‹ L'art de la verrerieChapitre 56 sur 112 · Léopold de Migliore. Florence illustrée · texte numérisé non relu

Léopold de Migliore. Florence illustrée

2. Ci-gît Salvino d'Armato d'Armati, de Florence, inventeur des lunettes. Dieu lui pardonne ses péchés. An i3 17.

l'usage et le glossaire de la verrerie jusqu'au xvie siècle.

Avant d'aborder l'étude de la verrerie en France pendant le Moyen âge et la Renaissance, il est nécessaire de se rendre compte des expressions employées dans les documents et par les écrivains du temps. Nous avons essayé d'établir dans ce but une sorte de glossaire de la verrerie; toutefois nous reconnaissons sans peine que la nomenclature que nous tentons est incomplète et loin de résoudre tous les points obscurs.

Le mot cristal vient du grec Xpuoç, froid, qui a fait XpuGTa'XAo;; il s'applique au cristal de roche, au verre de qualité supérieure et enfin à une composition de verre à base de plomb connue de l'antiquité, puis complètement abandonnée jusqu'au xvne siècle. Appliqué au cristal de roche, il a pour équivalent le mot bericle; on disait indifféremment, au xive siècle, une « esguière-

de bericle » ou une « esguière de cristal». Lorsque le mot cristal est accompagné du mot émaillé, ou d'une désignation de couleur, il signifie absolument le verre, car le cristal de roche ne peut être émaillé. Ainsi « le verre de cristal fait en cloche, garny d'or, esmaillé de rouge clair avec de grandes flambes », appartenant à Gabrielle d'Estrées, n'est assurément point du cristal de roche, pas plus que le « bouton azuré de cristal » d'un « voirre, dont la coupe est de cristal » du trésor du duc d'Anjou, inventorié en i36o.

Le mot vouarre, vouerre, voirre se prête à diverses applications. Il est évident que le « voirre d'argent doré à coste», de l'inventaire de la reine Clémence, dressé en i328, est un gobelet en argent et que le « hannap de voirre au fond duquel il y a un las d'amour», de l'inventaire du duc de Berry en 1416, est un hanap en verre; mais il ne faudrait pas conclure de ces exemples que l'expression très usitée de « voirre de cristal » veut littéralement dire un verre à boire en cristal de roche, car, nous le répétons, on a très fréquemment appelé cristal le verre blanc de belle qualité.

Plus tard on a inventé une désignation nouvelle ; l'inventaire des ducs de Bourgogne, fait en 1467, donne « ung voirre cristallin, couvert, garny d'or », ce qui veut dire : un verre en verre blanc ayant l'apparence du cristal. Les mots « verre chamboûrin » et « verre de fougère » signifient que, dans le mélange des matières premières, on mettait des cailloux broyés nommés chambourins ou des cendres de fougères.

Le verre de France est un verre à vitre en plateau, ayant au centre une boudiné ou bosse; on le nommait

aussi « plast de verre», et la Normandie le fabriquait dès i33o.

Soit par ignorance, soit pour mettre plus de valeur à l'objet, on a souvent donné au verre de couleur le nom de la pierre précieuse correspondante; mais il était aussi dosage de faire de même en connaissance de cause et sans l'intention de tromper; ainsi, dans les vitraux peints, il est souvent question de saphir et de rubis, alors qu'il est bien évident que le vitrail n'était qu'en verre coloré, car matériellement il ne pouvait être en pierre précieuse. Théophile, par exemple, dit en parlant des Français : « Ils fondent dans leurs fourneaux le saphir en y ajoutant un peu de verre clair, et ils fabriquent des feuilles de saphir précieux et assez utile dans les fenêtres. » Mais les experts chargés d'inventorier les trésors y mettaient plus de scrupule; en 1372, dans les comptes du testament de Jehanne d'Évreux, on trouve « un chapel d'esmeraudes de vouaerre et de besans, chascune de iv perles et à un rubit de vouarre. » Dans ce cas, il n'y a pas d'erreur possible, le chapelet était en pierres fausses, c'est-à-dire en verres de couleurs.

On peut discuter sur la valeur de la désignation « voirre à la façon de Damas. » Veut-on dire par là, verre provenant de Damas, ou bien, verre fabriqué à l'imitation des verres de Damas? Si la désignation est antérieure au xve siècle et se rapporte à des verres émaillés, il n'y a pas à hésiter, les verres sont orientaux, car l'Occident n'en connaissait pas la fabrication. Si elle est des xve et xvie siècles, il y a doute, car Venise imitait la verrerie émaillée d'Orient.

L'aiguière, esguière, acuère, est un vase sans forme

déterminée; en principe, c'est un vase à eau, son nom venant de aiguë, eau, et de aiguier, réservoir d'eau; mais, en fait, l'aiguière servait à des usages très divers et affectait des formes extrêmement variées, depuis la forme ronde à anses, au col allongé, jusqu'à celle des simples gobelets et pots à biberons ; d'autres avaient

FIG. 85. FRANCE. XIVB-XVê SIECLES '.

ce d'estrangue façon », par exemple « de femme assise »2; d'autres enfin étaient des petits meubles, ainsi « une esguière, où a dedens six gobeletz, trois sallières, six cuillers neslées », appartenant aux ducs de Bourgogne.

