Beckmann. Histoire d'Anhalt
Nous savons peu de choses sur l'origine des verreries dans les Provinces-Unies. On y fabriquait des verres à vitres au xve siècle. Un document de 1485 indique qu'en Angleterre les vitres hollandaises étaient mises en concurrence avec les vitres de Normandie et de Venise. Au xvie siècle, deux Hollandais, Cornélius Drebbel en 1572 et Zacharie Jansen en 1590, se disputent l'invention du microscope composé. Au cours du xvne siècle, les États-Généraux des Provinces-Unies délivrèrent des autorisations de verreries. En 161 5, Sybert Meynertsz, von Duyn et Hugo Spierings furent privilégiés pour quinze années; ils eurent le droit exclusif de fabriquer et de faire fabriquer, par des procédés de leur invention et nouveaux dans le pays, des verres à vin du Rhin de la forme du roemer et des verres à bière. Dirk van Cattenburg est, en i665, investi du privilège de fabriquer de petits et de grands miroirs, en verre fin et ordi-
naire, analogues à ceux de Venise. Un verrier de Hambourg, établi à la Haye, est autorisé, en 1668, pour quinze années, à produire la verrerie blanche et de couleur. Josias Olivius, déjà fabricant de verreries fines à Rotterdam, fut, en 1687, autorisé à faire des glaces françaises pour miroirs, grandes, rondes, unies ou gravées, « dont Part, créé en France, a été introduit dans les Provinces-Unies par des familles françaises1 ». Dès 1670, la manufacture royale de glaces, fondée parColbert en i665, était assez forte pour se passer de l'importation étrangère, et ses produits battaient en brèche ceux de Venise; il est logique de supposer que les familles françaises mentionnées par le livre des octrois et pensions des Etats-Généraux avaient quitté notre pays vers i685, après la révocation de l'édit de Nantes, qui porta un coup si funeste à nos industries. La Hollande importait aussi des verres de Venise et d'Allemagne; les formes indigènes se ressentent de ces provenances. Les verres de luxe fabriqués dans le pays se rapprochent avec quelque lourdeur des verres de Murano, et les verres à bière ordinaires sont semblables à ceux de l'Allemagne; nous en avons le témoignage dans les collections et dans les tableaux des maîtres hollandais; il est à présumer que les graveurs se sont fréquemment servis de verres étrangers.
Nous pouvons entrer dans quelques détails sur l'art du graveur sur verre, pratiqué avec succès dans les
1. M. Henri Havard, dont la compétence est si grande pour ce qui tient aux arts et à l'industrie de la Hollande, a bien voulu nous communiquer les notes précédentes, qu'il a relevées sur les registres des Etats-Généraux*
Pays-Bas ; un cer- g tain nombre d'artistes sont inconnus, et ceux que nous citons ne sont certainement pas les seuls qui u aient existé au x xviie et au xviii6 siècle1. Nous reproduisons la gravure d'un grand gobelet d'une forme assez négligée (fig. 141); la composition de 1604 montre le Christ humble sur un âne et le Pape magnifique monté sur un cheval ; au sens de l'auteur, l'opposition n'était pas suffîsam- °î i3Ë5!LdMi Hl ment marquée,' il développe son idée en une longue
inscription étais blissant entre le
Seigneur et le serviteur un parallèle dont la con- 1. Nous devons la plupart de ces renseignements à un amateur
LA VERRERIE, IÇ
clusion prouve que le serviteur est rennemi du Seigneur; il est inutile d'ajouter que le graveur inconnu appartenait à la religion réformée. La gravure dénote une main exercée; ce n'est certes pas l'œuvre d'un novice, et quoique cette date de 1604 soit, à notre connaissance, la plus ancienne de la gravure hollandaise, il est hors de doute qu'au commencement du xvne siècle la gravure sur verre était un art très avancé. Anna Rœmers Visscher signe deux verres à boire, en 1621 et 1646, les décore de fleurs et d'insectes, inscrit sur l'un des vers italiens et sur l'autre une devise en hollandais: Vincens tui (abstenez-vous). Maria Tesselschade, vers la même époque, grave un verre avec les mots en français : A demain les affaires!
