‹ L'art de péterChapitre 53 sur 57 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

Le rendez-vous de la seconde assemblée de la société naissante étoit donné dans une prairie que l'Orne arrose, et peu distante de la ville ; tous les frères s'y trouvèrent avec un zèle proportionné à la grandeur de l'objet qui les y altiroit: point d'affaires domestiques, point de plaisir même qui pût eu retenir un seul: l'aurore n'avoit trouvé aucun d'eux dans les bras du sommeil ; ils l'avoient tous devancée; les six prosélytes même qui n'avoient pu être admis dans la première assemblée, s'étoient rendus les premières : ils se tinrent toutefois assez éloignés pour ne pouvoir entendre, mais assez proches pour être aperçus des frères.

On ne peut exprimer la joie qui s'empara de tous les cœurs lorsque les frères se virent réunis ; ils en donnèrent les marques les plus sensibles. Sincères embrassemens, propos agréables qui ne tenoient point du compliment ni de l'adulation, questions obligeantes et réponses aimables, tout fut de la partie; mille pets partirent à la fois et se firent entendre au loin: les prosélites prirent la liberté d'y répondre ; les frères pétèrent encore,

tantôt en duo et tantôt en solo. Enfin le Directeur arrêta cette aimable confusion, et dit : « Mes frères, nous sommes ici assemblés pour donner des règlemens à notre société ; aucun corps politique n'a pu se soutenir ni ne pourra exister sans loix : les conventions que nous allons établir et adopter doivent nous lier pour toujours ; si nous les suivons exactement, après les avoir reçues, elles feront notre sûreté et notre bonheur. Voici le codicille qui les renferme ; je vais disserter en conséquence : pardonnez-moi aujourd'hui le décousu du discours : les transitions ménagées sont impossibles dans cette circonstance.

ce Lorsque notre société sera connue et goûtée, il n'y aura point de grande ville qui ne désire posséder et voir s'établir une case dans son sein. On peut le prévoir sans témérité : l'avantage qui en résultera est trop considérable pour le public ; mais il ne pourra y avoir absolument qu'une case d'établie en chaque ville, excepté dans celle-ci, où il y en aura trois, l'une au centre, et les deux autres répondant à l'orient et à l'occident ; celle du centre sera toujours supérieure à toutes les autres en général : chaque case ne pourra être composée que de trente sujets exclusivement. Les choses rares obtiennent toujours la vénération et la conservent ; presque tous les établissemens qui se sont trop multipliés en s'éloignant de leur source ont dégénéré. Trente hommes dans chaque cité sufiSsent pour ramener à la liberté des concitoyens de bonne foi.

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(c Si l'on en admet un grand nombre dans le lieu où la société a pris naissance, c'est qu'il faut avoir du renfort toujours prêt, et il doit être au centre.

« La première case sera gouvernée par le Directeur général, dont le grade sera à vie et perpétuel dans sa personne ; les chefs des autres cases seront amovibles par trois ans.

« L'espèce de gouvernement monarchique convient mieux que toute autre à un ordre qui a l'esprit de conquête : un chef que l'on remplace après quelques années a presque toujours le déplaisir de voir ses plans réformés ou détruits ; chacun est jaloux d'y mettre du sien, et rarement eston content de ce que les autres ont fait auparavant.

« Il ne convient pas que les chefs particuliers soient perpétuels; leur autorité balanceroit celle du Directeur général.

« Chaque case sera composée d'un Directeur, d'un Vice-gérant ou Directeur en second, d'un Orateur, d'un Foudroyant, d'un Introducteur et d'un Trésorier : tous les officiers composeront le conseil, et y appelleront les cinq derniers officiers sortans décharge, avec les plus anciens des frères ; de sorte qu'ils se trouveront toujours douze assemblés. Lorsqu'il sera question de délibérer sans ce nombre, il sera défendu de faire la plus petite opération, sous peine de toute nullité et de semonce publique.

