‹ L'art de la soie: Les soiesChapitre 22 sur 77 · EN MOYENNE, PAR AN · texte numérisé non relu

EN MOYENNE, PAR AN

8OIB8 OBàGBS.

kilogr.

i,i39,6o5 766,730 856,io4

8OIB8 ODTBéBS.

kilogr.

TOTAUX

kilogr.

merce extérieur de Tltalie; on assure qu^elles sont au-dessous de la réalité. Gela est possible, mais, si cela est, nous ne croyons pas que la différence soit aussi grande qu*on le prétend.

<*) Ce tableau de Texportation et le tableau précédent de l'importation ont été établis d'après les cbiflres donnés dans le Tableau général du commerce de Pltalie {Movimenlo commerciale del regno éritalia).

(') D*après le TabUau général du commerce de la France avec $e» colonieê et les puiêêancee étrangirei.

tvpiinrraiE wATronâLi.

On aura remarqué que Timportation en France des soies grèges italiennes s'est accrue :

m noTsm , wàM ui.

En 1877 et 1878 867,500 kilogr.

En 1879 et 1880 639,800

En 1881 et 1882 963,000

Cette augmentation peut être attribuée à trois causes :

1** A la plus grande quantité de soies grèges qu on fait ouvrer en France, le prix de Touvraison de ces soies étant moins élevé en France ^^^;

*à^ A Taccroissement de la consommation de soies grèges italiennes par suite de l'extension qu'a prise la fabrication des étoffes teintes en pièces ;

3** Enfin à une demande plus forte pour les fabriques des Etats-Unis de ces soies qui sortent par le port du Havre.

Sur une exportation italienne de 3,/i96,ooo kilogrammes en totalité (c'est la quantité exportée d'Italie en 1880, d'après les documents officiels italiens), la France a reçu 1,969,000 kilogrammes. Nous disons qu'elle les a reçus, nous ne disons pas qu'elle les a consommés , car l'Italie envoie en Angleterre et aux Etats-Unis des soies dont une partie passe par notre territoire; comme il n'y a pas de droit à l'entrée, on déclare quelquefois pour la consommation des soies qui ne feront que transiter. L'Italie envoie, en réalité, directement en Angleterre, en Allemagne, en Autriche, en Suisse, en Russie, aux États-Unis, plus des trois cinquièmes des soies qu'elle exporte. Il est même à remarquer que les soies d'Italie, grèges ou ouvrées, sont très recherchées par les fabricants de ces pays, dont beaucoup ne savent peut-être pas encore tirer parti aussi bien que nous des soies d'Asie. Les Italiens sont donc devenus les fournisseurs attitrés des manufacturiers dont nous venons de parler.

(') Cest la conséquence des perfeclionnements apportés en Italie au tirage et au dévidage, Touvraison des bonnêi soies coûtant moins cher en France qa*en Italie.

La destination qui est inscrite , à l'exportation , sur les états de douane italiens, comme sur ceux des autres pays, est, en général, la première destination, et non pas la destination réelle, définitive. Des soies, même expédiées directement par les vendeurs en Angleterre ou aux Etats-Unis, sont enregistrées comme exportées pour la France, si les déclarations de sortie ont été faites pour la France, et c'est le cas le plus ordinaire.

Voici un aperçu de la différence qui existe entre l'état probable des choses et le Tableau du commerce extérieur de l'Italie :

EsiKotaiion des soies grèges et des soies ouvrées dltalie.

PATS DE DESTINATION.

France

Suisse

Autriche

Angleterre

Allemagne

Autres pays

Étatfl-Unis, Autriche, Russie, Autres pays

TOTADI

kilogr.

s6,5oo

kflogr.

i,5oo,ooo

3,5oo,ooo

kilogr.

3,Ûo3,000

i65,6oo

io,3oo

ia,5oo

6,i9s,8oo

(') D*après le MwmtnUt eommeràaU iA rtgnc d'IUtUa (Commerce ip^dal). Pi D*apri> le dinctear de la Banque des loies de MOan.