Le bassin, bacin, est une cuvette ou un plat creux pouvant former le dessous de l'aiguière.

La canne et la canette sont une grosse et une petite cruche.

1. Ces dessins sont extraits du Dictionnaire du mobilier de Viollet-le-Duc. Paris, Ve Morel et Cie.

2. De Laborde. Notice des émaux, bijoux et objets divers exposés dans les galeries du Musée du Louvre.

i82 L'ART DE LA VERRERIE.

Les mots flasque, flacon, bouteille sont à peu près synonymes; si quelques « flascons » sont à panse plate, d'autres ressemblent aux bouteilles. Tabourot (1547 -j- 1590) a écrit : « On ferme bouteilles à bouchons et flaccons à vis », mais c'était un écrivain humoristique et sa définition n'a rien d'absolu.

Le hanap, hennap, est un vase à boire dont il n'est pas possible de déterminer la forme avec certitude. Le hanap de saint Louis était « en forme de petit bacin ». Charles V en possédait « en façon de calice » — « à façon de tour de lampe » — « pareilz à une rose ». Le duc de Normandie avait « un hanap de coupe sans pié » ; d'autres étaient en forme de tasses et de tonnelets. Les hanaps étaient avec ou sans couvercle, anses et pieds; en principe, c'était un verre à boire d'honneur.

La nef était un vase primitivement en forme devaisseau; elle contenait le couvert, les épices, les verres à boire et était placée sur la table, en face du seigneur. La forme des nefs varia souvent ; on en fit des châteaux, tout en leur conservant leur nom; vers la fin du xvine siècle, on les appelait « cadenas », prenant la partie pour le tout.

Le barris, bariz, barillet, baril est un petit vase en forme de tonneau qui figurait sur les tables et les dressoirs.

La forme du poz, pot, n'est pas bien déterminée; il y avait des pots carrés, ronds, à biberons; le pot est quelquefois opposé à l'aiguière.

Les plats en verre étaient servis sur table pour « mettre viandes ». L'usage était ancien; on veut qu'au vie siècle Fortunat, évêque de Poitiers, ait assisté à un

LA FRANCE. i8j

repas où la volaille était servie sur des plats en verre.

Le gobel, gobelet, est un vase à boire, avec ou sans pied, avec ou sans couvercle; il offre diverses formes, conique, ronde, de calice, en coupe, à biberon; il y en avait même « en manière d'un chandelier ».

Le godet est une sorte de gobelet évasé et « en manière de coupe » ; on le nommait aussi « aumosnière. »

Le dragier, dragoer, drageoir, servait aux épices de chambre et à la confiserie ; il n'avait pas de forme déterminée; quelquefois c'était une simple coupe.

Le godeffle, godofle, guedoufle, était une fiole à col très mince ; on en connaît qui formaient deux vases réunis en un seul; c'étaient sans doute des huiliers.

L'ampulle, ampoule, était d'abord un vase sacré; sa forme essentielle est une panse large avec un col étroit et allongé, mais elle a été souvent modifiée et le nom a été donné à des flacons en usage dans la vie privée.

Le nom de mirour, mirouer, miroer, miroir se donnait aussi à de petites plaques de verre doublées d'une feuille métallique enchâssée de perles et de pierres précieuses.

Pendant la durée du moyen âge, la verrerie de luxe et la verrerie de table n'étaient pas en grande faveur en France; le verre à vitres était relativement plus répandu, ainsi que la verroterie appliquée aux bijoux et à l'ébénisterie; nous allons enregistrer une série de documents contradictoires qui témoigneront tour à tour en faveur du verre et contre lui. La verrerie commune a laissé

fort peu de traces, et les pièces de luxe inventoriées dans les trésors des princes sont en petit nombre par rapport à la vaisselle d'or; même au xive siècle, alors que déjà quelques verreries françaises étaient en pleine activité, les coupes d'or de Tours et les hanaps d'argent de Pontarlier étaient fort à la mode, et si alors les verres deviennent moins rares , ils ne paraissent avoir été estimés qu'en raison de leurs garnitures d'or émaillé et semé de pierres précieuses.

Au temps des Gaulois, un guerrier qui avait tué un taureau sauvage en conservait les cornes comme un glorieux trophée, les décorait d'anneaux d'or et d'argent et les présentait à ses convives dans les repas de fête, les invitant' à y boire à la ronde 1.

Cette coutume subsista longtemps. Guillaume le Conquérant (1027 f 1087), dans un festin qu'il donna à Fécamp pour la fête de Pâques, avait sur sa table des vases d'or et d'argent et des cornes à boire garnies des mêmes métaux à leurs extrémités. On pensait sans doute alors que la corne convenait mieux aux gens de guerre, parce que le mouvement par lequel on la porte aux lèvres est d'une allure noble et fière; les poètes des xir et

FIG. 8<î. FRANCE.

(po I TOU.)

Page 1