« Les grandes assemblées terminent difficile-

ment les affaires : dès qu'on a remis librement à un certain nombre les droits da gouvernement, on doit s'y soumettre.

« Tous les deux mois, on tiendra la case ordinaire; tous les huit jours, le conseil ; et le 15 mars, lorsque les vents impétueux sont censés faire le plus dj fracas, sera l'assemblée générale : c'est là que les officiers de chaque case feront l'extrait des délibérations da conseil, et que les trésoriers rendront leurs comptes : les réflexions et observations seront proposées par écrit et signées de leur auteur.

« Les Francs-Péleurs auront d'abord des correspondances dans toutes les villes du royaume, et par la suite dans les pays étrangers ; et le nombre en sera proportionné à la grandeur des villes, à la quantité des habilans, et à leur caractère.

« L'objet de la société des Francs-Péteurs est de détruire le préjugé qui s'oppose à la sorlie libre du pet. Partout où il y aura des hommes, le préjugé aura des autels : il faut donc que les Francs-Péteurs travaillent à le détruire, non-seulement dans le lieu qui a vu naître la société, mais encore dans tous les pays où ils pourront pénétrer : le zèle n'a point de bornes ; il faut que les Francs-Péteurs se donnent des associés qui deviendront leurs frères par la suite.

« Les villes, même les quartiers de certaines villes, auront plus ou moins besoin d'ouvriers, en raison égale de leur attachement au préjugé.

« Les fondateurs de la société se disperseront

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en diflférentes villes du royaume pour en connoître le génie, pour se lier d'amitié avec ceux qu'ils trouveront plus disposés à sortir d'esclavage, et pour en faire des correspondans. Rien de plus à propos que de former, avant toute opération, des interprètes et introducteurs, même des aides de camp, s'il est possible, parmi les naturels du pays que l'on veut conquérir.

« Il y aura dans chaque ville un Chef de correspondance, auquel tous autres associés rendront compte de leurs opérations et de leurs progrès, dont il tiendra journal et qu'il fera parvenir toutes les semaines à l'un des premiers officiers, ou au Directeur générai.

« Les grands corps ne se soutiennent que par un coup d'œil juste de la part du chef sur les membres ; si ce coup d'œil n'éloit point interrompu, il seroit infaillible ; mais il faut se contenter de l'actuelle possibilité. »

Ici le Vice-gérant prit la liberté d'interrompre le Directeur, et emporté par son zèle, lui demanda quels seroient les règlemens pour l'établissement des cases étrangères lors de leur création? v Ce seroit peut-être ici le lieu (ajouta-t-il) de nous prescrire les loix et de statuer sur les cérémonies que l'on employera en pareil cas ; je prévois que les statuts généraux seront toujours les mêmes pour toutes les cases ; mais du moins faudra-t-il employer des formalités singulières, députer des hommes chargés d'ordres secrets et revêtus de pouvoirs ; peut-être seroit-il à propos de faire un arrangement en conséquence.

ce Les conducteurs subalternes sont communément des hommes à observations, et assez peu méihodiques dans la façon de les énoncer ; mais ils sont nécessaires, elles sociétés dont ils sont membres n'en tirent pas un médiocre parti. »

Le Directeur général répondit : « Mon frère, dès que vous convenez que les statuts généraux serviront à toutes les cases, il est inutile de prévoir des circonstances éloignées et des besoins qui ne subsistent point encore ; d'ailleurs vous savez que nos statuts deviendront publics, et qu'ils seront sous les yeux de tout le monde. Est-il prudent d'annoncer (et ne le faisons-nous peut-être déjà que trop) le désir que nous avons de nous étendre? N'avons-nous pas déjà assez de préjugés contre nous? Lorsque les hommes voudront être libres, ils nous appelleront; nous nous rendrons à leurs vœux, mais sans affectation ; nous les soumettrons, mais sans empressement, et nous n'aurons point contre nous le faste odieux de la conquête. J'approuve cependant votre zèle, et je vous prie de me permettredé continuer. » Le Vice-gérant se tut, et le Directeur continua ainsi :

« Les noms des correspondans seront écrits sur un tableau magnifiquement décoré, et placé dans la grande case : on les lira à chaque assemblée avec l'éloge en apostille que mériteront les frères étrangers pour leurs victoires remportées.

