CHANT TROISIÈME
Des défauts à éviter dans le miidstère de la prédication.
J'estime un écrivain qui jamais ne s'entête , Et dont à corriger la plume est toujours prête. Apporte à tes sermons cet esprit rigoureux. Un endroit te paraît noble , éq^tant , heureux ,
Le tour en est charmant , l'expression hardie ,
Il te plaît , et tu l'as enfanté de ge'nie.
Tu le redis vingt fois, et toujours plus nouveau ,
Vingt fois le redisant, il te semble plus beau.
Crains ce plaisir flatteur qui t'aveugle peut-être j
Sans montrer cet endroit, ne le fais point paraître^
Observe exactement tes amis consultés.
De cet endroit si beau l'ont-ils paru charmés?
Non retranche-le donc , et que ta plume immole
Cet enfant bien-aimé, dont tu fais ton idole.
Sans faiblesse et sans honte , on cède à la raison :
D'un éloge imposteur crains le fatal poison.
lia louange te plaît, tu veux qu'on t'applaudisse:
Chacun t'applaudira par grâce ou par malice;
Aussi bien que l'ami , l'ennemi complaisant,
Nourrira tes défauts , en les canonisant.
Un jour Martin prêcha ( retiens bien cette histoire ) :
Je courus, invité, grossir son auditoire.
Il commence : j'écoute, et , d'un ton d'écolier,
A peine eut-il , tremblant, dit son exorde entier. Qu'il hésite , répète , et , perdant son étoile , Il vogue à l'aventure et sans rame et sans voile. Vingt fois je fus troublé , voyant qu'il se troublait , Et je tremblai vingt fois, en vovant qu'il tremblait. !Enfin , de flots en flots sa mémoire infidèle. Demi-noyé , le jette à la vie éternelle. Il s'y prend et finit Moi , m'tn voulant aller,
— Quoi ! vous en irez-vous , sans le congratuler? Me dit-on. — Comme alors je respirais à peine ,
On nie prend , et , par force , en sa chambre on m'entraîne. Là Martin , dans un lit , entouré de flatteurs , De cent sots complimens savourait les douceurs.
— Mon Dieu ! s'écriait l'un , la pièce est merveilleuse ! Vous l'avez débité d'une mémoire heui'euseJ
— Voilà ce qu'en français on nomme un bon sermon ,
Disait l'autre; mais bon , ce qui s'appelle bon.
liui, cependant, modeste au milieu de sa gloire,
Se plaignait qu'on avait vu broncher sa mémoire,
Avouant que, d'ailleurs, il avait bien prêché.
— Broncher! vous vous mocquez! vous n'avez point bronché.
Qui s'en est aperçu? Personne , je vous jure.
On a trouvé surtout votre mémoire sure,
Et puis, cela n'est rien , n'avez-vous pas tout dit?
Le défaut de mémoire a fait voir plus d'esprit. —
Martin , à ce discours , sourit et se console ,
Se loue , et, sans façon , les croit sur leur parole.
Moi , caché dans un coin , et murmurant fout bas ,
Je rougissais de voir qu'il ne rougissait pas ,
Et j'étais là le seul qu'à son air, on dût prendre
Pour le prédicateur que l'on venait d'entendre j
Enfin je me retire et vais pester ailleurs
Et contre les Martins et contre les flatteurs.
Est-il , dans ce métier, quelqu'un qui ne se flatte .'
Quiconque prêche mal voit que sa honte éclate ;
Contre lui l'auditeur est partout un témoin :
Mais il trouve toujours un flatteur au besoin.
Qu'un seul l'approuve , un seul, nourrissant son audace.
Aux plus grands orateurs il dispute la place ,
Et , s'aveuglant soi-même , il croit, quand ou le fuit ,
Que tout le monde en foule et le cherche et le suit.
Veux-tu d'un bon sermon l'assuré témoignage ?
Va de tes auditeurs consulter le visage j
Va sur eux du discours étudier le prix.
Et demander aux yeux ce qui plaît aux esprits.
Observe les endroits où la fouie attendue
Abandonne à ta voix son oreille pendue ,
Où chacun , dans sa place , immobile et serré
Te dévore des yeux et te suit à ton gré.
554 li'ART DE LIRE
Cette preuve suffit: tu peux croire sans doute
Que les meilieurs endroits sont ceux que l'on écoute.