BBSBaBBaOBBEBBBBaai^BBBBBBBiBBBBaSBBBSBBiEaBBBiB^BBi

Un fait capital ressort de tout cela : c'est que Tindustrie de la soie en Italie garde le rang élevé auquel elle est parvenue; on s'efforce, dans ce pays, de maintenir, malgré la difficulté des temps, au niveau normal tout au moins, la production des cocons, des soies grèges et des soies ouvrées. On a introduit partout des améliorations, et l'on en apporte sans cesse de nouvelles; l'œuvre de transformation qu'on a entreprise est tellement étendue qu'on n'est pas près de l'avoir achevée ^^\

'') On (routera dans le rapport de M. Gaston Blanchon et dans celui de M. Ghabert l^indication très nette des procédés de travail propres à Tltalie et Topinion rai-

Les conditions économiques générales sont toujours favorables. Le prix de la main-d'œuvre, qui avait haussé lentement, s'est un peu abaissé dans quelques localités depuis 1877, mais il ne faut pas compter sur la permanence du taux abaissé des salaires. Cependant on souffre dans toutes les parties de cette industrie. La question des races ne parait pas près d'être résolue ; les bonnes graines sont chères; les maladies n'ont pas cessé de faire des ravages, et, par suite, la réussite des éducations est, de ce chef» encore aléatoire; le rendement moyen s'accrott lentement, et les cocons se vendent à bas prix. Quelque modique que soit ce prix aux yeux de l'éleveur, le fileur estime qu'il ne trouve pas, au cours de la soie grège , le profit qui lui serait nécessaire. Ce cours des soies grèges est réglé par la concurrence asiatique , comme celui des soies ouvrées l'est par la concurrence française.

Nous avons dit quelle était la force productive de l'Italie, mais il faudrait compter aussi ce qu'elle est effectivement aujourd'hui. La statistique de 1876 a donné :

Pour la filature, 83,o36 bassines; 18,067 ^^^î^^^ ^^^^ ^^ chômage;

Pour le moulinage, a,o83,i68 fuseaux; â58,/i6i avaient cessé d'être en activité.

Depuis lors, un plus grand nombre de bassines et de fuseaux ont été sans emploi, et personne n'ignore que beaucoup d'établissements sont fermés. En même temps que des filatures et des moulins se fermaient, on en rouvrait d'autres, et l'on en montait non seulement de nouveaux, mais même de plus grands que par

sonnée que ces deux juges expërimentés ont exprimée de ces procédés. Ces rapports si instructifs ne sont pas assez connus. — Nous rappellerons que deux élèves de rÉcole supérieure de commerce de Lyon, M. Pierre Pagnon et M. Henri Beau, qui ont obtenu, en sortant de TÉcole, le premier en i87i!i et le second en 1877, le prix dont le montant est employé à faire un voyage d^étude , ont rendu compte des observations qu'ils ont recueillies en Italie dans les établissements de filature et de moulinage {RtqtporU de$ élèveê lauréate de l'Ecole supérieure de commerce de Lyon, p. 10 à 5o, i54 à 168).

le passé. Si Ton pouvait faire un compte exact de toutes choses, on verrait probablement que les industriels qui ont succombé n'avaient pas réglé dans leurs ateliers la production comme il faut qu'elle le soit aujourd'hui.

L'Italie a donc souffert; elle souffre encore, cela est probable. Elle marche néanmoins toujours , elle ne se décourage pas, elle travaille comme si elle avait foi dans un relèvement prochain. Elle a vu les attardés, les faibles, lutter péniblement et tomber; les avancés, les forts, soutenir le poids de ces difficultés et rester debout* Aussi l'on agit en conséquence. Ce qui caractérise le temps présent , c'est le travail de transformation qui s'opère. On est convaincu qu'il n'est pas possible aujourd'hui de continuer à produire si l'on n'a pas une usine bien outillée et attentivement conduite, et, chaque année, des filatures et des moulins reçoivent un matériel perfectionné. C'est du reste l'impression qui se dégage des très utiles rapports de M. Gaston Blanchon et de M. Ghabert; on sent bien que ces observateurs, dont l'esprit est si pénétrant, s'expliquent que, dans les conditions où l'industrie est constituée en Italie, et eu égard à la qualité particulière de ses produits, elle ait à un si haut degré la force de la résistance.

