IMPORTATION
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Quoique nous nous soyons attaché à ne pas aborder la question des droits de douane, nous ne pouvons pas ne pas signaler ici un fait dont nous montrerons les conséquences dans la deuxième partie de notre travail. Les fils de déchets de soie sont frappés à l'entrée en France de droits élevés. Ces mêmes fils entrent en franchise en Allemagne, en Angleterre, en Autriche et en Suisse. Les fabriques allemandes absorbent, dit-on, plus de 1 million de kilogrammes de fils de scliappe et de fils de fantatêie; les fabriques anglaises en font également une grande consommation. Certainement le bon marché relatif de ces fils a fait beaucoup pour l'extension de leur emploi.
La production totale des fils de déchets de soie est d'environ 3,^00,000 kilogrammes; elle s'accrott lentement, le peignage et la filature exigeant un matériel coûteux et d'une conduite difficile, exigeant aussi un très grand soin dans la direction d'opérations délicates.
La quantité des déchets de soie ordinaires diminue; les races à cocons jaunes donnent moins de cocons doubles que les races à cocons verts; les déchets à la filature et à Touvraison sont moindres par suite de notables améliorations dans le travail. Ce déficit
a éi6 comblé par les déchets asiatiques, et Ton espère que les cocons ouverts ou les cocons percés de vers sauvages contribueront plus largement à ralimentation des peignages et des filatures. On a fait, en Suisse, en Allemagne, en Angleterre surtout, des essais avec ces cocons; des essais ont été aussi entrepris, il y a longtemps déjà, et à plusieurs reprises, dans des filatures françaises, et Ton a obtenu de bons produits. Toutefois les cocons et les déchets de tussali ne paraissent pas près d'entrer, en France, dans les approvisionnements pour une aussi grande part qu'on Tavait espéré; le fil, très brillant en écru, perd son éclat à la teinture, et Ton n'a pas encore pu remédier à ce défaut. Ajoutons que les cocons des vers du mûrier de TAsie, de l'Inde notamment, sont devenus une des matières premières des peignages européens.
La fabrique des soies retorses est une de ces industries auxquelles on ne prête guère d'attention et dont on soupçonne k peine Texistence. Cependant cette industrie, quoiqu'elle ait perdu en France de son importance dans les dernières années, est encore aujourd'hui solidement établie, vigoureuse et active. Elle a son histoire. Elle a rencontré partout des difficultés; les rivalités sont très vives, si vives même qu'il n'y a guère de pays qui n'affirme la su* périorilé de ses manufactures dans ces spécialités. On trouve chez presque tous les peuples ces dernières ouvraisons de la soie; mais, nulle part peut-être, ce travail n'a le caractère ni la diversité qu'il a pris en France, et particulièrement à Paris, où celte fabrication est pour ainsi dire concentrée.
Le retordage est une façon, ou plutôt une suite de façons données à la soie ou au iil de schappe ou de fantaisie, façons tout ù fait distinctes soit du moulinage de la soie, soit de la filature des déchets de soie; la soie grège et le fil sim|)le de déchets de soie sont les matières premières de l'industrie du retordage. Il nous a paru que nous devions consacrer à cette industrie un chapitre particulier.
Gomme dans la filature des déchets de soie, le retordage des fils de scliappe ou de fantaisie forme, le plus souvent, le complément nécessaire de l'entreprise; il s'ensuit que nous nous sommes occupé déjà en partie du même sujet.
On trouvera donc plus loin une seconde estimation des mêmes produits. Il suffit de signaler le fait. Du reste, dans quelques cas,
les produits du retordage entrent eux-mêmes comme matière première dans la fabrique de soies retorses et y reçoivent une façon nouvelle.
Les soies retorses ont des destinations très diverses, et celte fabrique se divise par suite en spécialités bien déGnies.
On compte quatre groupes principaux de produits :
i"* Les soies propres h la fabrication de la passementerie, des guipures, des tulles et des dentelles;
Q*" Les soies pour la couture à la main ou à la machine;
3° Les soies à broder;
li° Les soies dites de nouveatUé, telles que les lanunés ou gaufrés, les imitations de cheveux et autres soies.
