‹ L'art de la soie: Les soiesChapitre 75 sur 77 · AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE · texte numérisé non relu

AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE

Depuis deux siècles et demi, on a poursuivi dans les Étais- Unis des essais de naturalisation des mûriers et des vers à soie. Plus d'une de ces expériences a réussi, on a eu de hautes espérances, on a formé de larges projets, on s'est pris de passion pour cette entreprise, et, finalement, les éducations qu'on conduit à présent, disséminées dans presque tous les états de l'Union américaine, donnent une quantité de produits si petite qu'il n'y a pas lieu d'en tenir compte.

L'histoire des essais qui ont été entrepris en Amérique, et particulièrement aux États-Unis, a été écrite plusieurs fois; celle qui repose sur les documents les plus sûrs et qui est la plus complète a pour auteur M. William G. Wyckoff, secrétaire de The sUk Association of America ^^\

Nous nous occuperons, en premier lieu, des États-Unis.

Le mûrier était indigène dans l'état de Virginie, et il y était très abondant; cela résulte d'un témoignage daté de 1610 ^^'^ L'Assemblée générale de la colonie ordonna , en 1 6 1 9 , la plantation de mûriers et l'élevage des vers à soie, et, dans une note de la même année, on lit que, dans la Virginie, «il y a une quantité innombrable de mûriers et des meilleurs, et qu'on trouve à VéUU naturel sur les mûriers des vers à soie qui produisent de très bonne soie». Le roi Jacques I'' fut prié de donner à la compagnie qui avait entrepris la colonisation de la contrée, ce des œufs de vers

<*) Celte bisloire forme la première partie du rapport de M. W.-G. Wyckoiï sur Tiadustrie de la soie aux Étals-Uais (Report on ihe iilk manufacturing induttry of thê Uniled Siatei, 3a pages), uae des monographies anneiées au Reporl on thê Manufacturée of the United StaUi at the tenth Cen^(June t, i88o), i883.

^ï Purcbas, Pilgrims, vol. IV, p. 178/1 , cilé par W.-C. Wyckoff.

soie ^^^ ; les acheteurs devaient être mus par des considérations particulières. La filature était conduite par des Italiens.

Nous ne nous arrêterons pas aux entreprises faites dans le Gonnecticut de lySS à 1766; de celles de la Pennsylvanie nous signalerons surtout ce qui est relatif à la filature. Un établissement fut ouvert à Philadelphie en i770,et Tony fila^en 1771^ 1,0 5 kilogrammes de soie tirée de cocons, dont les deux tiers venaient de New-Jersey.

Dans les états dont nous venons de parler, le zèle fut très vif; les femmes prirent la tête du mouvement, et plus d'une d'entre elles tint à avoir des vêtements faits de soie récoltée, filée, teinte et tissée sur sa terre ^^K

La guerre de Tlndépendance fit suspendre tous ces travaux. Jusqu'en 1830, la partie agricole et la partie manufacturière restèrent à l'état d'industrie domestique, divisée, en réalité peu avancée, mais, de 1780 à i8q5, cette culture s'était répandue dans presque tout le territoire. On ne faisait, il est vrai, dans la plupart des familles que peu de soie, de q à a5 kilogrammes par an dans chacune de ces familles.

Ce qui a été appelé le Morus multicaulis mania commença vers i8â8 et dura jusqu'en 1839; on spécula avec fureur sur les boutures de cet arbre, et le prix des cent boutures, de i5 francs au début, monta à i,5oo francs, même jusqu'à 5i,5oo francs. Pendant le temps de ces folies, on vit surgir de hardies entreprises, et les gouvernements des états les protégèrent; les illusions étaient alors {générales ^^\ De nombreuses sociétés furent fondées, et, dans bien des villes , il n'y avait guère de maison où l'on n'élevât des vers à soie. On passa bientôt de l'extrême confiance au décou-

^') Manufactura ofthe United Siateê m 1860, lotroduclion, i865, p. xcviii.

^*) On a renouvelé cela plusieurs fois depuis iors; plus d*un drapeau américain a élé fait dans ces conditions. Charles II portait , en 1 660 , à la cérémonie du couronnement, un vêtement fait de soie de Virginie. La reine Caroline et la reine Charlotte tinrent de grands lèvera, vêtues la première de soie de Géorgie, la seconde de soie de Pennsylvanie. En 1883, une société («L'Association des femmes américaines pour la production de la soie?)) a offert à la veuve du président Garfield une robe de soie brochée, dont la soie avait été récoltée dans quatorze des étals de TUnion.

^'' r L'Amérique est destinée à devenir un rirlie pays producteur do soie et de

/i6(V SOIES DES VERS DOMESTIQUES DU MÛRIER.