On parait bien résolu en Italie à maîtriser, à dominer la mauvaise fortune présente par l'action d'une économie plus grande et de perfectionnements dans toutes les branches du travail qu'on est loin d'avoir épuisés. On a compris qu'il faut regarder conune normale une situation qu'on tenait d'abord pour exceptionnelle, qu'il faut ordonner toutes choses pour assurer le travail, le profit et la prospérité dans des conditions qu'on aurait naguère jugées impossibles. Ges entreprises vraiment hardies sont poursuivies sans précipitation, mais avec fermeté, et l'industrie italienne a forgé les armes qui peuvent lui permettre de continuer la résistance et, nous le croyons, de se sauver. Encore une fois, on ne peut le contester, le rendement est meilleur, le taux de la maind'œuvre est moindre, moindres sont les frais généraux, les économies sont continues, le prix de vente est plus soutenu. Les fileurs italiens ont réalisé, pour la plupart, des profits même dans de mauvais jours; nous ne croyons pas qu'il en ail été de même

pour les mouliniers. Mais, chez tous ces manufacturiers, 1 amortissement étant toujours entré chez eux en ligne de compte, leur situation est plus solide et plus nette qu'elle ne l'est ailleurs.

Nous n'ignorons ni les difficultés dans le présent ni celles dans l'avenir; mais, tout bien considéré, les efforts n'ont pas cessé d'ôtre à la hauteur du danger. La sériciculture, la filature elles entreprises qui s'y rattachent représentent, de l'autre côté des Alpes, un immense outillage agricole que le peuple italien mettra, sans aucun doute, toute son énergie à sauver.

Nous avons montré l'accroissement qui s'est produit dans la force matérielle de cette industrie. Des observateurs attentifs sont portés à croire que cet accroissement n'est pas éloigné de son terme; il est probable qu'il reprendra plus tard, et ce sera alors dans d'autres circonstances. Nous avons dit, d'après M. L. Fuzier, que, dans les dernières années, le nombre dçs bassines et des fuseaux à tordre que nous avons indiqué pour 1876 a augmenté notablement. Jusqu'à présent, l'offre de la main-d'œuvre a toujours été en rapport avec la demande, et a même été assez abondante pour que le prix soit resté modéré. On s'aperçoit maintenant que la population ouvrière se fait plus rare , et l'on signale comme une des causes de ce fait l'extension des travaux de l'agriculture et l'attention plus grande qu'on y donne. La rareté de la main-d'œuvre en relèvera le prix, et il est |H)ssible que cela ralentisse le développement ultérieur de l'industrie de la soie.

La fabrique lyonnaise est devenue moins difficile dans le choix des soies qu'elle emploie, et la soie d'Italie, d'ailleurs mieux filée, mieux ouvrée, filée à bouts noués, comme nous l'avons dit, a pris, dans bien des cas, la place de la soie de France. Ainsi, grand progrès accompli en Italie et moindre besoin en France de soies de tout premier mérite : on voit les conséquences. Il s'en est suivi que des soies grèges d'Italie ont remplacé des soies grèges des Gévennes, et l'on ne s'est pas arrêté là.

Quant aux soies ouvrées, il s'est établi, dans les ateliers italiens, une sorte de division du travail qui n'est pas nouvelle, mais qui est plus marquée qu'autrefois. Elle a eu son effet ordinaire; elle a conduit à une plus grande habileté. On sait avec quel

art on fait les organsins dans les usines du Piémont et les trames dans les usines de la Lombardie. On sait aussi que Touvraison des soies d'Asie a été portée, dans l'ensemble, à un degré de perfection incontestable; on peut faire aussi bien, on ne ferait pas mieux ^^). Cette ouvraison est à elle seule une industrie spé* ciale, étendue et qu'on a vue souvent florissante.