Il semble que ces manufactures soient simples et faciles; cependant il en est bien peu dans lesquelles la matière première soit soumise h autant d'opérations et soit travaillée avec autant de soin. Nous disons matière première, mais, comme nous Tavons déjà fait observer, cette matière première est la soie, dans la plupart des cas, à un premier degré d'ouvraison.
Dans chaque spécialité , on s'attache à ne faire usage que des matières qui conviennent le mieux; on a des procédés et des t^prils particuliers, souvent aussi des métiers différents. A Paris, on a introduit dans celte fabrique, qui est très étendue, une division du travail poussée fort loin et grâce à laquelle on a atteint dans ) chaque branche à une rare perfection.
A l'étranger, on produit généralement dans chaque établisse^ ' ment les différents genres de soie retorse, et il ne faut pas s'éton-
I ner que, dans ces conditions, on ne soit pas arrivé à la même
sâreté dans l'exécution. Toutefois la fabrique de soies à coudre à
la machine a été, en Angleterre et aux Etats-Unis, au moins autant
i qu'en France, l'objet de tels soins que les manufacturiers anglais
et nord-américains fournissent des produits irréprochables,
I La préparation et le retordage des soies pour la couture, la
broderie, la passementerie, les dentelles, etc., sont une industrie très ancienne.
Les Chinois faisaient des cordes de soie , c*est-à-dire des soies retorses, au temps le plus reculé de leur histoire.
Le père Amiot dit, dans son mémoire sur la musique des Chinois : c( Avant que les Chinois eussent inventé Tart de travailler la soie et de l'employer à la fabrication des étoffes, ils avoient trouvé le secret de la faire servir à leur musique, et d'en tirer les plus doux et les plus tendres des sons. Du tems même de Fou-hi^'), ils firent un instrument (le kin) qui ne consistoit qu'en une simple planche d'un bois sec et léger, sur laquelle ils avoient tendu plusieurs cordes, faites de fils de soie qu'on avoit joints ensemble en les tordant entre les doigts ^^^.99
On a des soies ouvrées des anciennes fabriques persanes, arabes et grecques; nous savons, par des témoignages certains, que ce travail était exercé à Paris au xiu' siècle. Être «fillaresse de soie k grans fuiseaux», c'était «desvuider, filer, doubler et retordre 99 la soie. L'apprentissage était long : il était de six ans au moins ^^K
Les règlements, comme les ordonnances de la Prévôté qui les complètent, sont très précis et montrent que le métier des JiUaresses de soie avait quelque importance et était surveillé étroitement. On voit, par les rôles des tailles de la fin du xiii'' siècle, qu'il y avait alors une quinzaine d'ateliers à Paris, et que ces ateliers étaient tous possédés et dirigés par des femmes ^^\
Nous devons rappeler que, dans ces temps si éloignés de nous, les mots avaient une autre signification que celle que nous leur donnons aujourd'hui. Traire la soie, c'était la tirer, tâche du (ralumdier ; fier la soie, c'était la mouliner, tâche de la flleresse, et laJUlereMse doublait et retordait ensuite la soie fiée, c'est-à-dire ouvrée.
(0 Fou-hi appartient à la période fabaleuse de Thistoire de la Chine; il aurait commencé à régner vers Tan aSSa avant J.-G.
^*) Mémoires concernant îê$ Chmoû, L VI, 1780, p. Sa.
^') BèghmênM sur les arts et métiers de Paris rédigés au Jin' siècle, . . Edition de t836, titre \XXV, p. 80, 81 et 89.
^*) Paris sous Philippe U Bel. RâU de la taille imposée sur les habitants de Paris en isga, 1837. — ffJehanne, la filleressede8oie;Émelot, la fileresse de soie; Maheut, filereaae de soie»; etc.
Il est expliqué, dans une ordonnance de mars t s<)9 , relative au métier des faiseuses d*aumônières sarrasînoîses, que ia soie dont on se servait «n'est pas filée ne retorsseT» (c'était de la soie grège).
