam.

Nous nous bornerons donc, dans cette étude, à donner notre opinion sur les soies en général et sur les différentes industries qui les produisent; nous signalerons, dans la section française, comme dans les sections étrangères , les sortes qui ont plus particulièrement frappé notre attention.

Nous dirons franchement notre avis; nous mettrons de côté tout esprit de chauvinisme et, pour entrer d'ores et déjè dans la voie que nous nous sommes tracée , nous consignerons ici , avant d entrer en matière , le résultat de nos premières impressions.

Toutes les nations qui s'occupent de filature, de moulinage, de soies è coudre, de passementerie, etc., toutes sans exception, cherchent, étudient avec la plus louable opiniâtreté. Quelquesunes n'ont pas reculé devant de grosses dépenses pour améliorer, perfectionner, transformer leur outillage, et y sont parfois parvenues en s'adressant à des ingénieurs qui font de la filature, du moulinage, Fobjet spécial, exclusif, de leurs études.

SOIES GRÂGES ET SOIES OUVREES.

La France, après l'Espagne, est certainement le pays où la filature et le moulinage ont le plus souffert dans les dernières années. Les soies françaises, en général, conviennent, par leur nature, spécialement, quelquefois exclusivement, à la fabrication de certains genres d'étoffes. Et voilà fort longtemps que la mode délaisse un peu et abandonne parfois totalement cette série de tissus auxquels les soies grèges et les soies ouvrées dites de pays étaient naguère absolument indispensables.

Néanmoins, presque tous les filateurs et les mouliniers français avaient tenu à honneur de figurer à un pareil concours, et leurs

produits se montraient, non sans éclat, à côté des expositions de leurs rivaux d'Europe et d'Asie.

Nous avons remarqué, avec une bien vive satisfaction, que nos filateurs et nos mouliniers étaient tous préoccupés de la concurrence étrangère qui les menace chaque jour davantage. En examinant attentivement les échantillons qu'ils nous ont soumis, en nous environnant aussi de tous les documents nécessaires pour rendre notre verdict, nous avons eu le plaisir de constater que nos manufacturiers n'ont pas démérité, et nous avons été heureux de remarquer, chez eux tous, une tendance bien marquée à donner plus que jamais leurs soins à cet art de filer et d'ouvrer, beaucoup plus difficile qu'il ne le parait, qu'ils ont été, au reste, les premiers à porter au dernier degré de la perfection.

Cévennes. — L'exposition collective des filateurs des Cévennes était remarquable à tous égards et très intéressante h étudier.

Cette collection était complète; elle renfermait, en soies jaunes et en soies blanches, tous les articles, soit courants, soit spéciaux, depuis les titres les plus fins jusqu'aux plus fermes.

Les filateurs d'ordre de cette région portent toujours avec distinction des noms qui représentent de grandes marques, et ces marques conservent encore sur toutes les places de consommation leur ancienne réputation.

Les filateurs cévenols, qui s'adonnent plus spécialement à la fabrication des grèges dites de deuxième ordre, nous ont présenté des échantillons qui nous ont impressionné. Ces industriels, frappés le plus fortement par la concurrence étrangère, ont compris la triste situation qui leur est faite, surtout depuis que les soies françaises de cette catégorie sont de plus en plus délaissées par nos fabricants. Nous n'hésitons pas à dire que ces filateurs, même dans les plus mauvais jours, ont lutté avec énergie, et le plus souvent sans succès. Hélas! ils n'ont récolté dans bien des cas, au point de vue de l'intérêt matériel, que des déceptions.

Le moulinage tend de plus en plus à disparaître des Cévennes, oii la main-d'œuvre est chère ; trois filateurs-mouliniers seulement avaient exposé des organsins et des trames très bien traités.

Ardèche, Drame, Isère, Vaucluse, Yar, Hérault. — L'exposition faite par les filateurs-mouliniers et les mouliniers de TArdèche, de risère et de la Drôme était réellement brillante.

Nous étions là devant nos plus habiles mouliniers. Cette exposition collective nous donnait, au premier aspect, une idée complète de la grande production et de la bonne fabrication de cette région si industrielle.

Nous avons retrouvé, au milieu de ces nombreux types de soies jaunes et de soies blanches , de belles grèges, des organsins à deux et trois bouts avec apprêts spéciaux pour satin, taffetas, faille, peluche, velours, et apprêt spécial, velours-Piémont; nous avons aussi beaucoup remarqué de belles trames de pays avec des apprêts spéciaux à certains emplois.