On a beaucoup parlé de la modicité des salaires en Italie. Le prix de la main-d'œuvre est, dans la filature et le moulinage, un facteur important, cela est évident; mais ce n'est pas à cet avantage relatif que l'Italie doit d'avoir pu imprimer une aussi vigoureuse allure i la marche de ses industries. Nous avons voulu du reste connaître de nouveau avec certitude le taux des salaires ^^^ et nous avons obtenu, grâce à l'obligeance de notre collègue M. Fuzier, de feu M. Gesare Bozzotti et de la maison Alberto Keller, pour une période de quinze années, le relevé des livres de paye de plusieurs établissements italiens. Nous en donnerons le résumé à l'Appendice ^^\

Le Jury de l'Exposition universelle de 1878 a décerné la médaille d'or à cinq industriels italiens, dont voici les noms :

M. Alberto Keller, à Milan (q85 bassines et 30,780 fuseaux, 1,900 ouvriers, produisant de iq,ooo à 17,000 kilogrammes de soie grège et de s3,ooo à fi5,ooo kilogrammes de soie ouvrée);

M. Francesco Chicco, à Fossano [alto bassines, 800 ouvriers,

<>) On peut assurer que c^est en Italie, surtout dans la Lombardie, qu'on fait le mieux les trames de soies de Chine.

(*) Nous rappellerons que nous avons donné, dans notre rapport de 1875, pour le prix de la main-d'cBuvre dans les établissements de filature et de moulinage en Italie, des chiffres qui ont été souvent cités et dont personne n'a contesté l'exactitude {L'industrie de la me, a* édition, p. 9 a).

(^) On trouvera sur l'industrie de la soie en Italie de nombreux renseignements, pour la plupart dignes d'attention, dans les Atti del Comitato deW inchieeta ûtduetriak, Trattura e torcitura délia eeta, 187a. Nous citerons comme modèle d'étude sur la filature et l'ouvraison , dans une province , la Manografia délie filande a vapore ejilatoi nel FriuU e cenni euUa eericoltura, par G. Kechler, 1878.

produisant qq^ooo kilogrammes de soie grège qu'il fait ouvrer dans ses deux moulins);

MM. Enrico Meyer et G"', à Milan (786 bassines et s 6,5 00 fuseaux, 9,3 00 ouvriers);

MM. Barbaroux père et fils, à Turin (6â6 bassines, 3 moulins, 1,2 5 ouvriers, produisant 3/t,ooo kilogrammes de soie grège et 39,000 kilogrammes de soie ouvrée);

MM. Ceriana frères, à Turin (1,000 bassines, k moulins, a,6oo ouvriers, produisant 3 0,0 00 kilogrammes de soie grège et 35,000 kilogrammes d organsins) (^\

Le Jury a regretté de n'avoir pas obtenu du Conseil des présidents la médaille d'or pour M. G.-B. Denegri, à Novi (Ligurie).

(*) Les chiffres qui donnent une idée de l'importance de ces maisons se rapportent à Tannée 1878.

Dans les vastes salles du palais de TExposition où les produits delà filature et du moulinage français étaient réunis, des tableaux peints qui formaient la décoration des parois faisaient connaître au public l'importance de l'une et de l'autre industrie, et leur distribution sur notre territoire à la fin de l'année 1877. ^^^^^ mons tous ces renseignements :

Une récolte de 8,816,000 kilogrammes de cocons frais, re* présentant, au prix moyen de 5 francs par kilogramme, lih millions de francs;

227, S&5 bassines pour la filature;

376,590 tavelles pour le moulinage.

Comparons: De 100 avant la maladie, la production des cocons est descendue, dans la période triennale de 1878 à 1880, à 63 en Italie et à 38 en France. La perte de l'Italie était encore du tiers, et celle de la France des deux tiers; mais, en 1871 et en 1879, l'Italie produisait presque autant de cocons qu'autrefois, et dans les mêmes années (1871 et 1873) le déficit était, en France, de 66 p. 100.

Quant au matériel, bassines et fuseaux, il est en Italie au moins triple de ce qu'il est en France.