Un graveur dont le nom est inconnu, mais dont voici le monogramme, a laissé çE TVy des ouvrages plus importants : — un (s verre de la forme classique des verres à vin du Rhin, daté de i652, montrant les scènes de la Nativité et la Fuite en Egypte, séparées par une inscription hollandaise : « Louange soit à Dieu au ciel, et paix sur la terre à l'homme bonne volonté ! » — Un verre à boire conique à pied avec la date de 1661 représente des chasseurs avec des faucons et des chiens. — Un grand bocal gravé, en 1644, d'après la composition de J. Bouchorst de l'ouvrage : Descriptions et louanges tirées de la ville de Haarlem : la Victoire couronnée par un Génie tient une palme d'une main et de l'autre s'appuie sur l'écus-
hollandais, M. D. Henriques de Castro, dont le père, mort en i863, était un graveur sur verre qui a dignement continué les traditions de ses prédécesseurs.
sonde Haarlem; à ses pieds le lion néerlandais couche, sur la face opposée trois navires s'apprêtent à l'attaque d'une place forte; au-dessus on voit une clochette dans un ornement : c'est la cloche de Damiette rapportée de l'expédition de 1218 à laquelle la gravure fait allusion. — Un verre de i652, à sujet de galanteries, fait voir un chevalier offrant une tulipe à une bergère et un satyre lutinant une nymphe; les motifs sont accompagnés des inscriptions en hollandais : « Moi pour l'argent », « Moi pour l'amour ».
Un autre graveur dont le nom est également inconnu a inscrit son monogramme, en 1 685, sur un verre montrant des paysans qui dansent et sur un grand verre en tulipe (fig. 142). La composition est du genre nommé « jardin hollandais ». Elle montre la Navigation dans un trophée d'armes ; d'une main elle tient une balance, de l'autre elle distribue des fleurs et des fruits; près d'elle, une femme avec trois enfants; en avant, le Lion néerlandais et la Patrie tenant au bout d'une lance le chapeau des gueux, emblème de la liberté. L'inscription principale, Pax atque libertas, donne la signification du verre; sur le pied une inscrip1tion hollandaise : « A l'année prochaine avec amour nouveau », marque un départ et un désir de retour. Le monogramme W C est accompagné d'un millésime, 1691 ou, 1697, et de la date du 23 novembre. Si le mil1lésime, ce qui est possible, est 1 697, on pourrait trouver dans la gravure une glorification du traité de Ryswick, conclu deux ans auparavant, qui termina la guerre du Palatinat.
D'autres verres, gravés au xvne siècle, portent des
a92 L'ART DE LA VERRERIE.
écussons, le Lion néerlandais, des musiciens, le portrait des stathouders Guillaume Ier et Guillaume II, des rieurs et des fruits, l'orange surtout, des inscriptions françaises : Vive le prince d'Orange! des allégories, la Foi, l'Espérance, la Charité, et des ornements de tout genre. Plusieurs de ces compositions sont de Pierre Nolpe, graveur du temps très estimé.
