BOULKVABD SES ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE SB GRAMUONT
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L’un des rêves les plus amoureusement caressés de ma vie littéraire fut de fonder un journal de modes. Je m’empresse de déclarer, dès à présent, que je n’avais pas la plus légère intention de faire concurrence aux petits papiers illustrés qui sont connus
pour s’oocuper de ces matières. Mon recueil, publié dans le format iu-oclavo, pa-
paissant une fois par semaine, et rédigé par moi tout seul, n’aurait été accompagné d’aucunes planches ni décoré d’aucunes réclames. Dans mon idée, il devait être conçu et exécuté, avec l’aide de Dieu, moins dans un but commercial que didactique, et sous une forme exclusivement littéraire. J’aurais tâché de le faire extrêmement intéressant, amusant même, et je crois que -cela ne m’aurait pas été difficile ; on se tire généralement bien des entreprises qui nous plaisent, et je conviens avoir eu de tout temps une inclination décidée pour les moindres détails qui concernent le goût, la personne, les soins et les ajustements du beau sexe. Si je ne craignais pas d’être accusé de faire des jeux de mots dans le
genre folâtre, je dirais même ici que, pour moi, s’il existe un plaisir plus grand que celui de déshabiller les femmes, c’est incontestablement le plaisir de les habiller.
La seule cause qui m’empêcha de réaliser ce rêve charmant, fut le manque absolu de capital. On ne fonde malheureusement pas une revue sans argent. L’imprimeur, le marchand de papier, le^fermier des annonces, ont rarement la patience "d'attendre que les abonnés assiègent le guichet d'un journal pour y présenter leurs mémoires.
Il ne suffit donc pas d’avoir une excellente idée littéraire, de la croire fructueuse, et de se sentir assez fort pour en tirer tout le parti possible ; il faut trouver un bailleur de fonds. Le capital qui m’était indispen-
sable ne conslituait pas une bien grosse fortune, cinquante mille francs environ; il ne me fut pas plus facile [de me le faire offrir que s’il s’était agi de plusieurs cen- ' laines de millions. A toutes mes demandes et sollicitations, les infâmes capitalistes que je compte dans le nombre de mes amis, et que la Commune a négligé de fusiller, — elle n’a rien su faire de bon, cette Commune! — opposaient invariablement la même réponse dilatoire : « Mon idée était excellente ; on la croyait appelée au plus
légitime succès ; il ne serait pas une femme digne de ce nom dans le monde entier qui ne s’empresserait de s’abonner à mon recueil, ne se croirait heureuse d’en faire sa lecture favorite. Mais la guerre... les affai-
L’xiRT DE PLATRE
res... la continuation du provisoire./, p ' bref, on n’avait pas de fonds disponibles. Et moi, je restais là, Gros-Jean comme devant.
Encore une fois, le motif qui m’avait conduit à faire auprès de mes amis des démarches si contraires à mes goûts et à mes habitudes, ne provenait pas du désir de faire une concurrence quelconque aux différents recueils de même nature qui existent. Je les trouve simplement nauséabonds, tous sans exception. Le moins mal rédigé d’entre eux n’est mênne pas lisible. Aucun d’eux ne dit rien de ce qui pourrait intéresser la plus belle et la plus intéressante partie du genre humain. En revanche, on croirait que, de temps immémorial, ils se
sont tous donné le mot pour traiter, dans la langue la plus dépourvue d’esprit et la plus vulgaire, les sujets qui ne peuvent captiver l’attention que du rebut des couturières. Il ne s’agit point, en effet, pour les femmes mondaines, intelligentes, toutes jeunes, jolies, et qui passent pour avoir du goût, les femmes de higli-life, comme disent les Anglais, il ne s’agit point de savoir le nombre de 7mchés ou de volants que telle faiseuse en renom a l’idée d’imposer aux robes de ses clientes. Cette question et toutes celles du même genre méritent d’être reléguées entre les annonces des maisons à louer et celles des chevaux à vendre^, à la quatrième page des journaux. Il s’agit de créer un recueil dont le but avoué soit
de refaire l’éducation des femmes, de former, de développer leur goût, de leur apprendre à soigner leur précieuse personne dans tout son entier, et à la vêtir de manière à faire valoir, à mettre en belle lumière tous ses avantages. Il s’agit d’empêcher les jeunes et jolies femmes de tous les pays du monde de donner dans les travers et les ridicules de toilettes qui, depuis dix ans, ne leur ont malheureusement pas fait peu de tort dans l’esprit des hommes. C’est une chose pénible, mais qu’il n’est pas absolument inutile de dire aujourd’hui ; il est temps de prêcher aux femmes l’art de ne pas continuer à s’enlaidir. Je sais bien qu’elles le font dans le louable but de nous plaire, et cela me touche jusqu’aux larmes.