Il est évident que, en France, il y a eu amoindrissement, mais nous nous sommes amoindris en conservant, dans la plupart des cas, une réelle supériorité. L'excellence de nos produits, les fabricants la tiennent pour certaine ; tel est aussi le sentiment de deux hommes, dont l'autorité est grande à juste titre, de M. Alexandre Heimendahl , président de la Chambre de commerce de Créfeld, juré pour l'Allemagne en 1873, et de M. Luigi Fuzier, membre de la Chambre de commerce de Milan , juré pour

rilaiie en 1878. Nous ne pouvons mieux faire que de citer leurs paroles au début de cette étude :

Q(La France tient encore la première place, a dit M. Heimendahl; cependant son immense importance primitive a baissé en partie ^^l»

«Les principaux producteurs français de soies grèges et de soies ouvrées, a dit M. Fuzier dans son rapport, ont présenté des produits qui vont de pair pour le mérite avec ceux des premières marques italiennes, et qui ne laissent rien à désirer, ni quant à la perfection du travail, ni quant à la qualité ^^^»

Notre exposition avait un éclat de bon aloi : des soies fines, nettes, nerveuses, régulières, parmi lesquelles les soies des Gévenues étaient sans rivales ; des soies d'Europe ouvrées avec une perfection à laquelle les Italiens n*ont pas atteint ; des ouvraisons de soies asiatiques, dont quelques-unes sont égales k celles d'Italie. Production excellente de tout point dans l'ensemble, cela n'est pas douteux ; mais nous sommes malheureusement dans un temps oit cette excellence, que nous la devions à notre sol ou à notre travail, n'est plus aussi nécessaire, où on ne lui accorde ni le prix qu'elle mérite, ni celui auquel elle a été acquise. Voilà une des raisons des souffrances prolongées qui causent une émotion naturelle ; c'est même la raison principale. Dans l'état pré* sent des goûts et des besoins, avec le niveau de prix que les consommateurs ne veulent pas dépasser pour les achats d'étoffes, les fabricants sont forcés de faire emploi de soies d'une moindre valeur. Ces soies, l'Asie les fournit en abondance, et nous montrerons plus loin la large part que la Chine et le Japon ont prise dans nos approvisionnements.

En fait, il s'agit de convenances de la consommation, plut6t que de changements dans la mode; il s'agit d'une sorte de révolution économique dans le costume, révolution qui a eu des causes diverses et dont nous avons signalé les premiers mouvements, il y

t') Bericht ùber Snden und Seidenwaaren aufder Wiener WeltausêteUung , p. 5. ^') Relazione, p. 98.

a uae vingtaine d'années. L'usage des belles étoffes, partant remploi des belles soies, n'a pas été absolument abandonné; il a été très restreint, trop restreint pour que l'influence exercée par la demande de ces soies fût sensible. Nous aborderons cette étude dans la deuxième partie de notre travail.

Nous croyons à la durée assez longue de la préférence donnée aux étoffes de prix modique, mais les belles étoffes rentreront un jour dans le courant d'une plus grande consommation, et ce jour peut n'être pas bien éloigné : rien n'est plus vrai, au moins pour les habitudes humaines de cet ordre, que la vieille allégorie de la roue de la Fortune. Il faut le dire aussi : depuis une quinzaine d'années, la consommation n'a plus eu ses libres allures, son mouvement normal; elle a été violentée, a cédé à des entraînements voulus et a eu quelque chose d'artificiel; il est vraisemblable que cet état ne sera pas permanent. Il semble qu'il soit dans la nature des choses, h l'époque présente, que le goût du bien-être et du luxe s'étende et que le luxe lui-même soit plus grand.

Quiconque a vu notre exposition de soies en 1878 et a entendu le langage qu'ont tenu, dans des débats publics récents, les membres du Parlement qui représentaient les intérêts d'un assez grand nombre de producteurs, éleveurs, filenrs et mouliniers, aura été embarrassé de se faire une opinion sur l'état des choses dans notre pays* Il l'aura été encore plus s'il a fait, en dernier lieu, le dénombrement des forces productives italiennes et des progrès accomplis chez nos voisins : dépérissement de ce côté des Alpes, développement de l'autre côté.