En général, l'ouvraison, comme filage » comme apprêt, était irréprochable, et il était facile de voir que ces industriels étaient aussi d'habiles filateurs.

Nous avons retrouvé , parmi les filateurs-mouliniers de cette région, des noms qui sont célèbres depuis longtemps dans les annales de notre industrie; nous avons reconnu que plusieurs maisons de TArdèche tiennent toujours le premier rang et restent sans rivales pour les organsins, filature et ouvraison, ainsi que pour Touvraison en général des grèges filature de diverses provenances, telles que les Syrie, Japon, à l'européenne, etc.

Mais, à côté de ces succès, nous avons eu le regret de constater l'absence de bien des manufacturiers dont les noms étaient inscrits naguère au livre d'or de l'art de l'ouvraison : quelques-uns sont morts; les autres, découragés, épuisés, ont renoncé aux affaires. Il est triste de voir ainsi disparaître, emportées par une terrible tourmente industrielle, des maisons grandes et honorables, dont les produits jouissaient à juste titre de la meilleure réputation. 11 est encore plus triste de voir fermées depuis longtemps de belles usines dont les ouvriers ont été forcés d'émigrer en masse et d'aller chercher à Paris, h Lyon et dans d'autres grandes villes, le pain qu'ils gagnaient dans leur pays natal, au sein de leur famille.

Après cette expression de nos regrets, nous devons reconnaître que dans l'Ardèche, l'Isère et la Drame, l'industrie de la soie

vogue à pleines voiles dans les eaux du progrès. Nous ne pouvons qu'encourager ces industriels à rester dans cette bonne voie, car c'est d'abord dans les progrès de tout genre , ensuite dans une comptabilité industrielle minutieusement organisée, qu'il faut chercher le salut. Nous sommes certain que le génie inventif de ces filateurs et de ces mouliniers d'une habileté éprouvée leur permettra un jour, les circonstances les aidant plus qu'aujourd'hui , de reconquérir leur ancienne prospérité.

Nous avons eu aussi à examiner les produits de plusieurs manufacturiers qui s'occupent exclusivement, dans le Midi et dans le Nord, de l'ouvraison des soies de Chine et du Japon qu'ils convertissent, soit en organsin, en trames à tours comptés, soit en floche, mi-floche, grenadine, rondelette, cordonnet, etc. Presque tous ces industriels ont établi des organisations puissantes, et, d'après les notices dans lesquelles ils les ont décrites , d'après les échantillons qu'ils nous ont soumis, nous avons acquis la conviction que, de toute manière, ils sont de force à supporter, victorieusement même dans plus d'un cas , la concurrence des mouliniers anglais , italiens et suisses qui s'adonnent exclusivement à l'ouvraison des soies asiatiques. Un de nos principaux mouliniers, qui travaille presque exclusivement ces dernières sortes, avait, dans sa jolie collection de soies blanches, de fort belles trames à tours comptés et purgées au tableau noir.

Provence. — 11 nous a été pénible de constater l'absence de tant de filateurs et de iramistes de Provence, dont les produits étaient si estimés dans les fabriques de Lyon, de Paris, de Tours, de Picardie, de Suisse et d'Angleterre.

En Provence, à quelques exceptions près, surtout dans le département de Vaucluse , déjà si éprouvé par le phylloxéra et l'abandon de la culture de la garance, beaucoup de grandes marques de trame de pays ont disparu , par suite de l'envahissement toujours croissant des soies grèges de l'Extrême-Orient. Dans cette malheureuse province, les filatures sont aujourd'hui généralement fermées; plusieurs établissements de moulinage ont été démolis, quelques-uns ont été transformés en papeteries, et, dans presque

tous ceux qui marchent encore, on ne travaille plus guère que des soies de la Chine ou du Japon. Ici, nous voyons, comme dans TArdèche, apparattre pour la première fois des trames et des organsins de tussah, dont nos mouliniers savent tirer un excellent partie

Les agriculteurs de Vaucluse, des Basses-Alpes, du Var, en sont réduits à vendre presque tous leurs cocons aux industriels de l'Ardèche, de la Drôme et du Gard, qui, malgré leur situation relativement favorable, ne s'enrichissent pas, par le temps qui court» en filant ces cocons.

11 y a cependant encore, en Provence, quelques anciennes maisons qui maintiennent intacte la réputation des trames de Provence, et c'est justice de reconnaître que des mouliniers de cette région, comme du reste beaucoup de leurs confrères de l'Ardèche et de la Drame, se sont outillés pour conserver la réputation qu'ils s'étaient déjà faite comme bons ouvreurs de soies de Chine et de Japon.

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