Récoltes de oocons aux États-Unis.

flLBOI.

Dolbrt. Pnoct.

183â i!i5o,8oo 3,299,000

1843 i4o,5oo ^*^ 716,000

D*autres estimations sont aussi élevées : ainsi G.-T. Poussin, ministre de France aux Etats-Unis, a donné, pour l'année iS/ioiS&i, la quantité de 164,493 kilogrammes ^^l

Le Ministère du commerce a reproduit, d'après des rapports de nos consuls, des chiffres peu différents ^^^ :

1841 173,000 kilogi*.

1843 i43,ooo

\ Tout cela est tenu pour inexact par des hommes compétents,

! et, d'après ce que nous avons recueilli sur ce sujet, nous parta-

I geons leur opinion.

Le recensement décennal officiel, quand même la statistique de l'agriculture ne serait pas absolument certaine, présente des résultats qui ne doivent pas être éloignés de la vérité^^^.

; ^') Le chancelier dti consulat général de France à New-York a donné le chiffre de

i4o,5oo dollars, et M. Brockeii celui de 1,600,000 dollars! » ^') ïk lapuÎMêanee américaine, 18/18, t. Il, p. 399.

! ^^) Documents gttr le commerce extérieur, n° a56, p. 97; n" 610, p. Hq.

; ^^) The itatisUci oj the twalth and ùuhutry ofthe United States, 1 879. Census 1 800,

*■ P* 9* } ^<0n«iM 1860 , p. 89; Census tSjo, p. 85.

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cocm» rtflit witotMis ■1 1881. M 18S3.

kilogr. kiloi^.

d'Ulah 55o 8ao

Étals ) ^* Cdifoniic^'' 38o 46o

de Kansas 370 ^5o

de Louisiane 870 â5o

Enfin, d'après les renseignements les plus récents, la récolte de cocons frais n'avait atteint 900 kilogrammes dans aucun état, et n'avait été que de &5o kilogrammes à peine dans trois ou quatre états. Cette année (i883), les éducations sont assez nombreuses : elles sont toujours éparpillées, très petites, elles donnent des cocons de valeur in^le, et, si le produit total est un peu plus élevé, la différence en plus sera faible.

On assure que dans plusieurs états, notamment dans la Californie et le Kansas, le climat est excellent et le sol fécond, que les mAriersont à peu près partout une végétation vigoureuse, que les éducations réussissent toujours ^^ Malgré cette situation favorable, on n'est pas arrivé au but qu'on s'était proposé. On n'obtient dans un grand nombre d'éducations qu'un cbétif rendement. On se ressent aux Etats-Unis, comme en Australie, de la rareté, ou plutôt de l'absence d'une population rurale patiente, attentive et soigneuse et de la cherté de la main-d'œuvre. Si l'on n'a pas avancé davantage dans la voie qu'on a rouverte plus d'une fois, c'est peutêtre aussi parce qu'on a gardé trop bonne opinion des résultats obtenus dans le passé et de quelques succès faciles, parce qu'on n'a pas tenu surtout un compte suffisant des conditions économiques.

On se prend aujourd'hui à l'espoir de reproduire partout des cocons qu'on dit être meilleurs que ceux de France (!), de les produire avec assez d'abondance pour approvisionner les manufactures américaines et fournir en outre un aliment nouveau au commerce extérieur. On élève les vers è soie, comme nous l'avons

(') La rëcolte de cocons était de 1,1 5o kilogrammes en 1868.

t*) n faut lire les communications qui ont été faites â la Sodëtë d^acclimatation par L. Prévost, un sériciculteur eathousiasle qui était établi en Galiromie. — Duseigneiir prenait intérêt aux éducations californiennes.

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siècle el demi^^\ les plantations en sont restreintes; cette espèce, nous a dit M. Gh.*V. Riley, du Ministère fédérai de l'agriculture, ne pousse pas faciiement^^^.

On nourrit les vers dans plusieurs localités avec les feuilles d'une autre moracée : le Maclura auranûaca de Nuttal {Osage orange) , qui est planté en haies et dont la végétation est vigoureuse. M. Riley est d'avis que, en évitant de donner aux vers les feuilles les plus tendres, on n'observe guère de différence avec le résultat, en quantité et en nature de soie, obtenu par l'alimentation des vers avec le mûrier ^^^ Nous reviendrons sur ce sujet.