Mais, pour ma part, je préférerai», les voir se respecter un peu plus elles-mêmes. Et c’est pourquoi j’avais l’idée que j’ai encore, — de les y inciter et de les y aider.
Ici, il ne faut pas que les esprits malveillants s’avisent d’objecter « qu’un homme, et, surtout un homme sérieux, lettré, grave, comme on sait que je le suis, n’a pas qualité pour donner son avis sur les matières délicates, aussi épineuses que légères, du goût, du bon ton, des ajustements féminins, de l’hygiène spéciale qui concerne nos compagnes. » Les femmes se jalousent, se détestent entre elles, cherchent constamment à se nuire. Elles ont, généralement, aussi peu d’études que d’observation. Je les crois toutes, y compris les
plus illustres , absolument incapables de prendre de haut une question, même une question de mode, de costume ; de dégager la philosophie des moindres détails de toilette, dont l’ensemble constitue la préser- \ation de la beauté. Sans oser me permettre de les critiquer, j’affirme qu’elles ont une manière de se juger entre elles, même de s’admirer, de s’aimer, qui n’est pas la bonne, qui n’est pas celle des gens sensés. Je ne les trouve pas compétentes pour aucune des choses qui ressortissent de leur sexe. C’est l’affaire des hommes, cela. En effet, pour revenir à ce qui me concerne, c’est parce que je suis homme que j’aime les femmes. Et il faut les aimer pour les conseiller. C’est parce que je suis sérieux
que je pourrai Irailer sérieusement de toute chose, même des matières qui passent à tort pour oiseuses auprès des gens superficiels. C’est, enfin, parce que je suis grave, que je pourrai me faire écouter, en parlant de chiffons, avec l’autorité et la gravité convenables. Il n’est pas du tout nécessaire d’être inepte , sans lettres , et d’écrire un français de couturière pour parler congrùment des mille jolies cho ses qui ■ intéressent les femmes. J’ai la prétention de les intéresser, en leur parlant avec intelligence, autant et plus que ne le font les fabricantes de réclames, et en bon langage, en homme de goût, des choses qui leur plaisent. J’y suis plus compétent que d’autres, mon inclination y étant. Et d’ail-
leurs, oublie-t-on que, dans ces derniers temps, à partir du moment où il sé fit une rénovation véritable dans le costume des femmes, ce ne furent pas des femmes, mais des hommes qui méritèrent d’attacher leurs noms à cette rénovation? Trois hommes, trois artistes, doués de cet instinct, ou de ce sentiment particulier qui est indispensable à quiconque, dans quelque genre que ce soit, se proposent la beauté pour but : MM. Worth, Aurelly, Pingat, le premier surtout, en montant, à Paris, dès ateliers spécialement consacrés à l’habillement des femmes, firent plus, en quelques années, pour diriger les modes nouvelles dans le sens du goût et du confortable, que n’auraient pu le faire en un siècle les coutu-’
rières les plus renommées. M. Worlh est célèbre aujourd’hui dans tout l’univers et mérite de l’être. 11 ne manque rien à sa
réputation, car il a été charivarisé, tourné
en ridicule, et enviée comme bien des novateurs, même des hommes de génie, auraient voulu l’être. Esprit inventif et, avant tout, soucieux de la grâce et de la beauté, il n’a pas permis que la mode, cette déesse toujours inconstante, parfois ridicule, continuât à s’égarer, comme elle le fait trop souvent, dans le sens de la laideur et de la difformité. Avec un mannequin placé devant lui, quelques mètres d’étoffes choisies avec le discernement le plus rare, et une pelote d’épingles, il improvise, il compose, il invente, tirant tout ce qu’il fait de son
inspiration. Je m’arrête, parce que, à l’époque affreusement et bêtement sceptique où nous avons le malheur de vivre, il est de- ■veiiu radicalement impossible de faire réloge de personne, même d’un couturier, sans être immédiatement soupçonné et accusé, par des hommes purs, de se rendre coupable du crime irrémissible de réclames intéressées. Or, M. Worth n’ayant, que je sache, pas plus besoin de réclames quemoi, je ne ressens la nécessité d’en faire à autrui, je me prive volontairement du plaisir de continuer à parler de lui. Le peu que j’en ai dit n’était à d’autres fins que de prouver qu’il faut indispensablement être homme pour savoir habiller les femmes.
