LIVRE TROISIEME
La terre avoit déjà donné ses fruits, les arbres commençoient à laisser échapper leurs premières feuilles, le dieu du jour n'étoit plus si diligent à nous éclairer, et s'empressoit bien plus vite de ranimer une autre hémisphère, lorsque les frères se trouvèrent réunis dans les bosquets du jardin qui avoit vu naître leur société; tous y apportèrent du zèle, tous y montrèrent de la joie ; les prosélytes qui, pour la première fois, participoient aux opérations de la compagnie, qui pouvoient être témoins de l'ordre et de l'harmonie qui y régnoient, exprimoienl, chacun à leur façon, leur reconnoissance et le plaisir qu'ils goûtoient.
Le Directeur seul portoit dans les yeux la langueur et la tristesse ; on en fut allarmé, on se demanda d'abord d'où pouvoit venir ce changement ; les ftères se réunirent ensuite, et environnèrent leur chef pour lui marquer leur inquiétude.
V Je suis sensible à votre attention (leur répondit-il obligeamment), et je suis fâché en même tems que vous vous soyez ap perçus de ce contrelems ; je voulois vous le dissimuler ; mes yeux m'ont mal servi ; mais permettez-moi de ne point
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m'ouvrir avec vous pour ce moment : ce n'est pas défaut de confiance, c'est par des raisons que vous approuverez. »
Pour dissiper un peu le Directeur, les frères Vice-gérant, Trésorier et autres entrepreneurs de l'édiQce de la case voulurent rendre compte de leurs opérations à la société ; ils annoncèrent que l'ouvrage étoit si avancé, qu'il seroit prêt et perfectionné avant le tems fixé pour la tenue de la grande case ; comme ils aperçurent que cette nouvelle sembloit égayer le Directeur, ils furent tentés de révoquer la convention qu'ils avoient faite eux-mêmes; ils voulurent décrire le local de la case avec ses agrémens; le Directeur les arrêta, les remercia avec beaucoup d'affection, et leur ordonna de ne point parler de leurs ouvrages, et de ne les point laisser visiter même par les frères jusqu'à ce qu'ils fussent conduits à leur perfection ; il pria ensuite l'Orateur d'entrelenir la Société sur l'espèce, la forme et la durée des épreuves par où passeroient dans la suite les candidats Francs-Péleurs.
Après un court préambule et quelques propos obligeans, le Grand Orateur péta à plusieurs reprises, tous les frères lui répondirent exactement, et il entra en matière.
« Les épreuves des récipiendaires doivent être proportionnées à la grandeur et à l'élévation de l'objet que se proposent les sociétés dans lesquelles ils veulent entrer, au caractère et à l'état des hommes auxquels Ils s'associent.
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« Les Francs-Péteurs se proposent de vaincre un préjugé, il faut par conséquent du courage et même de l'héroïsme. Les premières attaques ne seront pas suivies de la victoire; il faut de la constance ; ainsi tout Franc-Péteur prosélyte doit être connu et examiné pendant quelque tems sur celte dernière disposition. Un esclave qui veut rompre ses chaînes, quia pété plusieurs fois en public sans rougir, sent déjà qu'il appartient au corps des Francs-Péteurs ; il fera bientôt des tentatives, et il postulera.
a L'esclave (c'est ainsi qu'on doit nommer tout ce qui n'est point Franc-Péteur) fera connoissance avec le frère introducteur, saisira le moment de le trouver, et en entrant dans son appartement, il s'annoncera par trois pets ; l'Introducteur y répondra par trois autres, s'il le veut, ou s'en dispensera parce qu'il a fait ses preuves : il conversera ensuite, et il applaudira au zèle de l'esclave ; il lui exposera les conditions requises et les formes des épreuves, il lui dira, avec le plus de gravité qu'il sera possible, qu'on exige de tout esclave qui veut rompre ses fers un an révolu d'examen et d'expérience, et qu'on divise celte année en quatre parties ; la première contient les tentatives et les exercices du pet dans le particulier et dans le domestique ; la seconde, les opérations publiques faites dans tous les lieux (toutefois décens), sans contrainte et sans explication de sa conduite ; le troisième, dans les maisons où la bonne compagnie se rassemble devant laquelle on Juslidera avec
véhémence la liberté que l'on aura prise ; la quatrième enfin devant trois prudes, trois dévotes de profession et trois bourgeoises de qualité, que l'on essayera de réduire au point de ne pouvoir plus objecter contre les démonstrations en faveur du pet.