On élève des vers de presque toutes les races : des vers annuels dans les états du Nord et du Centre; des vers annuels, bivoltins, trivoltins, dans les états du Sud. Les graines de la race des Pyrénées à cocons jaunes et celles de la race japonaise à cocons verts sont indifféremment mises à l'éclosion. Gomme nous l'avons fait remarquer déjà, cette opinion a cours aux États-Unis que la soie américaine est des meilleures, et l'on a même dit la meilleure. On a été plus loin; on a rendu publique une reconnaissance de ce fait qui n'est pas sans singularité. Nous lisons dans un écrit qui a été publié par ordre du Ministère fédéral de l'agriculture, et qui est dans les mains de la plupart des personnes qui s occupent de sériciculture aux Etats-Unis, cette assertion que cde chef de la Commission française au Centenaire a fait l'aveu qu'il n'y avait pas en France de soie supérieure à celle qui était à l'Exposition (de Philadelphie) et qui avait été obtenue dans la Caroline du Nord ^^^ 9. Cette déclaration n'aurait de valeur que si ce <t chef de la Commission française 79, dont on n'a pas fait connaître le nom, était compétent en pareille matière. Ce qui est certain, c'est que le Jury spécial de l'industrie de la soie à l'Exposition universelle de 1878, qui a examiné les soies et les cocons nord-américains,

(0 On a vu plus haut qu'il semble que le mûrier propre a la nourriture des vers k soie est indigène dans la Virginie.

(*) Cependant plusieurs variétés du Monu alba sont à présent Tobjet de demandes suivies pour les États-Unis.

(') Gbas. V. Riley, Thê iWcworm; Mng a briêfnumual of inêtruetioM for thê production of êiJk (in'fA Uluêtration»)^ i^79f P* ^Q*

<*) Ch.-V. Riley, The nlkworm, p. 6.

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a porte sur ces produits un jugement tout à fait différent. La vérité est que ces produits sont très inégaux , et que , s'il y a dans le nombre quelques bons cocons , on ne peut établir aucune comparaison avec les cocons et les soies des Gévennes, pour ne parler que de ceux-ci.

Il s*est établi un commerce nouveau, le commerce de tout ce qui se rapporte à Téducation des vers à soie : graines de vers à soie , boutures de mûrier, matériel de magnanerie. Des écoles ont été ouvertes dans plusieurs localités. Une vive excitation est produite en faveur de la sériciculture, et voici un exemple, emprunté à une publication populaire, des espérances quon fait nattre : «Le D' Alfred S. Kennedy, dans une récente livraison du Textil Record of America, dit qu'une magnanerie modèle de 5o acres en Australie, où Ton avait dépensé 3o,8iâ dollars (i 58, 680 francs) pour l'achat de la terre, les bâtiments et les arbres, et 7,711 dollars (39,710 francs) pour les frais dans la première année, a donné, dans cette même année, un produit de 33,5189 dollars (1 16,780 francs)^^).» Nous ignorons dans quelle partie de l'Australie un résultat aussi extraordinaire a été obtenu et d'après quelle autorité l'auteur américain l'a fait connaître.

On fait donc encore beaucoup d'efforts, sans qu'on ait toutefois les mêmes espérances qu'il y a un demi-siècle. Les femmes ont pris part de nouveau à ce mouvement, et une société de dames s'est formée à Philadelphie ^^^ dans le but de faire de la sériciculture une petite industrie domestique dans les campagnes. On trouvera dans le sixième rapport annuel du Bureau de la statistique du travail du New-Jersey une notice du ver à soie et de son élevage, illustrée par des dessins gravés sur bois que l'Association des femmes a fait faire, qui montre avec quelle attention on fait pénétrer dans le pays la connaissance de tout ce qui se rapporte à ce travail ^^K

(*) Money-malàng for womên and ehâdren, Tke Jeney $Uk cohny. New-York,

<*) Thê women'ê iilk culture Aêiociation of ihe United Statee,

(') Sixih annaal report of the Btweau of itatiêûet of labor and indueiriee of New Jeney, i883, p. 907 â 997.

On a va qu'on tirait la soie vers lySB dans la Géorgie, et vers 1771 à Philadelphie; celte industrie a eu une courte durée et avait laissé si peu de souvenirs que, au commencement de ce siècle , on citait plusieurs femmes comme étant les premières qui avaient dévidé les cocons. La filature n'existe pour ainsi dire pas aui États-Unis; le problème de son établissement d'une façon durable n'est pas résolu. Quelque confiance qu'ils aient dans l'esprit d'invention des mécaniciens américains, ceux qui croient à l'accroissement prochain des récoltes comptent sur la vente des cocons sur les marchés d'Europe.

