FIN
Nous trouvons dans les Arc /tiws du Bibliophile ^ année 1839, n" 17, une petite notice intéressante et que nous nous empressons de reproduire textuellement, concernant cette société caennaise et les écrits qu'elle'a inspirés :
Comment désignerai-je celte société drolatique, dont le nom, dans notre siècle de civilisation raffinée, ne pourrait guère être prononcé sans provoquer, contre l'indiscret qui en ferait la révélation toute crue, la plus formelle accusation d'inconvenance, et (qui sait?) d'im^ moralité, peut-être?
A l'exemple de Fréron, AdiU&V Année littéraire (l7ao, I, 344)^ je me réfugierai, pour ma sauvegarde, dans une précaution oratoire encore moins transparente que la simple périphrase, et ce sera Boursaut qui m'aidera à faire entendre le mol que je ne dois pas dire.
Tout le monde connaît cette énigme que l'auteur de la comédie du Mercure galant met dans la bouche de Beaugénie :
Je suis un invisible corps Qui de bas lieu tire mon cire, Et je n'ose faire connaître Ni que je suis, ni d'où je sors.
Quand on m'ôte la liberté, Pour m'échapper j'use d'adresse, Et deviens femelle traîtresse De mâle que j'aurais été.
Eh bien ! c'est le mot de cette énigme qui a fourni le nom à la société dont il va être question, et il y avait toute raison pour qu'il en fût ainsi,carelle s'était donné la mission de réhabiliter et de cultiver la chose.
Un homme grmye de notre époque, qui a voulu garder l'anonyme et qui, pour mieux dépister les fureteurs, s'est donné fictivement pour résidence im ermitage au bord de l'Orne (arr. de Falaise), a entrepris, il y a quelques années, de rappeler le souvenir de cette société d'un genre tout spécial. Dans ce but, il a publié le livret de 120 pages, dont voici l'indication :
Les Francs-P , poëme en quatre chants, précédé
d'un aperçu historique sur la société des Francs-P »
fondée à Caen dans la première moitié du XVI II' siècle, et suivi de notes historiques, philosophiques et littéraires. Caen, imp. E. Poisson, 1834. 1 vol. in-18.
Ce livre a eu un précurseur auquel a été emprunté V Aperçu historique qui le précède. C'est le suivant :
Zéphir- Artillerie, ou la Société des Francs-Péteurs. M.D.CC.XLIII, in-8o de X et 34 pages.
Je m'aperçois queleraot proscrit s'est échappé de ma plume. Qu'il reste donc ! Aussi il aurait fini par prendre sa volée plus lard, car je ne puis terminer en quelques lignes, et les points ainsi que les périphrases n'auraient peut-être pas toujours suffi à la tâche. Ici, d'ailleurs, le mot est à la charge du XVIIIe siècle, qui, loin de s'en oft'enser, fit le meilleur accueil au livret sur le premier,, feuillet duquel il s'étalait sans scrupule (comme il s'étale, au reste, aufrontispice du livret analogue de 1854).
Le succès de Zéphir Artillerie fut tel, que, l'année même de son apparition, il en fut donné une édition nouvelle, en caractères plus firts, avec quelques modîfi-
cations et divers développements plus étendus, savoir :
Zéphyr- Artillerie, ou la Société des Francs- Péteurs. Seconde édition, corrigée et augmentée. M.D CC.XLIII. in-8o de XII et 56 pages.
Et ce n'était pas un engouement de quelques jours qui devailmultiplier lesréimpressions de l'impertinente brochure. A treize ans de là, elle était remise pour la troisième fois sous la presse, avec cet autre titre :
V Esclavage rompu, ou la société des Francs-Péteurs. Pordepolis, à l'enseigne de Zéphyr-Artillerie, 1736, in-12.
Plus lard encore, nous la voyons reparaître à la suite de VArt de péter, publication anonyme de Hurtaud.
Cette nouvelle brochure, inspirée, selon toute apparence, par la vogue de son aînée, avait d'abord paru seule en 1731, puis en 1773; mais, à sa troisième impression, le titre montra ces mots : Nouvelle édition, augmentée de la Société des Francs-Péteurs (1776. Petit in-8) (1).
