‹ L'art de la verrerieChapitre 15 sur 112 · Millingen. Ancient unedited monuments · texte numérisé non relu

Millingen. Ancient unedited monuments

chargés de fruits mûrs ; des enfants cueillent le raisin ; un jeune poète récite une ode à Bacchus, un joueur de lyre l'accompagne ; plus loin, les grappes sont apportées au pressoir et foulées en cadence au son de

la flûte de Pan et de la double flûte. La décoration est arrêtée à la base par une frise d'arbres, de chèvres et de moutons; elle se termine vers les anses par une guirlande de feuilles et de fruits.

Le fond des deux vases est bleu ; le décor est en verre opaque blanc, travaillé à la façon des camées.

On admet généralement que le procédé technique est celui du verre doublé, ce qui laisserait supposer que toute la surface bleue aurait été revêtue à chaud d'une couche de verre blanc opaque dans laquelle on a ciselé la composition, après quoi on aurait usé la couverte dans les fonds jusqu'à la rencontre du verre bleu, qu'on aurait enfin poli pour lui rendre son aspect primitif. Le vase de Portland donne l'occasion de montrer l'influence que peut exercer sur l'industrie un seul objet d'art placé dans un musée. Ce n'est pas sur la verrerie1, comme il serait logique de le

i. On a vu, à l'Exposition de 1878, dans la verrerie anglaise, un vase en verre du style et de l'importance du vase de Portland; il avait déjà coûté environ 75,000 francs et exigeait encore près de trois ans de travail.

(Détail du vase no 19.)

fi g. 23. — antiquité. — (Musée de Naples.)

croire, que l'action s'est produite, mais sur la céra-

mique. Le vase de Portland a donné naissance au genre anglais Wedgwood, qui est le nom d'un fabricant de

pi g. 24. — antiquité. — (Détail du vase n° 23.)

porcelaine; le fond des pièces est d'un bleu mat, la décoration est composée de figures et d'ornements en pâte

blanche. L'aspect général est froid, terne et sans aucune vibration; il ne rappelle le verre en aucune façon et ne

fig. 25. — antiquité, — (Détail du vase n° 23.

fait pas valoir les qualités de la porcelaine; c'est un exemple à méditer : il prouve qu'une pièce de verrerie

ne peut servir de modèle à une fabrication céramique, et que ce n'est pas impunément qu'on substitue une matière à une autre dans la reproduction d'un modèle.

Les vases de Portland et de la Vendange, autant par Télégance et le style de la composition que par le travail de l'artiste, sont des œuvres d'art d'un ordre élevé; ils constituent l'apogée, non seulement de la verrerie antique, mais de la verrerie de toutes les époques et de tous les pays.

Les anciens ont employé les émaux de couleur pour la décoration des vases de verre et des pièces de verre pleines1; cette dernière catégorie renferme principalement des objets de parure. On trouve aussi, mais plus rarement, quelques objets entièrement doublés, c'està-dire que la seconde couche de verre enveloppe dans toutes ses parties l'ébauche première.

Il nous reste à parler d'un vase antique que nous croyons unique; il est au musée de Naples. Dans une coupe de verre noir, le graveur a creusé une guirlande à arêtes vives; dans les creux il a coulé du métal et des émaux. Les feuilles sont en émail vert, les fruits en émail rouge, les branches en or; c'est un cloisonné. La coupe a été trouvée à Pompéi, brisée, à côté du Silène ventripotent bien connu; il se pourrait que la garniture tenue par le bras levé du personnage fût précisément celle du vase cloisonné. Nous avons supputé les di-

i. L'émail est un verre coloré dans la masse, par la dissolution d'un oxyde colorant; il ne faut pas confondre les émaux avec les couleurs vitrifiables qui sont simplement tenues en suspension dans la masse.

mensions; elles ne s'opposent pas à l'hypothèse. La coupe est l'un des objets les plus curieux de la verrerie antique; c'en est le plus rare assurément; l'entente de la décoration est irréprochable comme dessin, couleur et intention générale. Autant le cloisonné eût été peu rationnel sur un verre transparent, puisque par la première paroi le regard se porte sur la seconde et qu'il en résulte une confusion de lignes, autant le procédé a été, judicieusement et par les raisons inverses, appliqué sur un verre noir opaque. Mais rien n'est parfait et nous devons faire quelques réserves sur la technique; l'or et l'émail coulés dans les creux n'avaient pas assez d'adhérence et la chute de la coupe a suffi pour en détacher quelques parties, même - dans les morceaux qui n'ont pas été brisés.