On fait cependant le tirage des cocons dans plusieurs localités. Quelques sociétés de sériciculture ont entrepris le dévidage sur une très petite échelle; M. Riley cite trois établissements comme faisant filer leurs cocons : c'est la ferme de Silkville , dans le Kansas; une colonie de Français et d'Italiens, établie k Fayetteville, dans la Caroline du Nord, et une colonie d'Italiens à Vineland, dans le New-Jersey. Une filature est h Gorinth, dans le Missouri, et une autre à San-Francisco.

Une filature de douze bassines a été fondée récemment (en 188 3) par un Français à la Nouvelle-Orléans. Elle est en pleine marche et alimentée par des cocons américains ^^K

Le moulinage est solidemeat organisé. Le premier moulin fut érigé en 1810, à Mansfield, dans le Gonnecticut ^^^ par Rodney Hanks et Horatio Hanks; les fondations d'usines, les perfectionnements de machines, les formations de grandes compagnies se sont succédé particulièrement depuis i86&, et il est certain que cette industrie a été conduite avec beaucoup d'habileté ^'^

(^) Bulletin dêi toiêi et deê êoierieê, du 99 décembre i883. Sixth annual r^crt of the Bureau ofetatûtice. . . of New Jer$ey, p. aos. — Cinq femuM, ehacane d*aii pea plus de 8 hectares, exploitées par des roëtayera piémontais, sont attenaotes à la filature.

(*) Livraison des soies aux États-Unis a pris naissance à Mansfield et a reçu dans cette ville les perfectionnements les plus importants. Cependant le développement de cette industrie a été très lent. En i83o, il n*y avait encore à Mansfield que Sa broches à douUer et 84 à tordre (W. Wyckoff, p. 17).

(3) Voir le rapport de M. William-G. Wyckoff , 1 883 ; voir aussi la note publiée en i875parM. A.-T. Lilly.

En 187a, 96 établissements, avec 1,00 3 chevaux de force, 199,178 broches et â,o6& ouvriers;

En 1876, 35 établissements, avec 1,1^^7 chevaux de force, 1 5 1 ,o38 broches et 5, 1 5o ouvriers.

Ces usines sont dans les états de Pennsylvanie, de Connecticut, de New- York, de Massachussetts , et en plus grand nombre dans Fétat de New-Jersey.

II n'a pas été fait, lors du recensement de 1880, d'enquête particulière sur le moulinage.

On trouvera des renseignements sur l'industrie du moulinage aux Etats-Unis dans le rapport de M. P. Regnard sur les rubans et les velours à l'Exposition universelle de Philadelphie ^^^

Les mouliniers américains n'ont pas cessé de faire une vive opposition à l'importation des soies asiatiques redémdées au lieu de production; néanmoins cette introduction n'a pas cessé d'augmenter, grâce au maintien de la franchise de droits, les fabricants trouvant à l'emploi de ces soies de réels avantages.

Les métiers des moulins américains marchent avec la vitesse la plus grande qui permette d'obtenir un bon ouvrage. Cette vitesse est nécessaire pour produire rapidement le produit destiné à faire des articles dont la demande est éphémère. Pour des broches qui tournent aussi vite, il faut avoir de la soie très régulière. La soie de récolte américaine fut filée dans ce but avec un soin particulier, de telle façon que cette soie étant la plus facile à travailler, on la préféra à toute autre. En 1 8 Ao , on voulut obtenir une préparation différente de la soie de la Chine pour le marché américain, et l'on envoya à Canton des écheveaux de soie américaine avec l'ordre de faire des écheveaux de tout point semblables. On expédia même en Chine des dévidoirs perfectionnés par M. Nathan Rixford. On reçut, en réponse à ces demandes, des soies de Canton dites redévidées [re-reeled)^ qu'on s'appliqua, à plusieurs reprises, à faire faire de meilleure qualité, tant en choisissant mieux les soies qu'en apportant plus de soin au redévidage. C'est en 1868 qu'on est arrivé à un degré de perfection suBi-

<■) Saini-Étienne, 1877, p. 87 à 89.

pays et devint très florissant soas la domination espagnole, au xvii' siècle, dans la région montagneuse de Oajaca au sud, trop florissant même au gré du Gouvernement de la métropole. Celuici ruina de propos délibéré Tindustrie au Mexique pour ne pas compromettre la prospérité de l'industrie en Espagne.

On élève encore des vers à soie au Mexique, et Ton a signalé des éducations faites aux environs de Mexico. La population est tellement clairsemée et paraît avoir si peu d'aptitudes à cette tâche qu'on peut douter de voir le Mexique retrouver jamais cette source de richesse. Cependant le Gouvernement mexicain a résolu d'encourager par des subventions le rétablissement de cette industrie, et Ton s'est mis à l'œuvre.

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