« Le prosélyte se convaincra dans l'intérieur de son cabinet de l'utilité et des agrémens du pet ; pendant les trois premiers mois, il pétera librement et souvent devant ses parens, ses amis et ses convives de quelque espèce qu'ils puissent être; on ne demandera point d'attestations sur les particularités : des frères constitués pour nous en instruire pénétreront dans les maisons, et ne manqueront point de nous en rendre un compte exact.
« C'est pendant ce tems là que tout prosélyte doit s'entretenir avec les orateurs pour prendre chez eux des moyens de persuasion ; dans les élèves du premier ordre, on exigera une connaissance sûre de Démosthène, de Quintilien et de Gicéron ; dans le second rang on tolérera des imitations de l'éloquence du dernier siècle; mais on refusera quiconque n'a lu que les oraisons, discours et brochures du siècle présent, on ne fera pas grâce à un duc et pair ; ce n'est pas que de nos jours il n'ait paru des ouvrages très- ingénieux, nous voyons encore des discours éloquens qui ont le droit de nous plaire ; mais ils ont été faits sur les grands modèles qu'on cite toujours avec vénération, et rarement peuvent-ils en servir eux-mêmes.
« Le second quartier d'épreuve qui suppose un
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exercice public mettra en évidence la fermeté plutôt que l'éloquence de l'aspirant ; il ne sera point question de persuader, mais seulement de se montrer courageux ; en marchant on fera des pets, on leur donnera liberté dans les places publiques, dans les cafés où les beaux esprits assemblés jugent en dernier ressort du mérite des hommes et de la valeur de leurs ouvrages. Il ne faudra ici pour caution que la voix publique qui ne sera point équivoque ; la case sera instruite des progrès du sujet parvenu à la seconde épreuve. On ne pourra également lui en imposer sur les succès de la troisième, c'est-à-dire, dès qu'on opérera en bonne compagnie ; les Francs-Péteurslaconnoissent et la composent ; ils doivent tous être riches ou aisés, ils seront tous en état de juger des travaux, ou d'être informés par des amis qui leur en rendront un bon compte ; cette troisième épreuve devient de plus en plus délicate, il y a des plaisanteries à essuyer, des ris, des éclats à laisser adroitement passer, et une apologie à établir ; il faut que cette apologie vienne sans aifectation, mais qu'elle soit amenée poliment et qu'elle soit véhémente ; on ne veut point de ces petites phrases saillantes, point de ce style maniéré, parce que tout Franc-Péteur doit élre Orateur, il ne feroit aucune impression sur des hommes habitués à dire et à entendre de jolies choses dont ils ne font eux-mêmes qu'un médiocre cas, qui ne se persuadent ni ne s'intéressent réciproquement par la marche ordinaire de leurs moyens et de leurs preuves : seroient-ils
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touchés si l'on n'employoit que leur méthode lorsqu'on essaye de détruire les erreurs qu'ils ont adoptées, le défenseur du pet seroit-il entendu ? Le lâisseroit-on parler, si sur un ton de pointes, de jeux de mots et de petites antithèses, il vou> loit en prouver les avantages ? Mille épigrammes partiroient à la fois, et meltroient à chaque instant le raisonneur en défaut.
« Un orateur doit se faire entendre, parler clairement, on en convient, mais non pas dans le langage que l'on nomme agréable dans le monde, ni dans celui des hommes qui ont vécu, s'il faut persuader et souvent convaincre, les propos de la bonne compagnie ne suflisent point, la manière de les enchâsser y est encore plus étrangère, on en peut juger par les effets que produisent aujourd'hui les parleurs publics, ou déclamateurs en tous les genres.