Nous n'avons pas, quant à nous, d'indécision, et ce que nous avons indiqué, il y a quelques instants, marque quelle est, suivant nous, la cause première d'une situation dont les difficultés sont évidentes.

Nous n'avons rien à retirer de tout ce que nous avons dit à l'honneur des Italiens. Ils ont fait beaucoup, et l'étendue, comme la rapidité de leurs progrès, est bien faite pour justifier la haute estime que nous professons pour ces rivaux auxquels aucun effort n'a coûté. Us ont fait beaucoup, mais c'est qu'ils avaient beau-

coup à faire. Il fallait raccourcir la distance qui les séparait de nous ; ils l'ont fait. Il fallait introduire dans toutes les parties du travail des perfectionnements, inconnus alors chez eux, familiers à tous chez nous. Il faut aussi être meilleur fileur en Italie qu'en France , parce qu'on met en œuvre, dans le premier de ces pays, le plus souvent des cocons de moins bonne nature. Par toutes ces raisons, une activité extrême, d'autant plus grande que, par suite de la constitution territoriale du pays, cette activité était entretenue à l'aide de ressources qui, dans des conditions semblables, auraient fait défaut en France. On a donc fait preuve en Italie d'un rare esprit d'initiative, de beaucoup d'intelligence et de vigueur; on a voulu égaler, dépasser l'industrie française. Toute idée nouvelle a été étudiée, toute invention expérimentée, toute réforme appliquée; on n'a été indifférent à rien. On comprend qu'un pareil mouvement ail exercé une action heureuse sur l'ensemble des manufactures; il a produit ses conséquences inévitables, et c'est ce que nous avons montré. Cette force acquise, l'Italie ne la garde qu'au prix d'un dur labeur, car elle se ressent également de cet état général des choses si défavorable à la consommation de la soie. c^Il faudra beaucoup d'habileté et de diligence, un travail poursuivi sans relâche, a dit notre collègue M. Fuzier, pour maintenir à son niveau actuel l'industrie de la soie en Italie, et surtout pour la rendre plus prospère. Cette habileté et ce travail sont devenus plus nécessaires par jsuite de la crise qui sévit depuis si longtemps et qui s'est accrue. La production a surpassé la consommation ! . . . La consommation a diminué!... ^^\v

Mais est-ce qu'on n'a rien fait en France? Est-il vrai que, comme cela a été dit, ^la ruine soit complète, quelle soit générale, définitive, dans tous nos départements du Midi 79? Nous ne pouvons pas partager cette opinion, et nous allons expliquer qu'il peut y avoir à la fois amoindrissement de l'importance de l'industrie, et maintien, non seulement de la force propre, mais aussi de la supériorité de cette industrie.

^'^ Relazione, p. A 7.

Et d'abord rappelons que, dans la généralité des cas, du fait du sol, du climat, des eaux, du fait aussi d'une longue tradition dans l'application des procédés, la France est, par-dessus tout, producteur de cocons dont on tire des soies d'une nature rare, de soies également d'une qualité exceptionnelle. On nous permettra d'insister là-dessus parce que cela est capital. « Nos vieilles races de montagne, a dit Duseigneur, donnent le brin le plus net, le plus régulier et le plus élastique. » Un de nos premiers fileurs a pu dire avec vérité : « On ne trouve qu'en France des soies d'une telle pâte.D En effet, les cocons filés par des vers des anciennes races françaises sur les collines ou les montagnes, dans les départements de l'Ardèche et du Gard par exemple, ont une qualité supérieure. <( On récolte sur les terrains granitiques , sur les terrains schisteux, nous faisait observer notre collègue M. Louis Boudon, des cocons qui fournissent des soies soyeuses, légères, luisantes, élastiques et nettes.» Un ancien fileur de l'Ardèche, M. Louis Bourret, a présenté la même remarque dans l'intéressante étude qu'il a faite de l'état de la production en France et en Italie ^^K

Notre production de cocons , pour les deux tiers au moins , est donc telle, qu'elle est représentée, au sortir de la filature, par des soies dont nous venons de dire la valeur exceptionnelle. Mais il faut avoir l'emploi utile de ces soies , ou plutôt il faut que le tissage en ait absolument besoin, et, s'il peut s'en passer, on comprend qu'on perde les avantages de la position. Nos cocons n'ont plus alors que la valeur de cocons récoltés sur d'autres sols, dans les vallées ou dans les plaines, cocons certainement inférieurs, dont la soie est, en général, lourde, terne, duveteuse, peu nerveuse et peu régulière.

