CANTABILE
Aie î Aie ! Aie ! Quel fichu mal Tra la la I J'ai la sciatique, Vive la reine Marguerite Et le tabac de caporal 1
J'étais hier soir au Gymnase Et je vous donne pour certain Que pour un homme de mon âge Je suis rentré tard ce matin...
Avouez qu'il n'y avait pas de quoi échauffer beaucoup une âme de librettiste, fort peu portée déjà vers les choses de la poésie.
Voulez-vous l'allégro :
Le journal l'Époque A beaucoup de vogue ; L'armée et la flotte Le lisent souvenL
Lorsque la princesse Est mal à son aise, Elle se dessèche Ainsi qu'une fleur.
Aimer, quelle vie, Rimer, quelle scie !
Cette poésie M'a mis en sueur.
Et la lettre se terminait par ces mots : « Arrangez-vous là-dessus sans faire grand changement dans la mesure, surtout pour Fallegro, qui est déjà bâti sur ce patron. »
Si vous êtes curieux de savoir ce que ces vers sont devenus, sous l'inspiration de Scribe, vous pouvez vous reporter au livret de Zerline ou la Corbeille d'oranges, dont la partition fut écrite
spécialement, en 1851, à l'intention de Mme Alboni.
Étonnez-vous qu'avec un pareil entraînement îa muse de Scribe ! ! ! ait contracté toutes les infirmités, ait collectionné tous les ridicules.
Peut-être lui en a-t-on prêté, quelquefois, qu'elle n'avait pas — on ne prête qu'aux riches ! On cite toujours comme un modèle du genre :
Ses jours sont menacés ! Ah! je dois l'y soustraire.
J'ouvre les Huguenots et j'y lis :
Et de quel piège affreux Ses jours sont menacés ! Ah ! je dois ly soustraire.
Je ne prétends pas que cela soit joli, joli — disons si vous voulez que c'est abominablement laid — mais, enfin, ce n'est pas stupide.
D'ailleurs, au commencement de ce siècle, et jusqu'à ce que les romantiques aient imposé leur influence sur la langue poétique, on relève, chez les écrivains les plus renommés, des négligences, des incorrections, des naïvetés tout à fait étranges.
N'est-ce pas Lebrun qui a commis un jour cette inversion restée célèbre :
La reine delà voir est ici désireuse.
Peut-êtremême est-cedans il/ar/eS/acrrf, son chefd'œuvre, qu'on trouverait ce vers burlesque.
A de tels vers la musique ne peut jamais faire grand tort, mais il y a des cas où c'est le musicien qui ajoute le ridicule à la médiocrité, comme dans cette romance jadis fort à là mode :
O ma Zélie, à lamaut qui f adore
Donne un regard, un sou...pir, un baiser.
Cette romance fut chantée pendant un demisiècle, nous dit M. Tiersot dans son bel ouvrage sur la chanson française.
La seule gloire qui lui reste c'est d'avoir donné le jour aux Deux aveugles et à quelques parodies plus ou moins amusantes.
Comme nous voilà loin de la poésie! J'y reviens et je reviens en même temps à mon sujets qui est — non pas la rivalité de la poésie et de la musique — mais leur union possible !
Il y a quelques années j'eus la bonne fortune de passer toute une saison d'été à côté du compositeur Francis Thomé ; je restais des journées entières auprès de son piano; il aimait à me faire lire à haute voix des vers de Victor Hugo, de Lamartine, d'Alfred de Musset, tandis que luimême improvisait des motifs, dont la couleur et le rythme, la valeur et l'harmonie soulignaient, enveloppaient, inspiraient la diction poétique ; i) vit tout de suite quel plaisir je prenais à ce travail. Sûr de ne jamais lasser mon attention, moa attention ou mon intérêt, il me faisait recommencer vingt fois le même morceau pour en fixer l'en-
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veloppe musicale, et seule la fatigue de ma voix mettait fin à ces travaux... que nous recommencions le lendemain !
Cependant, malgré l'impression produite, sur un ou deux auditeurs de nos amis, par ces récitations enveloppées de musique, le compositeur hésitait encore à cette époque à livrer ses premières adaptations au grand public.
Peut-être, ai-je pu contribuer à lui donner pleine confiance, en faisant entendre devant une assistance assez nombreuse la Fiancée du timbalier, terminée depuis quelque temps déjà I
Quoi qu'il en soit, quelques mois plus tard, M. Francis Thomé faisait exécuter cette œuvre aux concerts Colonne, avec le concours de Mlle Renée du Minil, et le succès fut considérable !