Les vases murrhins ne doivent peut-être pas être classés dans la verrerie antique; nous ne saurions toutefois omettre de citer le texte de Pline, le seul écrivain qui parle avec quelques détails de ces objets si réputés.

VII. Cette même victoire introduisit pour la première fois dans Rome des vases murrhins, et Pompée le premier, à la suite de ce triomphe, consacra à Jupiter Capitolin des coupes et des vases de cette matière, qui bientôt passa aux usages ordinaires de la vie. On fit même des buffets et des plats. Cette sorte de luxe augmenta chaque jour, puisqu'un vase murrhin, dont la capacité n'excédait pas trois setiers, a été

6o L'ART DE LA VERRERIE.

vendu 70 talents1. Un consulaire, qui se servait de cette coupe, il y a quelques années, se passionna tellement pour elle, qu'il en rongea le bord. Ce dommage ne fit qu'en augmenter le prix, et il n'y a point aujourd'hui de vase murrhin qui se cote plus haut. On peut juger combien le même personnage engloutit d'argent en vases de ce genre : ces vases, lorsque l'empereur Néron les enleva à ses enfants, remplirent au delà du Tibre, dans les jardins du prince, un théâtre particulier où ils étaient exposés, et ce théâtre, rempli de spectateurs, suffisait à Néron, même quand il chantait, se préparant à paraître sur le théâtre de Pompée. J'ai vu alors compter les débris d'un seul vase qu'on se plaisait à conserver dans une urne et à montrer, comme si c'eût été le corps d'Alexandre le Grand, pour exciter, je crois, les douleurs du monde et faire honte à la cruauté de la fortune. T. Petronius, consulaire, près de mourir, voulant, par jalousie, déshériter la table de Néron, cassa un bassin murrhin qui avait coûté 3oo talents. Mais Néron, en sa qualité de prince, l'emporta sur tous; il acheta une seule coupe 3oo talents. Chose bien digne de mémoire qu'un empereur, que le père de la patrie ait bu à si haut prix !

VIII. Les murrhins viennent de l'Orient. On les trouve là en plusieurs localités qui n'ont rien de remarquable, particulièrement dans l'empire des Parthes ; mais les plus beaux sont dans la Carmanie, On les croit formés d'une humeur qui s'épaissit sous terre par la chaleur. Ils ne surpassent jamais en grandeur de petits guéridons, et rarement ils sont assez épais pour des vases à boire de la grandeur indiquée ci-dessus. L'éclat n'en est point vif, et ils sont plutôt luisants qu'éclatants; mais on estime plus particulièrement la variété des couleurs, et les veines contournées qui s'y dessinent offrent les nuances du pourpre, du blanc et d'une troisième couleur de feu où les deux autres se confondent, comme si, par une sorte de transition, la pourpre devenait

1. Le talent d'argent valait environ 5,5oo francs au poids de la matière.

blanche ou le lait devenait rouge. Quelques amateurs prisent surtout les extrémités et certains reflets comme dans l'arc-en-ciel; d'autres aiment les taches opaques; pour eux, c'est un défaut que la transparence ou la pâleur d'une partie quelconque. On estime encore les grains, les verrues qui ne font pas saillie, mais qui sont sessiles, comme on le voit le plus souvent sur le corps humain. L'odeur que cette pierre exhale est aussi d'un certain mérite.

Que résulte-t-il de ce texte? Rien absolument. Les savants et les archéologues modernes ont disserté ; on veut que le murrhin soit l'obsidienne, l'albâtre, la sardoine, l'onyx, le spath-fluor, une gomme, une écaille, une porcelaine. Il faut attendre; jusqu'à ce jour, aucune substance pouvant être du murrhin n'a été découverte; le problème reste entier : le hasard d'une fouille heureuse pourra seul le résoudre. Le moyen âge a employé cette même désignation pour qualifier une substance précieuse; au xme et au xive siècle, l'abbaye de Saint-Alban a reçu des vases murrhins1, mais la question est restée dans le même état d'indécision.