« On suppose qu'un candidat Franc-Péteur ait pété librement cinq à six fois, qu'il ait essuyé beaucoup de plaisanteries, et qu'il essaye (comme il le doit) de justifier sa conduite; on suppose qu'il s'exprime ainsi : « Quoi, le plus léger et le plus aimable des zéphirs vous alarme ! Vous tenea encore au préjugé, vous condamnez le pet, qui n'a d'autre défaut que celui d'avoir été mal connu, d'autre tache que son injuste captivité, d'autre conséquence que celle d'intriguer sans déplaire ! Revenea d'une erreur qui blesse la raison, de mes critiques vous serez bientôt les partisans de mon système ; spectacle plaisant aujourd'hui pour vous, je à%-
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viendrai demain spectateur satisfait de votre heureuse indépendance. »
« Quel est l'auditeur, pour peu qu'il ait l'usage du monde, qui ne soit touché d'une pareille apostrophe, et qui ne soil converti sur l'article du pet? Ne peut-il pas sans présomption se promettre d'en imaginer autant et de l'exprimer aussi-bien ? Les grandes vérités ont des droits incontestables sur les cœurs, mais elles ont un langage qui leur est propre, et les moyens triomphans qui les font valoir ne sont pas si généralement connus ; qu'on les cherche et qu'on les employé, ces moyens, l'homme du monde et l'esprit fort en tout genre seront tirés de leur sphère, forcés, malgré leur légèreté, insensiblement intéressés, persuadés sans l'avoir prévu et bientôt entraînés sans qu'ils regrettent même l'opinion chérie qu'on leur enlève.
« La quatrième épreuve sera sans doute la plus rigoureuse ; le premier mois de ce dernier quartier se passera chez trois prudes différentes ; si le prosélyte n'en connoît point particulièrement, il sera obligé de se ménager des entrées et de faire des liaisons dans ce genre; il pétera librement et de sang-froid, on murmurera, on éclatera, et tout cela est nécessaire ; le public sera imbu de complaintes répétées, et la case sera instruite de ce qu'elle a intérêt de savoir; même chose se passera vis-à-vis de trois prétendues dévotes, femmes à grimaces; il faudra converser, raisonner, après leur avoir donné de l'humeur par une brusque décharge de pets; on ne sera point obligé de persua-
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der, ni de changer ces sortes d'esprits, la conquête ne feroit point d'honneur ; s'ils paroissoient rendus, ce seroit de mamaise foi. Enfin les bourgeoises de qualité dont le récipiendaire aura mortifié l'amour-propre en pétant souvent et hardiment devant elles, mettront le dernier sceau à l'épreuve, et rendront l'esclave aux yeux de la société digne d'être délivré de ses chaînes ; plus il y aura de murmures, plus les femmes importantes feront de démarches auprès des commandans de places et châteaux, et ensuite chez les officiers de police, pour solliciter la vengeance d'un pareil attentat commis en leur personne, plus la conduite du nouveau Franc-Péteur paroîtra régulière et digne de la société ; c'est par le plus grand éclat que seront les femmes dans leur courroux qu'elle jugera des talens du sujet et qu'elle hâtera son initiation.
« On assemblera ensuite la case, les commissaires rapporteront tous les événemens de chaque épreuve , on les vérifiera ; et s'ils forment un tout, on ira au scrutin; le nombre des voix nécessaires étant complet, on procédera, peu de jours après, à la réception.