Depuis lors, M. Francis Thomé n'a pas cessé de collaborer avec les poètes : il a composé de la musique de scène sur le Roméo et Juliette^ qui fut donné ici même, sur r Infidèle, sur l'Enfant Jésus, sur la Passion, sur le Petit Chaperon rouge pour les représentations de l'Odéon au théâtre du Gymnase, et à la fin de la saison dernière sur le Bois d'Albert Glatigny.
Il réserve pourtant ce titre d'adaptations musicales pour les compositions, dont nous allons vous donner quelques modèles, sur des morceaux détachés de Victor Hugo, Alfred de Musset, Théophile Gautier, Leconte de Lisle, André Theuriet, Auguste Dorchain, Edmond Rostand.
Je crois que, parmi ces poètes, ceux-là même qui redoutaient un peu la musique auraient au moins rendu justice à notre respect pour leurs œuvres, car, enfin, nous ne répétons pas leurs vers, ou leurs hémistiches, nous n'en changeons pas la prosodie, nous nous efforçons davantage de ne pas en altérer le mouvement ou le sens : ici la musique n'est pas introduite de force dans les mots, elle est dessous, elle ne les déforme pas, elle les enveloppe et les soutient.
Il n'est pas question d'ailleurs de noyer tontes les œuvres des poètes dans des flots d'harmonie, de ne plus leur permettre de nous dire leurs rêves sans les accompagner d'une basse ou d'un trémolo, et ici le choix judicieux des textes a une importance capitale. Je crois que le genre lyrique devra être préféré à tous les autres, car le lyrisme est le vrai lien entre la poésie et la musique.
Je crois surtout que c'est le genre dramatique qu'il faudra éviter le plus soigneusement, et il me semblerait insensé de vouloir recouvrir de musique les Pauvres Gens ou l Expiation ; mais lorsque dans une poésie lyrique, on nous dira que le violon chante dans le lointain, nous nous croirons autorisés à le faire chanter, surtout si c'est vraiment une impression musicale qui a été l'inspiratrice de la poésie, et quand il y aura autour des vers une atmosphère à créer, pour que la vie y circule davantage par des vibrations plus grandes, pour que le rythme s'y affirme mieux,
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comment pourrait-on nous reprocher de créer cette atmosphère, de mettre un cadre au tableau, de faire un fond de lumière ou d'ombre pour y appuyer ou y détacher la phrase poétique î
Est-ce que les deux muses ne s'appellent pas sans cesse, comme elles le faisaient dans les âges héroïques, pour mêler leurs voix et se compléter.
Écoutez un chant large de violoncelle, le prélude mélancolique d'une « romance sans paro-les », et dites si vous ne cherchez pas quelquefois en vous les mots qui manquent, et si, en apportant à ses sonorités pleines et soutenues un sens plus défini, le charme d'une voix humaine ne réalisera pas le vœu de toute poésie :
Où l'indécis au précis se joint,
comme l'a dit Verlaine.
x\vec ce chant, c'est en sappuyant sur la note même du violoncelle que le mot viendra vibrer à nos oreilles, et si c'est un mot de poète, un mot qui contienne en lui des pensées lointaines, mystérieuses, la musique lui apportera une puissance d'évocation plus grande encore :
Si je dis, par exemple :
Pâle étoile du soir.
j'évoque des idées sans nombre, et pour le poète
ces simples mots suffisent sans doute à faire jaillir toute une série d'émotions ; mais il n'est pas certain que du premier coup, sans préparation, tous mes auditeurs y seront également sensibles d'une façon complète.
Je demande au musicien decréerdansvosâmes, par quelques harmonies mélancoliques et douces, une atmosphère de poésie et de vague tristesse, et si je metïorce, en disant ces mots, de me laisser envelopper moi-même par cette atmosphère, si j'évite soigneusement de déchirer cette enveloppe par des éclats de voix intempestifs, des secousses inutiles ou simplement même par une gesticulation désordonnée ; si je sais me mouvoir discrètement dans ce décor de nuit et de mystère, peut-être arriverai-je à vous donner, plus complète et plus puissante, l'impression que nous avons à rechercher ensemble.
Quelques critiques m'ont déclaré qu'ils se sentaient incapables d'entendre et de goûter, à la fois, les paroles et la musique, dans les adaptations musicales. C'est sans doute parce qu'on leur avait donné des exécutions qui péchaient par la mise au point ; mais comment admettre qu'il soit impossible à ces critiques d'exercer leur sensibilité sur deux points à la fois, alors que tout Fart moderne exige de leur cerveau tant d'attention, de souplesse, de patience, alors qu'ils pénètrent tout de suite les belles complications wagnériennes, alors que nous leur demandons simplement de jouir en même temps du sens des
paroles et de l'harmonie des sons, comme dans toute œuvre lyrique connue!! Mais les grands chanteurs n'ont dû précisément leur supériorité qu'à cette préoccupation de donner à la note et au mot tout ensemble la valeur qui convient ! Direz-vous que M. Faure ou M. Fugère vous font tellement bien entendre les paroles que cela vous empêche d'écouter la musique?