Le xviii6 siècle hollandais fournit Greenwood, Schouman, Wolff, très connus, et J.-H. Hoolaert, Pierre Luyten, Wilhelm Fortuyn, J. van den Blijk, et d'autres sans doute ; nous ne retiendrons que les plus distingués de ces graveurs sur verre. Franz Greenwood est né à Rotterdam en 1680; on le trouve à Dordrecht , employé à la municipalité, et c'est là qu'il exerce la gravure sur verre au diamant avec un rendu qui lui est particulier : il grave les parties en lumière et laisse le verre uni dans les ombres. La célèbre collection Six conserve de lui un grand verre à boire gravé en 1722 : c'est une femme, la palette à la main, devant le chevalet ; à côté, une figure de satyre en buste, et au bas un singe, la patte dans la couleur; un second verre, de 1724, représente un personnage en costume du xviii6 siècle, le verre à la main; l'inscription aanzien do et gedenke veut dire : « Regarder fait ressouvenir »; la composition est d'après Jean de Miéris; un troisième verre de 1743 montre un personnage du xvne siècle regardant avec satisfaction un verre à vin qu'il tient à la main.
Aart Schouman (1710-1792) était un artiste distingué et très estimé de ses concitoyens ; il fut régent de l'Académie de dessin et président de la confrérie Pictura,
à la Haye ; il était graveur, peintre d'histoire et com-
FIG. I42. ■ HOLLANDE. XVIIe SIÈCLE.
(Musée des antiquités néerlandaises, à Amsterdam.)
posa des modèles de tapisserie. Il est regrettable que
les verres gravés de Schouman soient si rares, car on n'en compte que deux : .sur l'un est un homme, un verre de bière à la main, et sur l'autre l'effigie de Guillaume IV; il nous semble qu'on pourrait attribuer à cet artiste le portrait de la femme de Guillaume V, dont nous donnons un dessin qui ne peut faire comprendre l'extrême délicatesse de la gravure, semblable à un nuage blanc légèrement opaque sur un ciel clair et vibrant.
Wolff est le plus réputé des graveurs sur verre de la Hollande et aussi celui dont le plus grand nombre d'ouvrages a été conservé ; on ignore son prénom; il se maria en 1787 et mourut jeune, avant la fin de l'année 1808. C'était un artiste d'un caractère singulier; dénué de ressources, il mit devant sa porte ses meubles de mariage et les vendit ; il entra chez un peintre en voitures et se perfectionna dans la décoration des panneaux de luxe. Un certain nombre, de ses verres font partie des collections Six et de Castro ; il a gravé à la molette et en pointillé au diamant. Ses compositions n'ont rien d'exclusif; elles embrassent le genre des Watteau et des Boucher, et aussi des sujets plus sé-
FIG. I43. HOLLANDE. XVIIIe SIÈCLE.
(Musée des antiquités néerlandaises, à Amsterdam.)
rieux. Nous en citerons quelques-uns : Enfants dans les nuages; — Allégories à l'amitié, avec le mot Wriendschap, représentées par des génies dans les nues se versant à boire, de jeunes garçons sous des arbres, des soldats invalides se passant le cruchon de bière; — Séances de musique entre garçons et filles; — Ecussons particuliers avec ornements; — Ecussons du stathouder Guillaume V avec génies dans les nuages et les mots français : Je maintiendra^ •■; — Ecussons des Provinces- Unies; - — Fleurs, corne d'abondance, faisceaux de licteurs, Lion néerlandais la patte sur une pique surmontée du chapeau de la liberté; — Lion au repos sur des nuages, caressé par un génie; Minerve casquée armée de la lance et du bouclier ; génie avec un serpent et un miroir et l'inscription : Sic oportet; — Ecussons de Guillaume V et de la princesse Frédérique- Sophie de Prusse, sa femme, avec la Liberté rompant ses chaînes et tenant à la main la pique surmontée du chapeau des gueux. Wolff rendait à Guillaume V un hommage fort exagéré ; ce prince, qui clôt la suite des stathouders, vit déchoir la puissance de la Hollande, et ne fut rétabli dans son pouvoir que par les armées étrangères. On attribue à Wolff les effigies du professeur en théologie Jacob van Nuys Klinkenberg, du pensionnaire Cornélius de Gijzelaar, du bourgmestre Hendrik Hooft avec deux vers dont voici le sens : « Ceci est le Caton Hollandais Hooft, fuyant la tyrannie; s'il revient en triomphe, les Pays-Bas seront libres. »
Nous avons insisté sur la Hollande, non seulement à cause de la qualité du travail, mais parce que, dans ce pays plus particulièrement, nous pourrions même dire
exclusivement, la patrie, la liberté, l'affranchissement du territoire ont été glorifiés par les graveurs sur verre. Ces artistes se sont élevés ainsi dans une sphère supérieure; ils ont contribué à maintenir le sentiment patriotique, en faisant pénétrer leurs compositions dans l'intérieur de la demeure et en les traduisant sur des objets usuels.