Assurément le livre* des Francs... Parleurs n'est pas de ceux dont tout le monde, à cause de son mérite hors ligne, voudrait suivre les transformations successives ; mais les bibliophiles ne sont pas tout le monde, et la rareté des trois premières éditions, à défaut de plus puissants motifs de faveur, le recommande assez auprès d'eux pour qu'il ne soit pas indifférent d'avoir à son sujet quelques détails bibliographiques, ne fût-ce que pour fixer leur choix, si un merveilleux hasard leur fournissait, le même jour, l'occasion de rencontrer un exemplaire de chaque impression.
Donc, je dirai que la première édition se divise ainsi : 1» avertissement ; 2» à Mme ja marquise de*** (c'estlà ce qu'on pourrait appeler Yhistoire apologétique de la Société) ; 5» discours prononcé dans une assemblée des F - P : éloge du p..; 4» autre discours prononcé devant la même société ; l'art de bien p .. ;
3o lettre chagrine des dames de V*** aux F -P ;
6" réponse des F -P , aux dames de V**';
7' chansons des F P
i 30 NOTICE
Les mêmes divisions se retrouvent dans la seconde édition, mais l'avertissement est tout différent; l'épître à madame la marquise est plus détaillée, et l'auteur a ajouté aux autres chapitres un chapitre nouveau : Le p... vengé. .
Peut-être cependant devrait-on préférer la première édition à la deuxième, si l'on faisait plus de cas de la rareté du livre que de l'abondance de la matière. ; Quant à rin-12 de 1756 qui, pour la rareté, se trouve à peu près sur la même ligne que le second in-8o de 1743, c'est lui qui donne le texte le plus complet. Sur ce' point, je cite l'appréciation de V Année littéraire : « L'ouvrage, y est-il dit, est divisé en cinq livres. Dans le premier, on instruit le lecteur de l'origine de la société. Un beau jardin en fut le berceau. Les fondateurs assemblés avaient des propos à tenir et des histoires à écouter. L'espèce de chaque récit fait écloreou du moins occasionne ridée d'un grade ou office qui doit convenir à chaque interlocuteur, et qu'il est censé devoir remplir dans la suite. Un corps poliliquene peut se soutenir sans lois ; celui-ci en avait besoin. Elles sont exposées, discutées, établies, dans le deuxième et troisième livres» sous le nom de statuts dans l'un et de moyens d'épreuves pour les prosélytes dans l'autre. Le quatrième livre contient la description de la première assemblée juridique de la société dans un lieu destiné et consacré à ses exercices, avec une initiation éclatante de plusieurs candidats. Enfin, une autre assemblée, qui forme le cinquième livre, est employée à faire valoir les avantages de cette institution ; ils sont célébrés par le frère orateur, qui prononce dans la case un beau discours en deux parties. Dans la première, il établit que son sujet n'est point indécent; dans la seconde, qu'il est utile et même agréable. Cette harangue est sur un ton séria comique. Il y a de l'historique, du moral, de physique, etc.
L'Année littéraire avait déjà dit que Zéphyr-Artillerie était « une espèce de prospectus » de l'Esclavage rompu. La citation qui précède conduit à la même conclusion.
Selon le même recueil, il y avait des exemplaires de
\ Esclavage rompu,'àVaTis, chez AugustiD-MarlinLotlin, rueSainl-Jacques, et Zéphyr-Artilleriediyaitéléiminimé à Caen.
Ainsi qu'on Ta déjà pressenti à la lecture du titre (reproduit plus haut) du poëme de 1854, la Société des Francs-Péteurs de Caen n'était pas une société imaginaire comme V Académie de Troyes, dont Grosleya publié de prétendus mémoires. Pour qu'il ne reste aucun doute à cet égard, il suffira de rapporter ces quelques lignes de Fréron : « La société des Francs-Péteurs, dit-il, a eu lieu à Caen, en 1742. C'étoit une coterie de jeunes gens qui s'avisèrent d'imaginer cet ordre pour jeter sans doute du ridicule sur celui des francs-maçons, qui avoit alors la plus grande vogue en France et particulièrement dans la capitale de la Basse-Normandie. Plusieurs de ceux qui composoient cette bruyante société vivent encore et peuvent garantir celte époque. »
Il n'y a pas d'apparence que les fondateurs de la société caennais aient songé à ridiculiser les francsmaçons : ils protestaient, du moins, eux-mêmes, s'il faut en croire les termes du livret, contre cette supposition, qui s'était aussi répandue en Normandie. D'un autre côté, ce n'étaient pas seulement des jeunes gens qui en faisaient partie : « Nous comptons parmi nous, dit l'auteur de Zéphyr-Artillerie, des magistrats, des élèves de Mars, des philosophes, des orateurs, des savants de loule espèce... » Mais quelques inexactitudes de détail ne peuvent pas détruire l'affirmation si précise donnée par l'auteur de r^nwée littéraire, qui connaissait, sinon plusieurs membres de la société, du moins l'auteur de la brochnre qui nous occupe.
