CHAPITRE PREMIER
Jusqu'à ces dernières années la récitation ou la lecture des vers en public n'avait guère été pratiquée que par les poètes et les comédiens ; la mode des conférences a fait naître une troisième variété d'interprètes qui ont revendiqué, quelquefois, la première place dans l'estime des connaisseurs.
On pe,ut penser que professeurs, poètes, comédiens, en apportant une somme de qualités et de défauts, pour ainsi dire professionnnels, forment trois écoles différentes, et qu'il ne serait pas inutiljB de les comparer rapidement entre elles, afin de tirer de cette comparaison quelques conclusions pratiques pour l'étude de la diction.
Dans l'exercice de cet art, le poète brille surtout par le sens juste des rythmes, par une manière harmonieuse et colorée de lier et de balancer les phrases entre elles, mais il tombe facilement dans la psalmodie, et il est trop souvent trahi par son inexpérience dans l'art de dire
à haute voix ; en outre, ses convictions littéraires, ou ses préjugés d'école, lui interdisent parfois l'interprétation d'autres œuvres que les siennes.
Je n'ignore certes pas que des diseurs comme .M. Jean Richepin ou M. Edmond Rostand échapperaient à ces reproches, mais je ne parle ici que d'une manière très générale, et je m'efforcerai, dailleurs, de ne citer des noms que lorsqu'il me sera permis de les admirer ; du parallèle entre deux personnalités connues je pourrais quelquefois tirer une démonstration plus facile, mais c'est là le privilège de la critique, et, quelque regret que j'en puisse éprouver, je devrai souvent me priver de certains arguments plus précis, plus limpides, plus vivants, etm'abstenir de ces comparaisons.
Si nous passons des poètes aux professeurs, c'est donc un peu de parti pris, et très sommairement, que je constaterai, chez ceux-ci, les caractères de la diction ; elle sera très claire, très raisonnable, très étroitement liée au sens de la phrase, mais souvent assez sèche et sans beaucoup de vie ni de couleur.
Et maintenant, si nous examinons les comédiens avec leurs dons naturels, les ressources d'expression amassées dans la pratique de leur métier, il y a bien des chances pour que leur supériorité s'affirme d'une manière incontestable ; ils ont, en général, l'instrument, la voix avec sa qualité et sa force, ils ont (ils devraient avoir) la souplesse qui s'acquiert ou se développe au con-
tact de textes variés ; à ces qualités s'ajoute, si je parle des femmes, le charme de la personne. Pourquoi donc, avec tout cela, n'arrivent-ils le plus souvent qu'à mécontenter les gens de goût et à faire souffrir les poètes ?
Dans les concerts, dans les soirées mondaines, on entend quelquefoischanter remarquablement ; pourquoi donc est-il si'rare d'entendre dire des vers tout à fait bien ? pourquoi telle de nos artistes dont la réputation est solidement établie, dont lé nom est célèbre, est-elle incapable de dire un sonnet à la satisfaction d'un véritable ami de la poésie ?
Depuis quelques années, je le sais, des progrès ont été faits ; grâce à la belle initiative d'un poète, on a multiplié les séances poétiques au théâtre de rOdéon, au théâtre Sarah-Bernhardt, à la Bodinière, et l'audace de M. Catulle Mendès a porté tout de suite ses fruits, puisqu'il s'est formé, pour ces auditions, un public fidèle et enthousiaste et puisqu'en perfectionnant certains diseurs elles ont pu peut-être en révéler d'autres!
Il n'en demeure pas moins vrai que la plupart des élèves du Conservatoire entrent à la Comédie- Française ou à rOdéon sans savoir dire les vers, que leurs études premières ne les y préparent qu'insuffisamment, et que, s'ils n'ont pas été marqués d'un signe pour adorer et servir la poésie, s'ils n'ont pas reçu de rares instincts poétiques, ils sont condamnés à rester médiocres et balbutiants dans un art qui peut être considéré
comme le point le plus élevé des études d'un comédien.
Où sont donc les causes de cette infériorité dans l'interprétation?
Où sont les lacunes de l'enseignement?
Je crois les apercevoir, très nettement, dans la confusion constante de deux genres différents, ou, plutôt encore, dans l'absorption dun genre par l'autre : c'est parce qu'on mélange sans cesse l'élément dramatique et l'élément lyrique, c'est parce qu'on n'établit jamais la ligne de démarcation qui les sépare l'un de l'autre, en un mot c'est parce que le théâtre absorbe la poésie, c'est surtout pour ces raisons que les poètes sont si souvent trahis par leurs interprètes et que les comédiens ne sont pas toujours, comme ils devraient l'être, les maîtres incontestables dans l'art de dire les vers !
Il résulte de cette confusion que le jeune comédien, mal préparé pour le répertoire romantique, ne l'est plus du tout pour les tâches qu'il aura à remplir à coté ou en dehors du théâtre.
Pourtant, aux anniversaires, il récitera une ode en l'honneur d'un maître disparu ; à une inauguration de statue, il lui faudra célébrer en strophes éclatantes la renommée d'un grand homme ; dans les salons, on lui demandera de dire un des chefs-d'œuvre de nos poètes contemporains; dans les concerts, il devra quelquefois préparer, commenter, soutenir les inspirations de Beethoven, de Mendelsohn, de Félicien David, de Saint-
Saëns, de tous ces illustres musicieus qui ont demandé l'appui de la poésie pour expliquer leur œuvre ou pour la développer.
Peut-être même aura-t-il à dire des vers sur la musique elle-même dans ces adaptations musicales dont je parlerai, à la fin de ce livre, puisque le public semble goûter un vif plaisir à cette union de la musique et de la poésie.
Rien ne l'a préparé à tout cela, et la nécessité où se trouve son professeur de lutter, pour l'étude des classiques, contre les sonorités indécises est un obstacle de plus au développement de ces facultés particulières.
Voyons donc quelles sont les exigences de la poésie française, en quoi le lyrisme se distingue du théâtre, comment aussi il s'y ajoute parfois, et cessons de confondre des formes qui ont chacune leur caractère propre !