CHANT SECOND
Du stfle et de la composition du sermon.
Parle, sans te llatter ; sais-tu bien de quel style Aux coupables mortels se prêche l'Evangile; Sais-tu choisir les mots propres à l'annoncer , Les choisir avec art, avec art les placer?
Tel du style souvent croit avoir i'élégance Et savoir bien parler , qui pour toute science , D'une phrase à la mode , et d'un terme e'ie'gant , Sait orner un discours partout ailleurs rampant: Un autre à chaque nom joignant une épithète , Croit attraper par-là l'éloquence parfaite : Un autre en mots pompeux, l'un à l'autre cousus, Nous donne pour sublime un superbe Phe'bus. Pénètre le génie et le tour du langage ; Apprends de chaque mot , et la force et l'usage ; Toujours en écrivant , modeste et retenu , Donne-nous un discours égal et soutenu, Noble sans le guinder, naturel sans bassesse. Tu dois, semblant la fuir , trouver la politesse. Et, dans un style pur, où l'ien n'est affecté Conserver l'élégance et la simplicité.
Va te former ce style en lisant l'écriture : Elle seule , savante à peindre la nature , . Elle seule de l'art sachant la démêler , Sait et parler au cœur et le faire parler. Que le livre divin soit ta première étude. De ton discours ensuite apprends l'exactitude. De Tordre convenu, sache observer les lois ; Il ne t'est pas permis de t'en faire à ton choix; Va les prendre de l'art j mais cache l'artifice. Ne commence jamais d'un air qui m'éblouisse; Fuis ce faste orgueilleux d'un orateur trop vain , Qui , dès les premiers mots nous vante son dessein , Promet une matière inouïe, im[Jorlante, Souvent, c'est la souris qu'une montagne enfante , Et d'abord en humeur foudroie en commençant , Qui bientôt épuisé , me glace en finissant. Un bon prédicateiu' , plus modeste et plus sage, .Vvant de s'engager, s'observe et se ménage^
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De ces airs i'astucux sait toujours s'abstenir, Et ne promet jamaiti que ce qu'il peut tenir.
Souvent pris de trop loin, un exorde Liz.arn* Jette hors ilu sujet l'orateur qui s'égare; Et souvent trop pompeux, il dérobe l'dclat Au reste du sermon qu'il fait paraître plat. Il faut donc que toujours le sujet le fournisse , Et qu'au corps du discours le prépare et l'unisse. Du ciel, après l'exorde, implore le secours; Mais n'imite jamais par de burlesques tours, De ces prédicateurs l'éloquence fleurie.
Qu'une chute de mots jette aux pieds de Marie. Sur ton sujet ensuite expose ton dessein , Et, sans t'en écarter, suis-le jusqu'à la fin. Choisis pour tes discours une heureuse matière , N'entreprends pas toujours de la fournir entière : Souvent au dernier point l'on n'a pu parvenir , Que l'horloge souvent avertit de finir.
On a beau s'échauffer , c'est en vain qu'on exhorte \Jï\ auditeur glacé qui regarde la porte. Borne-toi , si tu peux , aux points les plus touchans , Que ces points soient égaux , mais toujours differens. li'antithèse souvent en a fait le partage ; Xiiigende et le bon sens ont banni cet usage : On préfère aujourd'hui le solide au brillant: Pourquoi , quand l'or est bon , y mêler du clinquant '." Or donc, sur ce sujet, écoute mes maximes. Evite, en divisant, ces phrases synonymes, Qui , jouant sur les points retournés en tovis sens, Disent dix fois le même en termes differens. Cette fade abondance est d'un esprit stérile. Veux-tu qu'à retenir chaque point soit facile » De ce fatras de mots va te débarrasser : Mais , pour t'cxprimer juste, apprends à bien penser.
55o JuAKT DE L,IKE
Quand une expression est ou louche ou confuse,
La cause est dans l'esprit, c'est lui seul qu'elle accuse,
Et la langue toujours exprime clairement
Ce que d'abord l'esprit a conçu nettement.
Apprends à me'priser Tornement puérile
Dont pare un e'colier sa matière et son style.
Ce n'est point ton discours que je dois admirer;
Ne m'oblige pas même à le conside'rer.
Les mots sont des chemins pour aller aux pensées;
Mais quand avec trop d'art les phrases sont placées,
Le discours en chemin , nous présentant des fleurs ,
Amuse noti'e esprit qu'il doit porter ailleurs.
Que du cœur échauflfé les figures dictées Ne soient jamais de l'art par machine empruntées. La nature sans art produit ses mouvemens Et pare le discours de ces vains ornemens. Cherche le vrai partout, et défends à ton zèle D'altérer en l'outrant , sa beauté naturelle. Sage fut cet auteur ami de la clarté Qui, voulant de ses vers bannir l'obscurité, Interrogeait d'abord une oreille ignorante. Et, pour 1' s critiquer , consultait sa servante. De cet exemple , abbé, tu prétends te railler: Mais quiconque en public se dispose à parler. Devrait de cet auteur imiter la prudence, Et du peuple d'abord consulter l'ignorance. Tu sais que tout pécheur est toujours ignorant , Pour lui seul dans la chaire il faut être savant. Déduis bien tes raisons , choisis bien tes passages, Et.toujours à l'esprit peins de nobles images: Aussi bien que les grands , le peuple écoutera , Et s'il n'en connaît l'art , sou cœur le sentira : Pour goûter une pièce , il n'appelle personne Ni pour savoir pourquoi , ni comment elle est bonne;
Elle est bonne , il sulFit , il l'écoute, et j:imai$
Un discours bien traité ne lui parut mauvais.
Tout réussit, abbé, quaml avec éloquence,
On sait joindre, en préchant, le zèle et la prudence.
Oui j'écouterai tout, si tu veux bien prêcher.
Tout sera pardonné si tu sais me toucher.
Mais à ce grand efiet, c'est en vain qu'on aspire,
Si la conclusion ne sait pas le produire.
Pour apprendre à toucher, apprends à bien finir.
C'est là que l'orateur doit ses forces unir,
Et l'aire, en ramassant en trois mots la matière.
Du pécheur qui résiste une conquête entière.
Rappelle donc alors tes plus forts argumens.
Mais, sans te refroidir en longs raisonnemens.
Ne fais que les montrer , évite les redites ,
Et toujours renfern>é dans les bornes prescrites ,
Fais que Ion auditeur te quittant à regret ,
Se retire chez soi tout plein de ton sujet.
Alors , les yeux baissés, dans un morne silence.
Il ira , par sa prompte et libre pénitence ,
De ses propres délais, lui-même courroucé.
Prévenir de la mort le repentir forcé ,
Et méditant sa foi si long-temps ignorée ,
Ap[)renant à quel prix, du ciel s'ouvre l'enlrce,
Il jugera bientôt, justement rigoureux,
Qu'un plaisir criminel est toujours dangereux.