‹ L'art de péterChapitre 56 sur 57 · LA SOCIÉTÉ DES FRANCS- PÉTELRS · texte numérisé non relu

LA SOCIÉTÉ DES FRANCS- PÉTELRS

moient les habitans du monde ; il n'y avoit plus de délai ni d'éloignement, lesFrancs-Péteurs volèrent au lieu si désiré, que par soumission ils n'avoient pas même entrevu ; le Vice-gérant, le Trésorier et leurs coadjuteurs les attendoient à la porte. Quelle surprise ! quelle joie ! quelle reconnoissance ! lorsqu'ils voyent que l'intelligence des entrepreneurs a passé leurs espérances !

Dans un édifice d'un extérieur ordinaire on trouve tout ce qu'il y a de plus commode et de plus agréable; une antichambre assez vaste, élégamment meublée, se présente au fond d'un vestibule bien éclairé; une première salle très grande se trouve après; sur la porte du côte de l'antichambre, il y a, en forme d'attique, un tableau qui représente un esclave d'Alger ramant à toutes forces, et courbé sous les coups de ses maîtres, avec cette inscription au dessous en lettres bronzées : la Salle des esclaves. Sur la même porte en dedans est un autre tableau dont la seule et unique figure est le Préjugé, caractérisé sous la forme d'une vieille coquette en lunettes, assise auprès d'une bibliothèque de livres bleus , la salle est toute boisée à petits panneaux détachés, séparés par des baguettes dorées, les espaces sont garnis de tableaux.

Dans l'un on voit un courtisan chargé d'épaisses chaînes d'or, dont il oublie le poids, lorsque deux coureurs, six grands laquais et ses gens le soutiennent.

On aperçoit plus loin sous un toit de chaume, un homme enveloppé de parchemins poudreux qui

ferme la porte de sa cabanne à une belle et jeune personne, parce que le coffre fort qu'elle lui présente sent encore le goudron dont le père fut long-tems parfumé.

La figure dominante dun autre carré est un homme vêtu d'une longue rjohe noire à larges plis, surmontée d'une tunique émaillée de fer doré, qui le tient si serré et si guindé, qu'il paroît marcher tout d'une pièce. Chaque maille de la tunique porte le nom de loi, d'articles de la coutume, d'ordonnance, et toute la bordure, qui est une pièce rapportée, est formée de petits lacets brillans que l'on nomme privilèges ; un gentilhomme campagnard, un riche bourgeois décemment vêtus sont un peu enfoncés dans le tableau, dont le lointain donne la vue d'une ville de province : le premier personnage étend les larges manches de sa robe, et semble écarter de dessus sa ligne les deux autres, sans les regarder.

On voit au-dessous, dans un tableau séparé, un homme d'une sombre figure, vêtu simplement, portant un grand chapeau, au milieu d'une des places de Paris, qui présente d'une main les plans du parc de Saint James et d'un potager ordinaire de Londres, et qui laisse tomber de l'autre main les plans de Versailles et des Thuileries; il porte sur sa poitrine les œuvres de Shakespeare, et foule aux pieds les tragédies de Corneille et de Racine. Les chaînes dont cet homme est couvert sont de fer, mais finement travaillées, sur chaque anneau on lit, quoique avec peine,

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le mot de pairie ; ces chaînes le couvrent de la têle aux pieds.

Un autre panneau, séparé de celui-ci par une très-légère baguette, porte pour seule figure un agréable François tout occupé à traduire avec enthousiasme les ouvrages anglois, même jusqu'aux papiers publics.

On voit plusieurs autres histoires d'esclaves sous différentes robes et en différens états, qui remplissent des deux côtés toute l'étendue de cette salle ; au fond est une grande porte, et de chaque côté deux tableaux, très corrects pour le dessin et le coloris, qui représentent deux esclaves en regard, s'efforçant de briser leurs chaînes et de pénétrer dans l'appartement intérieur.