Quand l'oreille à la voix se laisse gouverner,
Le cœur suit le penchant qu'elle veut lui donner.
— Ces endroits sont , dis-tu , les moins beaux de la pièce j
D'autres ont plus d'esprit, de tour, de politesse;
Ceux-là sont négligés. — Iln'importe: ils sont bons,
Sur eux, à l'avenir, règle tous tes sermons,
Et , si tu veux prêcher une morale utile ,
Etudie avec soin et la cour et la ville.
Jamais en duc-et-pair n'habille le bourgeois ,
Ni ne donne aux sujets les qualités des rois.
Place bien tes couleurs ; peins le bourgeois avare ,
Le courtisan flatteur, le grand seigneur bizarre ;
Ne peins jamais les gens autrement qu'ils ne sont ;
Ne combats point les maux qui jamais ne se font;
N'imite pas ce fou qui, prêchant au village,
Criait qu'on réformât la table et l'équipage ,
Les alcôves dorés , les lambris , les plafonds ,
Choses dont l'auditeur ignorait jusqu'aux noms.
Que toujours tes portraits soient peints d'après nature ,
Qu'on connaisse aisément le cœur à la peinture;
Mais évite surtout d'employer ces couleurs
Qui peignant les péchés, font nommer les pécheurs.
Dans la chaire jamais n'introduis la satire ,
Et crains de tout gâter , en apprêtant à rire.
Au portrait de nos maux ajoute le conseil.
Et toujours sur la plaie applique l'appareil.
L'intérêt du pécheur doit seul ouvrir ta bouche ;
Le pécheur maltraité s'irrite et s'effarouche :
Tu dois le ménager. Le meilleur médecin
Au malade irrité paraît un assassin.
Mais surtout en prêchant, si ton zèle s'applique
A combattre l'erreur de l'aveugle hérétique ,
A iiAUTi: VOIX. 555
Toujours avec douceur apprends à le traiter;
Il s'agit de le vaincre et non de l'insulter.
La charité sans fiel repousse l'imposture.
Et le zèle chrétien ne vomit point d'injure.
En blâmant le pèche' respecte le pécheur ,
Respecte riiérélique, en combattant l'erreiu-. Je hais ces orateurs dont les dures maximes
De péchés véniels nous l'ont toujours des crime*.
Je ne t'c'coule point , si , sévère affecté,
Tu surfais en prêchant l'exacte véritc'.
Quand tu blâmes des grands le luxe et la dépense.
Et tu veux aux habits moins de magnificence ,
Ne va point, casuiste ignorant et chagrin ,
Damner pour un ruban ton innocent prochain^
Laisse faire à Frondet ce détail ridicule.
Mais au riche mondain donne un autre scrupule :
Re[)résentc à ses yeux la douleur et la faim
Du pauvre abandonné qui demande du pain;
Trace d'un hôpital l'image pitoyable ,
Plains ces frères mourans que la misère accable .
Tandis qu'embarrassé d'ornemens superflus ,
Il nourrit son orgueil des biens qui leur sont dus. ,
Ce lugubre spectacle , émouvant la nature ,
Lui fera mieux que toi condamner la parure.
Assez d articles sûrs et de points décidés
Donneront aux pécheurs des scrupules fondés.
Quand on est véritable , ovi est assez sévère.
L'Evangile partout prêche une vie austère j
En vain y cherche-t-on des adoucissemens ,
On ne trouve que croix , que voiles , que tourmens ;
Et qui ne vole au ciel par la pure innucence ,
Doit marcher , pénitent , par l'affreuse souffrance.
L'oracle est infaillible , et l'on s'efforce eu vain
D'y mener les pécheurs par un autre chemin.
Je te l'ai déjà dit , sois toujours véritable :
La vérité rend seule un sermon profitable.
Si lorsque je t'entends, je puis in'apercevoir
Que le principe est faux dont tu veux m'émouvoir ;
Qu'ici loin du droit sens cette preuve est outrée ,
Là de cet argument la force exagérée;
Que d'un passage ailleurs tu détournes le sens,
Le reste m'est suspect. D'abord je me défends ,
Et te quittant pour fruit de ta vaine éloquence ,
J'accuse ta malice ou bien ton ignorance.