Mais qui en était l'auteur? — L'écrivain anonyme,connu par divers autres ouvrages, qui a donné le poëme des F. -P. en 18j4, veut que ce soit l'abbé « Charles-Gabriel Porée, qui ne mit son nom ù aucun de ses ouvrages, et fut le véritable législateur des chevaliers du p.. ou des fondateurs de Zéphyr-Artillerie. »
Il nous est impossible de nous ranger à celte opinion
hasardée, Barbier [Dictionnaire des Anonymes) avait donné un autre nom, celui de Le Corvaisier, et c'était déjà un motif suffisant pour ne pas mettre un nouveau nom en avant, sans avoir à citer des autorités plus puissantes que riiabilude de Porée de garder l'anonyrae et cette circonstance que, dans l'éuumération des F. -P., il n'est point parlé de prêtres. Ce sont là, en effet, les seules bases sur lesquelles est fondée la paternité de Zéphyr-Artillcie, attribuée à^ l'auleur de la Mandarinade, de Dom Ranuccio d'Aléthès, etc.
Barbier, il est vrai, ne cile pas non plus d'autorités qui établissent les droits de Le Corvaisier, secrétaire perpétuel de l'Académie d'Angers, né à Vitré en 1719 ; mais il est facile de suppléer à son silence. Je trouve 1 1 confirmation de l'indication qu'il a donnée dans un document contemporain : i'éloge de Le Corvaisier, inséré dans VAnnée littéraire, t. III, de 1761, p. 241.
Si l'on trouvait qu'il n'est pas vraisemblable que le secrétaire perpétuel de l'Académie d'Angers ait dû employer sa plume à défendre et à célébrer la singulière iîistitution fondée k'fiaen, il suffirait sans doute, pour détruire cette objection, de rappeler, comme il est ditdans son éloge, qu'ï7 acheva saphilosophie à Caen et qu'il fut associé à VAcadémieàcla. même ville. D'ailleurs, qu'aurait-on ù opposer à cette affirmation formelle du même éloge: « L'Esclavage rompu ou la Société des Franes- Péieurs, estune polissonnerie échappée à h légèreté de sa plume et à la fougue de son imagination. »
Laissons donc au secrétaire de l'Académie d'Angers ce qui appartient à Pierre-Jean Le Corvaisier.
Le souvenir me revient que j'ai omis de dire un mot de la Société des F.-P. ajoutée en 1776, à la troisième édition de V Art de p.... de Hurtaut. Je me bâte de combler cette lacune. D'abord c'est une épître « à M. le comte de Vent-Sec-et-Bruyant, seigneur de Pet en Ville et autres lieux. » Vient ensuite la préface, puis le corps de l'ouvrage, qui est divisé en quatre livres.
L'épître dédicatoire est signée P*^*,de la Société des
F. -P. — Le livre I^' rappelle l'origine de la société ; le livre II parle de ses statuts; le livre III mentionne les épreuves et une initiation de candidats; enfin le livre IV contient divers détails sur le local destiné aux réunions des associés, sur la prise de possession de ce local, sur une réception de nouveaux membres et sur un repas de corps.
De ce court résumé, il faut conclure que la réimpression de 1776 est loin d'avoir reproduit tout ce qui se trouve dans celle de 1756. L'amateur qui veut connaître tout ce que Le Corvaisier a déployé d'esprit et de savoir pour l'illustration du sujet traité dans son livre, devra donc lui préférer V Esclavage rompu, et, s'il est curieux de juger par lui-même des progrès successifs de l'œuvre, il ne négligera pas d'y joindre les deux éditions plus anciennes ; mais avant de parvenir à ce dernier résultat, ''aura vainement feuilleté de nombreux cafalogues et suivi des ventes multipliées, car, je l'ai dit, les exemplaires, surtout ceux de la première édition, se recommandent par leur rareté.
A. Caîjel.
REIMPRESSION DU TRAVAIL IMPORTANT DE HURTALLT, CHEF d'institution, TIRÉE EN TOUT A DEUX CENTS EXEMPLAIRES, SUR PAPIER DE HOLLANDE.