Quel transport! quel enthousiasme dans tous les frères, lorsqu'ils virent ouvrir cette seconde salle qui précède immédiatement la case, et qu'ils purent applaudir aux ornemens qui l'embellissent : ce sont des tableaux sur les deux portes qui se répondent également, d'un dessin, d'un goût, d'une carnation et d'un coloris admirables ; c'est le tableau du Directeur peint en pastel par un des premiers élèves de la Tour, embelli d'une riche bordure, placé sur une cheminée ornée de glaces, de dorures, de festons et d emblèmes ; c'est une tapisserie caractéristique aussi solide que brillante, dont toutes les parties se lient et font un tout admirable. Dans l'un de ces tableaux en grand, on voit la Liberté peinte avec ses attributs; elle est vêtue de blanc, elle tient d'une main un sceptre, de l'au'

tre le prisme de Newton et le compas de Descartes rassemblés; près d'elle est un joug rompu ; l'autre tableau, placé vis-à-vis sur la porte de la case, représente, Zéphire couronné de fleurs; un groupe d'hommes libres à côté de lui figure la société naissante et rassemblée qui lui rend hommage ; tout l'historique de la tapisserie est une suite de celte première idée ; là c'est Zéphire qui caresse Flore ; ici c'est l'influence de Zéphire sur nos jardins, nos bois, nos plaines; là il calme les ardeurs du soleil ; ici, par sa douce haleine, il rafraîchit le sang et les humeurs des mortels : dans une pièce de plus grande étendue, Zéphire agite les tendres branches d'un tilleul et d'un jeune ormeau, il excite des hommes qu'on nomme littérateurs à se reposer sous les arbres et à rêver agréablement ; il remue doucement leurs esprits, il dilate l'air qu'ils respirent ; la détente des ressorts se fait plus facilement, les idées s'arrangent, il en résulte un petit tout harmonique, auquel on donne un titre plus ou moins imposant : l'auteur se croit bonnement imposant ; l'auteur se croit bonnement inspiré par Apollon, le folâtre Zéphire s'applaudit de l'illusion qu'il vient de former, et il triomphe de sa supercherie.

. Dans un autre endroit, il se charge de ces petites brochures qui ont tant de rapport dans leur essence avec lui; il les montre d'abord avec éclat, il les porte assez haut, il les meut en tourbillon, et il les laisse tomber aussitôt pour jouer avec d'autres feuilles plus nouvelles, qui auront le même sort.

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Un spectacle imprévu et agréal)le déroute quelquefois l'imagination, et la fixe même longtems ; les frères donnèrent toute l'attention à ces ornemens bien entendus, mais ils ne perdirent point de vue la case vers laquelle leurs vœux se portoient si rapidement ; ils engagèrent le Directeur à les y introduire promptement ; le chef s'y prêta, se fit apporter la clef, et accompagné des officiers, surtout de ceux qui avoient si heureusement exécuté le projet de la Société, il ouvrit la porte de la case, fit passer tous les frères devant lui, entra lui-même, donna ordre aux quatre prosélytes de se tenir dans la salle des esclaves, et ferma la porte bien exactement.

Il n'est plus question ici d'ameublemens magnifiques, de peintures, de décorations; la belle simplicité, les choses utiles aux exercices de la Société, une configuration et une distribution locale qui conviennent, voilà tout ce qu'on doit attendre; c'est un édifice ovale, voîité, assez vaste pour contenir soixante personnes placées sur deux lignes dans les cas extraordinaires, au milieu desquelles il reste un espace assez considérable pour éviter la confusion. Le parquet est d'un bois dur, sec et bien joint ; trois ouvertures en entonnoir donnent du jour hors le tems de l'assemblée, s'il en est besoin, et se ferment lorsque la case est remplie. Douze grosses bougies, divisées dans tout l'espace en parties égales, l'éclairent suffisamment.

Il y a soixante fauteuils, tous uniformes, dont le siège est travaillé à jour, sous lequel est appli-

que un excellent timbre dans toute l'étendue, qui se termine en vis ou en colimaçon.