La revue que nous venons de passer de la verrerie antique n'est pas complète ; nous avons dû nous borner aux faits essentiels; ils suffiront cependant pour expliquer son rôle et son importance. Les verriers anciens n'ont pas été dépassés comme artistes ; comme praticiens, ils ont égalé leurs successeurs, sauf pour

i. M8r Barbier de Montault a trouvé des textes positifs.

Et in factura unius ciphi murrei unura ciphum raurreum.

Voir l'intéressante étude de cet archéologue distingué sur la basilique de Monza, dans le Bulletin monumental. 1881.

le coulage des grandes glaces, les verres d'optique et la gravure à l'acide. Les anciens faisaient du verre à peu près les mêmes usages que nous; cependant ils n'en connaissaient pas l'application à l'éclairage artificiel. Les objets d'art en verre sont relativement assez rares ; les pièces de service chez les gens du peuple étaient en poterie, et dans les maisons opulentes, en or; la verrerie de table paraît avoir été assez goûtée par les classes moyennes, et encore la vaisselle d'argent était-elle, au jugement de Juvénal, un signe approximatif de bien-être ; il dit, en effet, que, de son temps, l'aisance d'un petit bourgeois est de 20,000 sesterces de revenu, quelques petits vases d'argent, et deux vigoureux esclaves pour mettre sa vieillesse à l'abri du besoin et des soucis.

LES CHRETIENS ET LES JUIFS

Les premiers chrétiens ont fait usage du verre dans la célébration du culte, les pratiques funéraires, les agapes, et pour représenter des figures et des emblèmes religieux.

Les calices en verre étaient usités sous le pontificat du pape Zéphirin, de 202 à 218 * ; ils avaient la forme normale d'une coupe à pied, et étaient unis ou décorés de figures et d'inscriptions. Le nombre en était assez considérable, car, indépendamment des calices appartenant à l'autel, il semble que beaucoup de fidèles possédaient des calices particuliers. La patène avait beaucoup d'analogie avec la patère païenne servant aux libations ; c'était une coupe très ouverte et aplatie, décorée comme le calice. Le Livre pontifical en attribue l'invention au même pape Zéphirin.

D'Agincourt signale trois calices conservés à Rome et que l'on croit avoir été à l'usage de la primitive

1. Le pape Léon IV, pape de 847 à 855, interdit les calices en verre.

église; deux sont des verres à pied cylindrique, le troisième est conique et de beaucoup le plus intéressant.

La coupe et le pied sont de verre bleu foncé ; le bouton qui unit ces deux parties est de métal doré, avec des ornements en dents de scie; les perles qui bordent l'aile du verre

t. fi

-Fio. 26. — calices. — (D'après d'Agincourt.)

sont d'émail blanc, ainsi que quatre autres rangs de perles plus petites qui sont placés plus bas ; d'autres perles d'émail verdâtre ou rougeâtre ornent les cercles ou ovales du calice; des deux derniers ornements placés à l'extrémité de la coupe, le premier est en or, l'autre en émail rouge; enfin la partie du milieu orné de feuillages est d'or, comme aux verres trouvés dans les catacombes; l'or qui couvrait le pied est aujourd'hui presque entièrement effacé1.

Nous regrettons de ne pouvoir partager l'opinion du savant archéologue; la description qu'il donne du

i. Histoire de V art par les monuments, depuis sa décadence au iv" siècle jusqu'à son renouvellement au xvie, par J.-B.-L.-C. Seroux d'Agincourt. Paris, 1823.

LES CHRETIENS ET LES JUIFS

verre doré et émaillé nous paraît s'appliquer bien plus à la fabrication orientale qu'aux vases des premiers chrétiens* les dessins de d'Agincourt sont insuffisants pour le décor, nous n'en retenons que la forme que nous reproduisons (fig. 26).

Le trésor de la basilique royale de Monza1 ren-

Page 1