Entrons dans les détails.

La production des cocons a diminué en France. Avant d'aller plus loin, il faut signaler un premier fait digne d'attention : nous sommes, à présent, pour les graines, indépen-

(*) Bulletin de$ travaux de VUnûm de» Jilateurt et de$ moulinten françaU , 1876, n' 1, p. /ig.

Prodnotioii des oooons fraU en Franoe^^^

nmoTmitrABAi.

De 1865 à 1867 15,173,000 kilogr.

De 1868 à 1870 9,65o,ooo

Përiodes 1 De 1871 k 1873 9,484,3oo

triennales. \ De 1874 k 1876 7,394,900

De 1880 à 1882 8,5a3,3oo

P^rindp« \ ^ ^865 à 1870 l!l,4ll,500

renoues ^ ^^^^ ^ ^^^^ 8,439,4oo

sexennales. J j^ ^g^^ ^ jggg 8,a6i,ooo

Nous avons pris des moyennes pour avoir une vue plus juste des choses.

On n'a pas eu une seule fois, depuis dix-huit ans, de récolte comparable à la ri^colte qu'on obtenait avant i85o, et, de plus, il y a eu dans l'ensemble dëcroissement continu. La récolte la meilleure, celle de 1866, a été de i6,4oo,ooo kilogrammes; la moindre, celle de 1876, a été de 9,387,000 kilogrammes.

Si nous ne tenions compte que des dernières années, nous constaterions une progression ascensionnelle :

1879 4,797,700 kilogr.

Mais la production est encore trop incertaine pour qu'on puisse compter sur la continuité de cet accroissement, et il ne nous parait guère probable que, dans Tétat présent des choses, le montant de la récolte en i88â soit dépassé ^^l

Le diagramme ci-dessous montre dans quelle mesure les récoltes ont varié de 1869 à 1889; on remarquera que les différences ont eu plus d'amplitude en Italie.

0) D^aprèfl les renseignements qae le Ministère de ragriculture nous a donnés. ^*^ L^accroissement s*est en effet arrêté : la récolte n'a été que de 7,659,835 kilogrammes en i883.

Production des oooons en Italie et en Franoe.

ni usa 1870 1871 tBTÎ IR

W uu IMl 1

Mt

Italie

France

La réflexion suivante a été faite : D'où vient que la production n'a pas repris une marche ascensionnelle, dès que, par suite de la déconverte de M. Pasteur, on a pu mettre à l'éclosion des graines saines ?

Cette question a été faite si souvent que M. le Ministre du commerce a jugé qu'elle devait trouver ici une réponse. Une explication est, en effet, nécessaire, quoiqu'elle doive nous amener à nous répéter.

Sans doute M. Pasteur a démontré que, en faisant usage d'œufs pondus par des vers à soie sains, en soumettant de plus ces œufs à un examen rigoureux , on peut éviter que les vers ne soient attaqués par la pébrine, qui est une maladie héréditaire (c'est la maladie qui a causé tant de ravages dans les magnaneries et qui a ruiné tant de sériciculteurs"'). S'il n'y a pas certitude,

i*' Nous D'aroDfl pas i parler des travaux it M. Pasteur ; leur baute valeur n'ett plus roatttiée. Les mëUiodea que H. Paslcur a ëUblies sont eotrëes partout dans U pratique.