« Dès qu'il s'agit de conquêtes, la belle gloire devient le grand mobile, et porte sa récompense.

« Chaque correspondant écrira en particulier ses

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notes, observations, succès ou échecs fort laconiquement sur un petit carré de papier, scellé à sa façon, qu'il remettra au Chef de la correspondance, pour l'envoyer, sous une commune enveloppe, au Directeur général.

a Cet article paroîl minutieux, mais les plus petits ressorts entrent dans le jeu des plus grandes machines ; d'ailleurs cette précaution économique n'est point déplacée chez les Francs-Péteurs ; ils ne sont point assurés d'obtenir sitôt la franchise des ports de lettres.

« Un correspondant sera chargé, sous le secret le plus inviolable, de rendre compte à la case du plus ou du moins d'activité de son confrère. Le chef, qui sera observé également par celui qui le suivra, fera jchaque semaine un extrait abrégé, mais lumineux, des actions de ses confrères, et le tout avec ordre et prudence.

« Les supérieurs ne peuvent juger et conduire, si on ne leur rapproche pas ce qui se passe dans l'éloignement ; un peu de politique dans les chefe est nécessaire, et les membres, quoique avec répugnance, doivent se prêter, pour le bien commun, à ces sortes d'opérations.

« Les fonds pécuniaires des cases se formeront des contributions annuelles de chaque frère, et s'augmenteront par la générosité des libraires qui imprimeront le recueil de leurs discours et ouvrages, dans le même format que celui de quelques académies de province, sur-tout des plus anciennes.

« On n'afiFectera point de mystère dans la société

des FraDcs-Péleurs ; on rendra publics ses statuts, règlemens et usages ; on travaillera à mettre au grand jour toutes les productions des frères ; les seuls ressorts du gouvernement de ce grand corps politique seront ignorés ; la manutention intérieure n'en sera point développée ; il importe peu au public qu'il se persuade, quoique dans le fond ce soit peut-être le principal de la chose. Voilà ce qu'il faut cacher absolument.

« On s'assemblera tous les deux mois à huit heures du matin en été, et à dix en hiver, pour tenir la case. On fera un dîner honnête, mais frugal ; on passera le jour ensemble, mais on ne soupera point en case ; il n'y aura point de frères du second ordre; les derniers reçus seront obligés de se prêter aux besoins de la Société pendant le repas, dès que les traiteurs auront mis les plais sur la table.

«Le repas est un des liens le plus charmant; mais les soupers entre hommes sont rarement sans débauche; il y faut de la liberté; les domestiques l'altèrent presque toujours. Les frères du second ordre ont fait souvent des ravages par leurs prétentions et leur indépendance, dans les corps où il est d'usage d'en recevoir.

a On ne prendra point d'argent pour la réception d'un Franc-Péteur ; on devroit payer les hommes qui ont assez de courage pour devenir libres et pour s'engager par état à procurer la liberté aux autres : on doit être bien éloigné d'exiger une somme de quelque prosélyte que ce soit.

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tt On ne recevra point de sujets qu'ils n'ayent atteint vingt-quatre ans, et à soixante ils ne pourront plus entrer dans la société des Francs-Péteurs. Il faut un âge raisonnable pour traiter des matières sérieuses, et ceux qui commencent à vieillir ne peuvent répondre de leurs opérations.

ce On exige de tout récipiendaire une disposition marquée pour l'éloquence, tout au moins de l'élocution, et indispensablement la connoissance de sa langue.