On n'a fait usage pendant longtemps dans cette industrie que de la soie proprement dite. On a réussi , à une époque peu éloignée, h se servir des douppions (soies tirées des cocons doubles), et Armand Hamelin, qui était au premier rang parmi nos manufacturiers, avait fondé, pendant un temps assez long, sur Temploi de cette matière la plus grande partie de sa fabrication. Nous parlerons plus loin des douppions.
On a eu ensuite recours aux fils de fantaisie, et plus tard aux fils de schappe; la proportion de ces matières a même dépassé, à Paris, à ce qu on assure, les trois cinquièmes de la production, et il est probable qu'une proportion encore plus grande de fils de déchets de soie entrera par degrés dans la consommation sous forme de soies retorses.
Au XIII* siècle, déjà les fiUeresses parisiennes employaient les fils de bourre de soie. Une ordonnance du prévôt de Paris, rendue au mois de juin i ayS, nous apprend que les merciers donnaient BuiJUleresses de la soie écrue que celles-ci devaient t( labourer, ouvrer ou filer 9}, et que, parmi elles, il y en avait qui «eschangeoient la bonne soie à bourre de soie, et l'atornoient et aportoient en leu de bonne soie 99. La fraude devint si commune qu'il fallut interdire aux Juifs et aux Lombards de recevoir àe&jiUeremi de la soie en gage, de prêter sur cette soie, de faire des échanges de soie, etc., et hux Jilleresses , «sous paine d'estre banies de la ville de Paris 99, de mettre en gage, de vendre, de changer la soie qu'elles avaient reçue pour l'ouvrer. Le prévôt ordonna de plus que «nul ne nule ne puisse acheter ou vendre de bourre de soie, se èle n'est boulie ^^^ ».
La soie retorse dont on faisait usage en France au xiv* et au XV' siècle était assez souvent tirée d'Italie, du moins nous sommes porté à le penser en voyant dans les comptes qu'elle était vendue par des marchands italiens. Toute la «soye pour les euvres de la
•') R^lemens, édition de i836, p. 877 et 378. ''
taillerie» de la maison de Philippe VI et de Jeanne de Bourgogne, sa femme, ëtail vendue par un Lucquois^^^. L*armurierde Charles V se servait de «saye^^) de Luques». La soie de Paris avait toutefois quelque renom, car, dans la maison de Charles V, en 1869, on employait de cda soyc vert de Paris pour frangier au pris de six francs et demi la livre ^'^ ». On faisait à Tours de la soie à broder au commencement du xvi'' siècle (en i5o9), car c*est de la «soye de fillet de toutes couleurs», faite à Tours, que firent usage à cette époque les brodeurs d'une tenture de velours vert au château de Gaillon.
Il n'y a guère de pays dans lequel on ne retorde la soie ou le fil de schappe ou de fantaisie; mois c'est en France, en Angleterre, en Allemagne , aux États-Unis que cette industrie s'est le plus développée.
Il est à peu près impossible de connaître, même d'une façon très incertaine, quelle valeur la production représente. Elle est d'ailleurs très variable : si la consommation des soies h coudre suit une progression ascensionnelle continue, malgré le plus grand emploi de fils de coton ou de fils de lin, la consommation des soies pour la passementerie, les tulles et les dentelles, dépend de l'état d'activité de ces fabriques, et la prospérité de celles-ci dépend du cours des modes.
Cette manufacture n'est entreprise aujourd'hui avec quelque succès qu'autant que le matériel est perfectionné de tout point. Le choix de la matière est devenu, ajuste raison, l'objet d'une attention qui n'avait jamais été aussi rigoureuse.
La population des usines est cora|>osée en majorité de femmes et surtout de jeunes filles. On trouve dans cette industrie plusieurs exemples d'organisation du travail dans les établissements, conçus dans le but de donner aux ouvrières de tout âge une occupation régulière et lucrative, en même temps qu'une excellente culture morale, une instruction simple et solide, ainsi que la pratique des ouvrages du foyer domestique.
t ') L. Douél d* Areq , Nouveau recunl de cotnplM de Vargenterie du roU de France , p. 9 5 . <') Od écrivait, au xit* siècle, indifféremment ioye ou iaye. ^*^ MondêmenU et aeleê diverg de Charlee V, p. 339.
SOIES RETOUSES.