Ceci est pour la reproduction du son, pour ordonner et modifier les vibrations que les pets forment dans leurs échappemens ; les timbres, qui ne peuvent être tous uniformes, sont arrangés selon la dégradation de tons musicaux , et ils sont distribués conformément auxtalens de chaque Franc-Péteur. — Comme tous les hommes ne chantent point du même Ion , ils ne peuvent aussi former un son uniforme en pétant ; la Société des Francs-Péteurs pourra parvenir un jour à faire un concert, peut-être à joindre des paroles ; la musique italienne aura chez eux à coup sûr la préférence; par ses sons bruyans et peu mariés ensemble, elle conviendra mieux que toute autre : d'ailleurs, la musique italienne saisit souvent dans la nature des objets plus analogues avec ceux des Francs-Péteurs, tels que le mouvement d'une marmite pleine d'oignons et de châtaignes ; il ne sera point question de peindre les grandes passions, ni les sentimens élevés; on imagine que les anti- François, en fait de musique, seront au moins correspondans de l'ordre des Francs-Péteurs.

Le siège du Directeur n'est point distingué des autres par le plus de propreté ou d'élévation, parce que le chef n'est que le premier entre ses égaux.

Une grande table est placée devant le Trésorier, sur laquelle on met les registres, les statuts, les livres de correspondans et les cordons de l'ordre,

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qu'un chacun va prendre et recevoir, en entrant, de la main du Directeur.

On donna quelques instansaux frères, afin d'examiner l'intérieur de la case ; ensuite le Directeur prit sa place au fond de l'ovale, le Vice-gérant à sa droite, l'Orateur à sa gauche, le Trésorier à l'extrémilé de la ligne droite, et les autres officiers de suite après l'Orateur : tous les frères se placèrent indifféremment, le Directeur donna l'exemple, péta brusquement, et tous les frères l'imitèrent; on n'imagine point l'effet que produisirent les timbres artisteraent placés : mais le fracas fut si considérable, que les prosélytes, quoique éloignés, en furent saisis de frayeur, d'autant mieux que l'opération fut répétée jusqu'à trois fois. Le Directeur dit ensuite : « Mes frères, nous sommes enfin « parvenus au terme commun de nos désirs, nous « goûtons le bonheur d'être unis en société, et nous « jouissons des effets des talens, du génie et du « goût des entrepreneurs de ce charmant édifice. « Je ne vous engagerai point à la constance, et je « n'essayerai point de ranimer votre zèle; je croi- « rois vous faire injure ; je solliciterois ici l'Orateur « de nous communiquer le discours qu'il nous des- « line, qui doit nécessairement servir de préam- « bule à nos exercices, surtout dans cette pre- « mière séance ; mais le lems nous presse : quatre « prosélytes qui nous sont chers attendent avec « empressement que nous les admettions; n'ètes- « vous point d'avis que le frère Foudroyant pro- « cède à leur initiation, et que nous nous assem-

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« blions demain, sans différer, pour célébrer avec « distinction la gloire du pet et la gloire de ses « partisans ? Cette assemblée redoublée ne peut « avoir lieu que dans celte occasion. )>

On applaudit unanimement à ce projet, on péta avec une nouvelle ardeur, et le frère Foudroyant sortit de la case pour aller vers les candidats. Il se présenta vers le plus ancien d'eux, et sans lui parler, il le couvrit d'une cliaîne très-lourde et très-ample ; ils étoient tous dans la salle des esclaves ; il lui rappela l'étendue des obligations qu'il alloit contracter de venger le pet opprimé, de le protéger par ses actions et par la véhémence de ses discours ; il lui fit un récit succinct des victoires des Francs-Péleurs, et un portrait de leur héroïsme; il lui demanda enfin s'ilétoit en disposition de les imiter ; le récipiendaire rendit compte de ses intentions, et promit d'être un digne Franc-Péteur. Alors les porles de la seconde salle s'ouvrirent, le récipiendaire traversa ce second appartement. Le frère Introducteur, qui étoit en sentinelle à la porte de la case, lui prit la main, fit un pet des plus mâles en la lui serrant affectueusement; à ce signal on ouvrit la case ; sur le seuil de la porte on arrêta l'esclave, l'Orateur lui parla en peu de mots avec beaucoup de dignité, le Directeur lui demanda ensuite, à litre d'autorité, qu'il promît solennellement de remplir ses devoirs envers la Société, et lui ordonna de répéter mot à mot la formule suivante :