Les critiques affirment encore que l'adaptation musicale est un art bâtard qui cherche vainement à réunir des éléments contraires, et qui trahit tour à tour le poète et le musicien.
Ceci ressemble singulièrement à ce que disait Saint-Évremond à l'apparition de l'opéra, qui a fait depuis un assez joli chemin :
<c C'est travail bizarre de poésie et de musique où le poète et le musicien, également gênés l'un par l'autre, se donnent bien de la peine pour faire un mauvais ouvrage. »
Jaurais pu rappeler aussi les titres de noblesse de cet art et le faire remonter jusqu'aux Grecs eux-mêmes ; mais, après avoir consulté Fétis, Scudo, Castil Blaze et d'autres encore, j'y ai renoncé; j'ai vu, comme on l'a dit plaisamment, que, dans leurs longues discussions sur l'harmonie cnez les Grecs, les savants n'avaient pas trouvé l'accord, et leurs affirmations basées sur la forme d'un instrument, ou surune notation vague, m'ont laissé perplexe. Ils m'ont rappelé parfois ce fabricant d'orgues de Barbarie auquel on apportait, pour la réparer, une sorte de
boîte à musique très ancienne ; le possesseur de l'instrument, un curieux d'archéologie, lui demandait quel air il avait bien pu jouer autrefois ; le fabricant fit sortir du cylindre détraqué une note prolongée, un son unique, bizarre, incertain, indéfinissable, mais il ne se troubla pas pour si peu :
« C'est la Marseillaise, répondit- il à Tamateur d'antiquités. »
Je crois d'ailleurs que, malgré sa compétence, M. Thomé n'est pas beaucoup plus fixé que moi sur cettequestion ; maisil sait quelesGrecsont déclamé des vers en s'accompagnant d'instruments de musique, il sait que Félicien David, Lacombe ont fait des tentatives analogues ; et bien qu'il ait été surnommé un jour parun critique : le père de Vadaptalion musicale, il ne s'attribue pas la gloire d'avoir inventé de toutes pièces ud genre nouveau. Il ne veut pas prendre pour une révolution ce qui n'est sans doute qu'un renouvellement légitime; et le seul mérite qu'il revendiquerait devant vous, c'est d'avoir adapté à la poésie un vêtement plus riche et plus léger, plus étroit et plus souple tout à la fois, et d'avoir réconcilié, pour toujours je l'espère, deux muses qu'on a si souvent opposées l'une à l'autre, et qui semblaient pourtant bien faites pour s'entendre et pour se compléter.
Nous allons donc avoir l'honneur de dire devant vous des vers d'Alfred de Musset, Victor Hugo, Th. Gautier, Leconte de Liste, Louis
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Bouilhet, etc., avec des musiques de Francis Thomé.
Le nom qui se présente ànouslepremierestcelui d'Alfred de Musset,et si j'avais suivi l'ordre de notre programme pour vous parler des poètes, cette causerie aurait pris peut-être un tout autre cours.
Car si je ne savais, par sa propre sœur Mme Lardin de Musset, que le poète des Nuits a aimé passionnément la musique, je n'aurais pour men convaincre qu'à relire les Stances à la Malibraii^ ou lesfameuses lettres surlesdébuts de Mme Pauline Viardot.
J'y trouverais la contre-partie des opinions que j'ai citées, et qui étaient celles de Théophile Gautier, de Victor Hugo et peut-être aussi de Leconte de Liste et de Louis Bouilhet.
Un personnage de Shakespeare nous dit :
<i L'homme qui n'a dans son cœur aucune « musique et qui n'est pas ému par l'harmonie, « est capable de trahison, de stratagème et d'in- « justice. Les mouvements de son âme sont lents a et mornes comme la nuit ; ne vous fiez point à « un tel homme ! »
Je ne sais si Alfred de Musset aurait exprimé aussi violemment son amour pour la musique, mais je sais qu'il a dit :
« C'est la musique qui m'a fait croire en Dieu. »
Je sais qu'il a chanté l'harmonie dans la célèbre pièce que je vais vous dire.
Fille de la douleur, harmonie, harmonie !
Aussi l'exceptionnelle tristesse de cette pièce ne nous a-t-elle pas empêché de la faire figurer en tête de notre programme, car nous avons voulu nous placer aujourd'hui sous l'invocation de ce grand et douloureux génie, pour vous présenter cet art, dans lequel la poésie peut s'unir si étroitement à la musique en gardant sa beauté propre et sans devenir une esclave !