« Le dernier admis des Francs-Péteurs ira chez tous les frères pour les engager à se trouver à l'assemblée indiquée à tel jour, afin de rendre libre tel esclave qu'on nommera. » ,
L'Orateur finissoit à peine, que deux des prosélytes se levèrent sans avoir reçu l'ordre ; l'un préluda par un long et ennuyeux compliment, accompagnant chaque mot d'une révérence, et finit par
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assurer qu'avec tout le respect qu'il devoit à la compagnie, il ne passeroit point par des épreuves si longues et si pénibles; que sa santé, sa situation et ses affaires ne le lui permeltoient pas ; l'autre, d'un ton décidé, dit qu'il comptoit être exempt des épreuves, parce qu'il s'étoit toujours regardé à peu près comme l'un des fondateurs; qu'il avoit déjà travaillé utilement pour la société, et qu'il promettoit employer toutes ses forces et ses talens à son aggrandissement et à sa gloire. Les autres candidats ne sortirent point de leur place, se turent et ne s'unirent point à ces deux premiers. Le Directeur, sans leur répondre, ordonna sur-le-champ un scrutin et un conseil particulier, et tous les frères passèrent dans un bosquet voisin. Après une mûre délibération, les frères rentrèrent, précédés de leur chef qui s'énonça en ces termes : a Vos inquiétudes sur les épreuves étoient déplacées, elles deviennent totalement inutiles, on n'en exige plus de vous, et la société déclare que vous ne serez jamais admis à l'initiation. Pour vous, nos chers candidats, dont le zèle et la docilité nous sont connus, vous serez admis en case et initiés dès la première assemblée ; nous n'avons jamais eu l'intention de prolonger vos épreuves, celles que nous exigerons par la suite ne sont pas pour vous. «Cette décision fut applaudie et suivie d'une multitude innombrable de pets dont le fracas réjouit les frères, et couvrit de confusion les deux seuls coupables, qui se retirèrent,run en faisant une profonde révérence, et l'autre en murmurant.
Dès qu'ils furent sortis, le Directeur reprit la parole, et dit : « Mes frères, l'événement vous explique le sujet de la douleur dont j'ai paru pénétré ; la conduite de ces deux sujets l'avait fait naître, j'en étois instruit; ils viennent de se démasquer eux-mêmes; le premier est un fade adulateur qui complimente et qui loue sans cesse, afin qu'on lui rende la pareille ; il est toujours occupé de prétendues bienséances, de visites, de cérémonial et d'une fausse politesse ; il sacrifie tout à ces ridicules objets ; il nous a manqué cent fois et à ses devoirs de Franc-Péteur ; il n'a jamais eu la force de nous défendre, si ce n'est par de doucereux propos; il a même osé rire des plans que nous avons tracés avec ceux qui lui étoient supérieurs, et qui avoient la témérité d'en plaisanter. L'autre est un homme vain, plein de lui-même, occupé de ses prétendus talens, qui veut s'introduire parce qu'il se persuade être utile, et qu'il espère briller et dominer ; sa vanité forme son assurance : il a parlé souvent dans le public, et trop pour notre gloire; ses moyens ardemment énoncés étoient sans ordre, et par conséquent sans fruit ; il ne prouvoit rien et neconcluoit point;il avoit ennuyé etn'avoit rien établi : ajoutez à cela, mes frères, que lorsqu'il avoit disserté pour satisfaire au devoir, il s'attribuoit, en finissant, tous les succès de nos travaux ; quoiqu'encore candidat, à l'en croire, il faisoit seul toute notre gloire, el il ne manquoit jamais d'avancer que lui seul parviendioit à terrasser le préjugé, et à rendre l'univers Franc-Péteur;
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il a indisposé les esclaves mêmes par son orgueil, et s'est rendu indigne de nous. Votre zèle, vos talents me consolent, mes frères, de cet échec; au reste, ces hommes n'étuient point à nous, ils ne pouvoient nous appartenir; cet exemple nous instruira, et vous surtout, mes chers candidats, que la vanité, soit qu'elle soit masquée sous l'appareil des égards, de la politesse et de la complaisance, soit qu'elle s'annonce par un caractère officieux à contretems, par un empressement de servir, est également nuisible à toutes les sociétés.
a Nous touchons à ces jours que l'hiver abrège et obscurcit, passons-les dans l'exercice continuel de notre art admirable ; pétons dans les assemblées où chacun d'un air renfrogné semble reprocher à la nature les rigueurs qu'elle nous fait éprouver : pétons en public, pétons avec éclat jusqu'à ce que nous puissions nous rassembler dans le lieu consacré à nos illustres exercices. »