« Ung gobelet et une aiguière de voirre blant de Flandres, garny d'argent ». Cet article, inscrit dans l'inventaire du roi de France Charles V, dressé en i38o, est la plus ancienne mention que nous ayons trouvée de la verrerie flamande. En 142 1, un nommé Annieul était verrier à Namur. Les registres des comptes, de janvier 1453 à décembre 1454, de la ville de Lille contiennent un règlement fait à Gosselin de Vieuglise, « maître voirrier » en cette ville, pour fournitures faites à l'occasion du banquet « du Faisan », donné dans le palais de Lille par Philippe le Bon ; la fourniture comprenait des vitraux peints, « une fontaine de voirre » et « quatre plateaux de voirre1.» Nous avons déjà vu les plats de verre en usage dans les festins du vie siècle.
Avant i5o3, il existait dans les Flandres une fabrique de miroirs, le Grand Conseil de Venise ayant donné, en cette année, à Andréa et à Domenico de Angelo del Gallo le droit de fabriquer des miroirs, afin de
1. Houdoy. Verreries à la façon de Venise. La fabrication flamande.
faire concurrence à une maison allemande associée aune maison flamande. L'inventaire de Marguerite d'Autriche, fait en i523, indique « un grant voire vert donné par M. S. de Liège, le couvercle et le pied d'argent doré » .
Jean Quarré, d'Anvers, et plusieurs ouvriers verriers sont appelés en Angleterre par la reine Elisabeth, en 1567. Charles- Quint et Philippe II accordent des privilèges à un ouvrier de Venise, Ambrosio de Mongarda, établi à Anvers. En 1599, Gridolphi, qui avait épousé la veuve
de son compatriote Mongarda,
obtient de l'infante Clara-Eu-
génia,à laquelle Philippe II avait
cédé les Pays-Bas, le privilège
de « faire voire de cristal à la
faschon de Venise », à la
condition de ne point porter
atteinte aux privilèges
du comte de Lallaing
pour « plats
voires à faire
miroires 4 ».
Les privilèges accordés aux Italiens des Flandres ne s'appliquaient qu'aux verres imi- 1. M. J. Houdoy, dont les travaux ont mis en lumière les ver -
ïio, 144.
PAYS-BAS. XVIIe SIÈCLE.
(Musée de Cluny.)
tés de Venise, mais l'importation des verres de Venise véritables était permise, ainsi que celle des verres communs fabriqués en France et en Allemagne; il paraît que
dans ces pays les fabricants imitaient à s'y méprendre les verres de Venise et qu'ils les introduisaient comme tels dans les Flandres. Les privilégiés réclamèrent. Gridolphi et son associé Jean Bruyninck, « livreurs de voires de l'hôtel de leurs Altesses sérénissimes Albert et Isabelle, enfants de Philippe II », obtinrent-, en 1608, le droit exclusif de vente et de fabrication des verres soit de provenance directe de Venise, soit de façon de Venise ; de sorte que les fabriques établies sur les frontières, à Mézières notamment, « sont allées en fumée. » L'établissement de Gridolphi passa successivement dans les mains de Ferrante Morron, de Van Lemens et de Colinet. Van Lemens était propriétaire d'une verrerie fondée à Bruxelles, en 1626, par Anthoine Miotti, pour fabriquer « des verres, des