‹ L'art de la verrerieChapitre 45 sur 112 · FI G · texte numérisé non relu

FI G

VENISE. XVIe SIÈCLE.

La surintendance des verreries était dans les attributions des chefs du Conseil des Dix. Cette disposition résultait d'un décret du 23 février 1490, et ne constituait pas, comme on pourrait le croire, une atteinte aux privilèges des verriers de Murano. Le Conseil des Dix était chargé des intérêts de l'Etat et, en cette qualité, il prit les mesures les plus sévères pour conserver à la République la fabrication exclusive de la verrerie. L'article 26 du décret du 27 obtobre 1547 était ainsi conçu1:

Si un ouvrier transporte son art dans un pays étranger au détriment de la République, il lui sera envoyé l'ordre de revenir; s'il n'obéit pas, on mettra en prison les personnes qui lui appartiennent de plus près... Si, malgré l'emprisonnement de ses parents, il s'obstinait à vouloir demeurer à l'étranger, on chargera quelque émissaire de le tuer.

Déjà, au xme siècle, le gouvernement avait pris des mesures pour empêcher l'émigration des verriers, mais ni les lois ni les règlements ne tiennent contre l'appât du gain et le goût des aventures. Dès 1438, on trouve à Vienne un verrier de Murano, Onofrius de Blondio, et, en i486, un autre, Nicolas Valche. En 145g, Angeli Beroviero avait un engagement avec la seigneurie de Florence, puis il se rend à Naples. Guido di Savino est à Anvers dans les dernières années du xvie siècle et un verrier italien dont le nom est inconnu se trouve, en 1590, à Chiraz, en Perse. Sous Henri II, Mutio, d'origine italienne, s'établit à Saint-Germain-en- Laye ; Ambrosio de Mongarda, puis Philippe de Gridolphi

i. Daru. Histoire de la république de Venise.

VENISE

sont dans les Flandres à la fin du xvic siècle. Henri IV autorisa des Italiens à fabriquer à Paris, à Nevers et à Rouen. Côme II, qui gouverna de 1608 à 1620, accueillit à Florence Girolamo et Alvise Luna. En 1623,

fic. 71. — venise. xvie siècle. — (Musée de Cluny.)

Antonio Miotti reçut le privilège de s'établir dans les Flandres ; à la même époque, les verres de Venise se fabriquaient à Milan et à Vérone. En 1640 et 1643, Ludovico Caponago, Jean Savonetti, « gentilhomme de Murano et de Venise », Francesco Savonetti sont à Bruxelles. Louis XIV attira des Vénitiens en France. En 1670, le duc de Buckingham installa en Angleterre

(Sa L'ART DE LA VERRERIE.

une manufacture de verre avec des ouvriers italiens. En Allemagne, en 1679, on rencontre Marinelli, Ludovico Savonetti et Joselli ; les Italiens, en un mot, se rendent dans presque tous les pays d'Europe où la fabrication du verre paraît avoir quelques chances de réussir1. Cette émigration continue alarmait le gouvernement et le décret du 27 octobre 1547 ne resta pas toujours à l'état de lettre morte ; deux verriers appelés en Allemagne par l'empereur Léopold Ier, qui régna de i658 à 1705, furent assassinés par les sbires de Venise, et on décréta de nouveau, le 22 mars 1705 et le i3 avril 1762, « que les chefs du Conseil des Dix devaient prendre soin de l'art en se prévalant des moyens les plus secrets et les plus sévères, que dans leur sagesse ils croiraient nécessaires, pour veiller attentivement à ce qu'aucune personne employée dans les verreries ne sortît de l'Etat pour passer dans les pays étrangers ». Les peines les plus rigoureuses furent édictées contre ceux qui dévoileraient l'art du verrier, et la peine de mort prononcée de nouveau contre les verriers qui quitteraient le territoire de la République sans la permission du Conseil des Dix ou à son insu. En 1754, Pietro de Vetor fut tué à Vienne par ordre du Grand Conseil.

Le gouvernement avait réglé même le travail intérieur des fabriques; les corporations n'étaient pas maîtresses chez elles. Une décision du Grand Conseil du i3 avril 1762 ayant déclaré à nouveau « qu'il ne devait appartenir qu'au Sénat de statuer par voie administra-

1 Nous ne citons pas ici tous les verriers italiens qui s'expatrièrent; on trouvera d'autres noms dans la suite de ce livre.

VENISE

tive sur toutes les affaires relatives à l'art du verrier », le Conseil des Cinq sages fut invité, le même jour, à faire un rapport sur l'état des diverses fabriques de verre et à proposer des modifications, s'il y avait lieu ; à la suite

VENISE. XVIe SIECLE.

de ce rapport, le Conseil des Censeurs, renforcé de l'un des trois inquisiteurs d'Etat, fut chargé de la surintendance des verreries. Les règlements étaient inscrits sur le Capitolare o matricola, registre officiel des professions. Les verriers de Murano et ceux de Venise avaient un mariegola spécial; c'est ainsi qu'on appelait vul-

gairement le registre. Les fabriques étaient divisées en quatre catégories :

Fabriques de verres et cristaux;

Fabriques de vitres et glaces;

Fabriques de canne ordinaire pour conteries;

Fabriques de canne pour margaritaires et peiiaines et d'émaux en pains.

Nous donnons plus loin quelques détails sur ces divers genres de travaux. Il était absolument interdit de passer sans autorisation de l'une de ces catégories dans l'autre. Les travaux étaient minutieusement surveillés par les inspecteurs du bureau de répartition « del Comparto ». Le nombre des membres du bureau pour Murano était de neuf, dont cinq élus par les maîtres verriers et quatre par les ouvriers. Le bureau était sous la juridiction du Conseil des Censeurs; il déléguait l'inspection à deux inspecteurs, Soprastanti, qui avaient le droit d'entrer dans les verreries à tout moment du jour et de la nuit. Les inspecteurs vérifiaient la qualité des marchandises et avaient mission d'empêcher la sortie des produits de mauvais aloi. « On fait publiquement savoir et entendre, dit un décret du Conseil des Censeurs en date du 20 mars 1764, que les contrefaçons, de quelque genre que ce soit, dans les verreries de Murano seront irrémissiblement suspendues moyennant le transport préalable des objets fabriqués. Les coupables fugitifs seront poursuivis criminellement et l'on ouvrira un procès d'inquisition toujours permanent, pour arriver contre eux inexorablement aux plus sévères châtiments, en réparation de tant de dommages publics et privés ». Si le décret prouve le souci que témoignait le

VENISE. ISS

gouvernement pour la réputation de la verrerie de Yenise à l'étranger, il permet aussi de supposer que les verreries exportées n'étaient pas toujours de premier

fig. 7}. — Venise. xvie siècle. — (Musée de Cluny.)

choix. Non seulement la qualité du travail était l'objet d'une surveillance, ce qui peut se comprendre, mais la quantité elle-même était fixée. Au commencement de

chaque année, le maître verrier était obligé de déclarer combien de creusets de fonte il avait l'intention de chauffer, et quelle espèce de produits il allait fabriquer dans la catégorie qui lui était assignée; de sorte qu'il devait refuser les commandes si elle lui arrivaient au delà de ses prévisions. L'année de travail comprenait quarante-quatre semaines, du ier octobre au 3i juillet; les mois d'août et de septembre étaient réservés pour les réparations dont les fou^s de verrerie ont besoin régulièrement; l'apprentissage, l'accès dans les corporations et les maîtrises étaient réglés sévèrement et de façon à former de bons ouvriers.

Page 1