« Tout Franc-Péteur doit agir et parler, essayer de persuader, ensuite de convaincre ; il est de droit orateur ; aussi celui qui doit haranguer publiquement dans la case est-il nommé Grand Orateur, parce qu'il est censé avoir des talens applaudis, et d'autant mieux connus de ses frères, qu'ils les possèdent eux-mêmes, quoique en degré différent. Il faut détromper les hommes , faire valoir le pet, et augmenter de jour en jour ses triomphes ; il faut, pour y réussir, de l'ardeur et des talens.

« On veut encore que tout récipiendaire ait un état au moins honnête, de l'aisance dans sa fortune, et une sorte de crédit dans le public.

« Un Franc-Péteur de bas aloi ne feroit aucun fruit aujourd'hui ; s'il étoit indigent, on le traiteroit d'escroc.

« L'ardeur de conquérir iroit de pair d'abord avec la soif des richesses, et ce second sentiment l'emporteroit bientôt.

« Un sujet proposé ne sera point admis qu'il

n'ait pour lui au moins les deux tiers des suffrages et des voix .

« Ou l'éprouvera pendant un an entier, et après l'année d'épreuve on le recevra avec les formalités et cérémonies dont on conviendra.

« Les Francs-Péteurs n'auront ni signes ni marques de leur confraternité; en case assemblée et régulière seulement, ils porteront un ruban blanc au col, au bout duquel pendra la figure en or de Zéphyre couronné de toutes sortes de fleurs, avec cette devise : A la liberté.

« Les distinctions extérieures en habits et en parures dans le public occasionnent des risées entre les difFérens corps qui les ont adoptées : on a trop souvent employé un tems précieux à justifier la bizarrerie des ajustemens, lorsqu'on auroit dû penser à être utile aux autres et à soi-même. Tous ceux qui n'ont point donné dans ce travers ont bien mieux réussi ; mais dans l'intérieur des exercices particuliers et propres à chaque société, un appareil figuratif frappe, intéresse, et très souvent fait naître la décence, comme naturellement et sans effort. »

Le Directeur ayant fini l'exposé et l'analyse des statuts, demanda l'avis de tous les frères; il leur fit promettre une sounjission sans réserve à ces mêmes statuts, qu'ils agréèrent et acceptèrent surle-champ, lis firent un signe éclatant d'acquiescement, suivi d'une promesse qui avoit la force de serment entr'eux, etscellèrentle tout d'une décharge brusque et bruyante de pets des plus sonores.

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Le Frère Orateur annonça qu'il parleroit dans la prochaine assemblée de l'espèce des épreuves par où il croyoit que dévoient passer les candidats Francs -Péteurs, et qu'il soumetlroit ses projets e^ ses réflexions à la société, atin qu'elle les a.dmît ou les réformât.

Le Vice-gérant et le Trésorier proposèrent de ïaireun plan figuré de l'édifice où devoit être la case principale, de ses dimensions, décorations et ornemens ; de porter ce plan chez un chacun des frères; d'agir promptement dès qu'il seroit généralement approuvé, sans même attendre une autre assemblée ; de n'en faire aucune mention jusqu'à ce que tout fût exécuté, afi.n de procurer aux frères le plaisir de la surprise et de la nouveauté. Cette invention parut agréable ; elle fut applaudie généralement, et on nonama deux autres frères pour aider et seconder les deux entrepreneurs.

Le Directeur décida qu'il falloil diff'érer l'assemblée jusques à trois mois, afin que l'édifice fût au moins ébauché. Il fit approcher les six prosélytes qui s'étoient toujours tenus à l'écart ; il les loua de leur zèle, les encouragea à péter souvent et lil)rement dans leur domestique, en public, et surtout devant les hommes les plus entichés du préjugé contraire aux Francs-Péteurs ; il leur promit, au nom de la Société, que s'ils produisoient des preuves de leur zèle et de leur fermeté, on les admettroit à la prochaine séance comme spectateurs, et que leur totale initiation ne seroit ensuite différée que jusqu'à un terme peu reculé. Les candidats mar-

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