il y a une grande probabilité^^). Il a fallu, pour arriver h ce résultat, décider beaucoup d'éleveurs à se servir du microscope pour faire choix des papillons reproducteurs, et instituer le gramage cellulaire. On est, par suite, rentré en possession de races indigènes à cocons jaunes, rustiques, riches en soie^^^. C'est un très heureux résultat. Grâce à la méthode de sélection, on pourra le conserver. On a même repris, dans ce qu elles avaient de meilleur, les anciennes habitudes de production , car on a compris qu'il fallait donner aux vers plus d'espace, de l'air renouvelé davantage, plus de nourriture et plus de soins, qu'il fallait aussi produire à bon marché. On est revenu , dans bien des localités , à la petite éducation en famille, avec de petites chambrées, sans installations co&teuses et avec peu ou point de main-d'œuvre étrangère. Tout cela ne suffit pas. M. Pasteur a donné le moyen d'éviter la pébrine; il n'est pas toujours possible de prévenir hi fiacherie , la muscardme et les autres maladies (^). Nous avons eu, depuis une dizaine d'années, des saisons peu favorables à l'élevage des vers à soie, et des intempéries anormales ont compromis la récolte qu'on attendait des éducations même le mieux conduites. Or, le plus ou le moins d'abondance de la récolte des cocons dépend beaucoup des conditions atmosphériques.

Ainsi, en premier lieu, on ne peut pas, quant à présent, préserver les vers à soie de maladies qui sont souvent la conséquence de conditions atmosphériques défavorables, ces perturbations atmosphériques ayant été plus fréquentes dans les dernières années; en second lieu, depuis les travaux de M. Pasteur, la consommation, par suite la demande des belles soies n'est pas revenue à son ancien niveau. La diminution de la demande de ces soies a

(^) On serait certain de préserver les vers de la pébrine, s^ils étaient le produit de pontes de femelles abiolument saines.

(') Il reste à réintroduire dans les éducations une race rustique â cocons d^an beau blanc, d'origine chinoise ancienne, qui était en quelque sorte propre au département de TArdèche.

W Les maladies des vers à soie sont décrites dans les ouvrages spéciaux. La pébrine est caractérisée par les eorptieculeê que Guérin-Méneville a observés le premier en 1869 et qu*on regarde comme étant des algues parasites. La muecardine est produite par la végétation d*un champignon, le Botrytie Biuiiana, dans le corps de la chenille. Là fâcherie est due, diton, k faction d^un ferment et d'un vibrion.

amené rabaissement de leur prix ^^\ Ce dernier fait doit être particulièrement retenu; il explique, disons-le une fois de plus, cette sorte de dépérissement de la sériciculture en France.

Aussi que s'estr-il produit ?

Le nombre des sériciculteurs a diminué.

Nombre des sérioionlteurs.

En 1868 397,180

IDe 1869 k 1871 307,661 ^'^

De 1872 h 1874 3^3,499

De 1875 h 1877 aii,ao5

De 1878 i 1880 191,018

Aimées 1881 , 1883 et 1883 166,617

La quantité de graines mises à Téclosion a également diminué.

Qnaniités da graines mises à l'éolosion.

m MOTBIIRI , PAt AS.

Avant la maladie 9&&,ooo onces ^^K

IDe 1869 à 1871 869,098 cartons et onces.

De 1872 à 1874 809,604

De 1875 à 1877 667,131

De 1878 h 1880 607,98a

Aimées 1881, 1882 et 1883 ,. . 346,386

D'où cette conclusion que, dans Fétat présent des choses, le prix obtenu pour les cocons n'est pas rémunérateur, et que le cultivateur a, bon gré mal gré, voulu réduire la production.

Mais, si nous comparons ces trois choses : le nombre des éleveurs, la quantité de graines mises à l'éclosion, la quantité de co-

^') L^abaissement da prii, par suîle de la diminution de la demande, n*a pas éié anssi grand qu^îi Teût ëtë si la production fût restée au même niveau, mais la production a été moindre, et la consommation des étoffes de soie riches a toujours, qudie que soit la mode, une certaine importance.

0) La dimiaotion du nombre des éducateurs dans la période de 1 869 Â 1871 provient de la diminution en 1 870 , pendant la guerre avec TAllemagne.

<') On dit même que, de i8â8 Â iSSa, on mettait à Tédosion, par an, plus d^un million d^onees d^œufs de vers à soie.

cons obtenus, nous observons que, sur loo pour la période de 1 87 a à 1 87 A , le décroisseineni s'est produit comme il suit :

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