- Tenant à grand honneur (V entrer dans la Société

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des Francs-Pc'teiirs, je promets une constante sou- 'mission à son Directeur et une tendre amitié à tous les frères : ennemi déclaré du préjugé, je le combattrai en tous lieux en pétant librement, souveîit et méthodiquement.

Celte formule étant prononcée à haute et intelligible voix, tous les frères firent une brusque décharge qui surprit de nouveau le récipiendaire, et qui ne lui parut point dans l'espèce commune. On lui ôta ses chaînes, qu'on laissa à la porte de la case en dehors, comme étant les apanages du préjugé et la dépouille d'un esclave ; le nouveau frère se présenta au Directeur en traversant toute la case; le Directeur lui donna le cordon de l'ordre, restant toujours assis, et l'embrassa; il lui fit signe d'embrasser également tous les frères. Celte cérémonie achevée, l'affranchi fut se placer à l'extrémité de la ligne gauche, adopta un fauteuil, et fut aussitôt régalé d'une décharge bruyante selon les dispositions présentes des frères. On introduisit également les autres candidats dans la même forme et le même cérémonial. Les heures s'étoient écoulées rapidement, il n'étoit pas possible de prolonger la séance, le Directeur se leva, et fut suivi de tous les frères qui trouvèrent dans la salle du Zéphire ou de la Liberté, le dîner servi avec autant de propreté que de délicatesse ; les frères se mirent à table, et se placèrent après le directeur indistinctement, le dernier admis étoiten face du Directeur. On tint table une heure, et on décida qu'on ne pourroit jamais la tenir

plus long-tems ; on péta sans compte et sans nombre, et aucun ne sourit même à ce tumulte ; tout ce qui est d'état et de profession exige de la gravité. Dès qu'on eut servi le fruit, quelques frères versificateurs eurent la liberté de lire leurs ouvrages, ceux qu'on trouva bons furent applaudis par des pets, sans y joindre aucune de ces phrases mielleuses, si connues dans certaines sociétés : lorsqu'on ne fît point chorus, lorsqu'il n'échappa que des pets isolés, ce fut une assez mauvaise aventure pour l'auteur qui toutefois ne put s'en plaindre, parce qu'il eût été puni : on décida que les discours d'éloquence ne seroient prononcés que dans la case, que les bons poëmes et odes en l'honneur du pet obtiendroient le même avantage : mais que les petits madrigaux et quatrains, les épîtres , les stances et couplets n'auroient cours qu'à table; on convint que les Francs- Péteurs ne feroient des vers que dans l'intention de faire ensuite de meilleure prose : que si dans le grand nombre il se trouvoit quelqu'un de véritablement poëte, on Tapplaudiroît , à la vérité, on l'encourageroit même, mais que le général ne se piqueroit point de poésie.

On s'amusa beaucoup, et cette séance fut terminée à la manière accoutumée, c'est-à-dire en pétant de toutes les façons, mais cependant avec beaucoup d'harmonie et de précision. Le dernier reçu des frères, amateur distingué de musique, même compositeur, n'ayant pu suivre les autres dans leurs actives opérations, avoit pu mieux

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juger que tout autre de l'analogie des sons, et surtout du calibre des timbres. Il entrevit la possibilité de marier les sons, et dans une perspective éloignée il aperçut l'ensemble d'une musique pétifîque ; il se flatta d'y travailler avec succès : il demanda la permission (qui lui fut aussitôt accordée) de venir seul dans la case faire des essais, dont on ne manquera point, par la suite, de rendre compte au public, ainsi que des ouvrages que pourront composer les membres de cette agréable société : ce qui pourra former un recueil annuel des plus intéressans, qui marchera bien à la suite des recueils de tant d'académies.

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