La Bruyère, Caractères. Des femmes
dans lesquels les osselets articulés, les muscles , les tendons sont harmonieusement agencés pour supporter le poids du corps •et lui fournir les moyens de se mouvoir avec une élasticité pleine d’aisance, n’a pu manquer de ressentir une vive admiration pour la justesse de coup d’œil du Créateur de toute chose. Eh bien ! cela est triste à dire, mais aujourd’hui, en France, par suite de la profonde imbécilité des pédicures et de la parfaite stupidité des cordonniers, l’une des choses les plus rares, les plus difficiles à rencontrer, c’est une paire de jolis pieds de femme.
fl serait ici nécessaire de s’entendre sur le sens exact du mot ce beauté. » Un préjugé vulgaire, s’appuyant sur cette obser-
vation pleine de justesse qui constate que
« la constitution de la femme est plus délicate que celle de l’homme, que les fibres des corps féminins sont plus faibles et d’un tissu plus lâche que celles des hommes ; » un préjugé vulgaire, dis-je, veut absolument que la perfection féminine consiste dans la petitesse, dans le caractère mignon de certaines parties du corps. Il n’y a rien de plus absurde. On n’a qu’à consulter les gravures des journaux de modes pour avoir une idée des élégantes monstruosités enfantées par ce préjugé ; de toutes petites mains, des pieds imperceptibles, des yeux plus grands que la bouche, une ceinture de guêpe contrastant avec des* épaules et des hanches d’une ampleur exagérée, telles
sont les beautés horripilantes et désastreuses que le commun des femmes envie et que la sottise publique célèbre. Les artistes, qui sont les seules personnes compétentes dans cette question, veulent à toute force que la beauté consiste dans l’harmonie de toutes les parties d’un sujet, ainsi que dans le parfait équilibre de ses proportions. Et il n’y a rien de plus juste. Il est donc de toute indispensabilité que les yeux d’une femme soient plus petits que sa bouche, que sa taille, sans être plate ni épaisse, et tout en conservant la grâce et la flexibilité qui sont ses principaux attraits, se trouve dans un
juste rapport avec les autres parties de sa
personne,' que ses mains et ses pieds s harmonisent régulièrement , mathématique-
ment avec ses bras et ses jambes. Tranchons le mot : une grande femme , pour être bien faite, doit avoir de grandes mains et de grands pieds. Si elle ne les a pas, tant pis pour elle ; elle est une créature manquée. La beauté de chacun de ses membres ne consiste pas dans leur dimension, mais bien dans leur forme spéciale. Une grande femme qui a les pieds petits, sur- ' tout s’ils sont bien faits, est certainement moins choquante et plus agréable à voir qu’une naine montée sur des pattes d’orang-outang. Cela n’empêche point qu’elle n’est pas parfaite. Je le répète, la beauté de la forme est tout dans cette matière. Lorsque le cou-de-pied prolonge élégamment le mouvement de la jambe par une courbe
harmonieuse, que le talon est bien arrondi, la plante du pied évidée, formant une courbe élastique, quand les chevilles sont peu saillantes et brillantes comme de petites boules d’ivoire, les orteils légèrement séparés, le pouce élant plus gros, plus long que les autres, bien arrondi dans tout son entier ; entin, lorsque la peau est blanche, satinée, délicate, agréablement parsemée de petites^ veines bleues, que les ongles sont brillants, polis, suavement teintés de rose, le pied est beau, et, s’il est bien en proportion avec le reste du corps, il est parfait, on n’a que faire de le mesurer.
Les anciens : Égyptiens, Grecs, Romains, qui, tous, ne croyaient pas s’ab^aisser en portant une intelligence pratique dans les moindres détails de la vie intime, étant favorisés, d’ailleurs, par la douceur de leur climat, attachaient un grand prix à la conservation de la beauté de leurs filles et de leurs femmes. Dans leur pensée, les pieds féminins, par leur contexture, leur délicatesse et leur usage, étant
3i L’ART DE PLAIRE
plus exposés à s’abîmer que les autres parties du corps, devaient être particulièrement soignés et ménagés. Les femmes marchaient peu. De même que les Musulmanes aujourd’hui, retirées presque tout le jour dans l’intérieur de leur maison, où les distractions et les divertissements ne leur manquaient pas, elles trouvaient partout des nattes fines et propres ou des tapis soyeux pour les fouler de leurs pieds nus. L’étude des monuments de l’antiquité démontre surabondamment que les chaussures des femmes des diverses contrées du monde des anciens étaient toutes disposées au double point de vue de la commodité et de la beauté. Les Égyptiennes portaient des espèces de patins en
bois très-léger, qu’une bandelette de peau
retenait sur le cou-de-pied, et dont la longue pointe recourbée avait été imaginée pour préserver des heurts les orteils. Les Assyriennes chaussaient de galantes bottines, probablement en étoffe de soie rehaussée de perles ; les Grecques et les Romaines portaient la solea, sandale d’une exquise élégance , dont le plus grand mérite était de ne dérober aucune partie des formes du pied. C’est celle qui est représentée, chaussant l’une des plus belles statues du musée du Louvre, la Diane à la biche. Je ne dois pas oublier de mentionner un fait qui prouvera que les dames romaines, si Ton en croit Ovide, comme les Parisiennes de nos jours, donnaient parfois dans le tra-
vers de s’abîmer les pieds dans le but de les faire paraître plus petits . Le poète prétend que quelques-unes d’entre elles portaient des souliers de peau blanche qui leur serraient les pieds au point d’entrer dans les chairs h II y a loin de là aux cothurnes de pourpre, « délicats ornements des pieds mignons et des jolies jambes, » que Virgile vantait dans ses églogues 'L
Mais je ne peux pas faire ici l’histoire de la chaussure chez tous les peuples de la terre. La seule chose qui- me semble intéressante à consigner maintenant , c’est le soin intelligent que les femmes