Mais, avant de pousser plus loin cette dé-
U L’ART DR PLAIRR
monstralion, je me vois obligé de revenir ! un peu sur mes pas afin de mieux mon- i trer combien était grande l’opportunité du | recueil que j’avais l’idée de fonder. Que mes lectrices se rassurent. Je n’éprouve pas . la moindre velléité d’emboiter le pas de mon confrère Sardou et de célébrer, après lui,
/a sainte mousseline. Je suis, avant toute chose, un homme épris de luxe, d’art, de beauté! La vulgarité me fait horreur. Je n’aime ni ce qui est simple, ni ce qui est économique, ni ce qui sent la femme de ménage, ni la mousseline, ni l’indienne, ni rien enfin des vilaines choses qui plaisent tant à nos bons amis les Prussiens. Et c’est précisément parce que je suis tel, et que je m’en vante, qu’il ne m’a pas fallu peu de
philosophie pour avaler les modes et lies évolutions auxquelles s’est livrée la. ’mode depuis tantôt vingt ans que le désir d’apprendre m’a poussé à m’occuper d’elle. Les femmes subissaient alors
le despotisme sans nom de la crinoline.
Elles se suspendaient autour de la taille de vilaines cages en fer qui, étant recouvertes d’étoffe, les faisaient ressembler à des sonnettes. A toutes les observations les plus respectueuses que les hommes sensés se permettaient de leur adresser, elles répondaient invariablement, et avec des airs de victimes, qu’il n’existait pas au monde de moyen de s’habiller convenablement sans crinoline, que la crinoline seule, et la cage en fer étaient capa-
blés de leur donner du charme, de la grâce, — j’allais presque dire du chic — et qu’il fallait que les hommes en prissent leur parti.
C’était en vain alors qu’on pbjectait ,
avec toutes sortes de circonlocutions serviles, et même en se mettant à deux genoux, par terre, c’était donc en vain, dis-je, qu’on objectait que depuis Ève, notre arrièregrand’mère, laquelle, comme on sait, ne se vêtissait que de ses blonds cheveux, avec l’adjonction d’une feuille de figuier , les femmes, jusqu’à nos jours, avaient toujours su, en tout temps et dans tous les pays du
monde, même en France, se passer de crinoline, et n’en avaient pas été cependant moins charmantes. On répondait en nous traitant simplement « d’imbéciles. » Cela n’empêche pas que aujourd’hui ces mêmes femmes, si convaincues jadis, ont d’ellesmêmes, remarquez-le bien, d’elles-mêmes, relégué au grenier lesdites cages qui, subitement, n’eurent plus la chance de leur plaire , et , avec leur bon sens pratique, tombant intrépidement d’un excès dans l’autre, portent toutes des robes en forme de fourreau de parapluie, qui les font maintenant ressembler à des flûtes.
Moi, qui ne suis qu’un philosophe Lien humble, j’admire tout cela. Et j’admire de
r L’ART DE PLAIRE
même tant d’autres changements auprès desquels les soubresauts de la politique semblent de l’eau claire. Jadis, on affectait de mettre une certaine pudeur à cacher ses cheveux, — que le diable m’emporte si je sais pourquoi ! — on les tordait sur le chignon, on les. massait au sommet de la tête. On les porte aujourd’hui, à la campagne et aux bains de mer, triomphalement étalés dans toute leur largeur et toute leur longueur, et, à la ville, la suprême élégance consiste à les enduire d’une superbe couleur « jaune d’œuf. » Toutes les têtes des femmes sont donc subitement devenues « jaune d’œuf. » 11 y a quelques-unes de nos compagnes cependant qui préfèrent la nuance « queue de vache. » Mais celles-là
sont rares, je dois le déclarer à leur honneur.
Je n’ai pas tout dit. La plus belle moitié du genre humain, pour parler comme les classiques, aurait pu faire grâce aux hommes et s’en tenir à la peinture des cheveux. Mais, quand on s’est engagé sur une certaine voie, il n’est pas toujours facile d’en sortir. On a vu de nos jours, on voit même encore aujourd’hui, les femmes se peindre le tour des yeux, les sourcils et les lèvres; on les voit se couvrir les joues d’une poudre blanche en tout semblable à la farine ; il y en a même quelques-unes qui promènent chaque jour un pinceau teint de carmin dans les replis de leurs oreilles et de leurs narines. On se demande avec effroi.
quand on voit de telles femmes ainsi plâtrées, quelle partie de leur personne elles entendent laisser embrasser. Leur visage est si dégoûtant qu’un homme qui se respecte, en le voyant, ne peut éprouver d’autre envie que celle de le laver.
Mais passons. Quelques sols avaient cru jusqu’ici que la Nature nous donnait des pieds pour marcher. C’était une erreur.
Les femmes se sont chargées de nous le démontrer. Nous avons des pieds pour glisser, pas pour autre chose. Et la preuve, c’est que, non contentes de porter des talons pointus de cinq centimètres de hauteur, ce qui était déjà bien raisonnable, les belles consolatrices de nos peines ont eu l’idée de faire fixer ces talons, non à la place où la-
dite Nature fait aboutir le calcanéum, mais juste au beau milieu de la plante des pieds.
Je concède volontiers qu’il n’y a rien au monde de plus laid, disons le mot, de plus ignoble qu’une paire de grands pieds tout plats ; lorsque surtout ces pieds supportent le corps d’une personne grosse, surtout enfin quand ils sont chaussés de prunelle, la chose est si horrible, tellement immonde, qu’il y a de quoi faire aboyer les chiens dans la rue. Mais ne pourra-t-on donc jamais \ éviter un excès que pour se précipiter dans un pire! Entre les talons hauts et placés sous la plante des pieds, et les chaussures ?
de prunelle ou de satin de laine absolument ;
plates, je me, prononce résolùment pour les j premiers. i
t Je m’arrête pour ne pas avoir l’air de
1 faire la critique à outrance d’un sexe dont, n’en déplaise à l’ombre de Diogène, il nous serait si difficile de nous passer. N’ayant pu parvenir, ainsi qu’on l’a vu, à fonder un recueil dont le but n’était autre que de lui donner quelques bons conseils d’hygiène, de goût et de toilette, ne poussant pas l’outrecuidance jusqu’à me croire en droit d’attaquer ses mœurs — elles sont toujours
parfaites — ni son caractère, — il ne mérite jamais que des éloges, — ni de réformer ses travers, — chacun sait qu’il n’en a pas un, — j’essayerai de faire ici même, dans ce petit volume, et sous la forme la plus attrayante, ce que j’aurais fait dans mon journal de modes, si mon heureuse étoile et la situation de fortune des capitalistes, mes amis, m’avait permis de le créer. Et qu’on ne s’empresse pas de m’accuser de frivolité, car, d’une part, rien n’est frivole, à mon avis, de ce qui concerne les femmes, et, d’autre part, à la suite des événements que nous venons de traverser, j’estime qu’il est bon de se distraire un peu des agréments de la politique en causant de chiffons, pour n’en pas per-
dre l’habitude, pendant que les Prussiens ne sont plus là pour nous écouter.
La Bruyère, qui était certainement un écrivain de génie, quoique manquant un peu de galanterie, disait « qu’il faut juger des femmes depuis la chaussure jusqu’à la coiffure exclusivement \ » Je ne commet- " Irai pas l’inconvenance de les juger, mais je les étudierai d’après ce précepte. De tous les membres que la nature nous a donnés, il n’en est pas de plus délicats, de plus élégants, de plus souples, de plus ingénieusement disposés que les pieds. Quiconque- a pris la peine d’étudier la contexture véritablement merveilleuse de ces membres