XXII
La question des cliapeaux ne serait pas traitée à fond si l’on n’y rattachait celle des fleurs artificielles. J’ai fait à cet é^ard, tout dernièrement, une découverte dont je vais m’empresser de faire profiter mes lecteurs.
Je commence par une anecdote.
J’ai le bonheur de vivre dans la dépendance d’une adorable petite fille de cinq ans , dont les yeux noirs , les cheveux
blonds, la gentillesse et le bon cœur me
font tout simplement tourner la tête. Chaque jour, quand le temps est beau, elle va se promener au parc Monceaux ou au bois de Boulogne, avec sa bonne ou avec sa mère, et, comme elle a la passion des fleurs, chaque fois qu’elle sort, elle ne manque jamais de rapporter de gros bouquets à la maison.
C’est ainsi que j’ai déjà vu, tour à tour, ce printemps, dans les vases qui décorent la cheminée de ma bibliothèque, se succéder les violettes, les giroflées, les lilas, les pâquerettes; j’en suis à la reine des prés, au seringa et au sureau. Il y aune quinzaine de jours, en rentrant chez moi, je trouvai ma fillette assise devant une table, tenant sa poupée sur ses genoux, et s’amusant à
L’tART DE PLAIRE 135
éparpiller devant elle une masse de petites pâquerettes aux pétales roses.
J’en pris quelques-unes dans ma main.
Elles me parurent toutes languissantes.
— Tu devrais te hâter de mettre ces fleurs dans l’eau, ma chérie, ^dis-je à l’enfant. Elles sont sur le point de se faner.
La gamine se mit à rire.
— Oh! que papa est bête! dit-elle à sa mère. Il a cru que c’étaient des fleurs du bois de Boulogne : c’est madame Peyrot qui les a faites et qui me les a données ce matin.
Notez, lecteurs, que dès l’âge de seize ans j’étais un botaniste de première force, et que je n’aurais jamais pu admettre qu’il me serait possible un jour de confondre
une ileur arlificielle avec une Heur naturelle.
La seule excuse que je puisse trouver pour expliquer une pareille bévue, c’est la perfection véritablement incroyable des fleurs que je tenais encore clans ma main, et que je flairais machinalement, comme si elles avaient pu exhaler un parfum quelconque. Chacune d’elles se penchait si mollement sur sa tige flexible, ses pétales étaient renversés en arrière sur euxmémes avec une telle apparence de vérité ; enfin, il y avait dans toute leur confection tant' de morbidesse, de souplesse , de vie, qu’un ruminant lui-même s’y serait laissé prendre et aurait allongé les lèvres pour les manger.
Cette petite aventure me préoccupa pendant quelques jours à tel point que je voulus connaître madame Pevrot, dans le but avoué de la complimenter sur son talent. Il me suffit d’échanger quelques paroles avec elle pour acquérir la certitude qu’elle est une véritable artiste. Tout en causant, elle me montrait la flore, c’est une flore, dans la plus large acception du mot, renfermée dans ses cartons. Il y avait là de
L’ART RE RLAIRE
quoi défrayer les loisirs d’uii amant de la nature , comme je me flatte de l’avoir toujours été, et ceux de plus de cent femmes de goût, même ceux de tout admirateur du Beau, sous quelque forme ou’il’ se présente à ses regards ; des groseilles en grappes, rouges et blanches, d’une fraîcheur et d’une acidité d’aspect à vous faire grincer les dents, des bouquets de baies du sorbier capables d’attirer les merles , des pensées d’une nuance, d’une fraîcheur de velouté qui dépassaient certainement celles qu’on rencontre dans les jardins, sur les platesbandes. Je me rappelle, entre autres, une certaine fleur de nénuphar, toute large ouverte, avec sa longme tige onduleuse, et
qui élait d’une beauté à dépasser tout ce qu’on peut imaginer.
J’ai dit que madame Peyrot était une véritable artiste. Si elle n’avait été fleuriste, elle aurait certainement été peintre. La nature l’a formée pour imiter, avec leur port, leur contexture, et leurs diverses attitudes, les formes les plus gracieuses du monde végétal. La première, elle s’est aperçue, en se promenant dans les jardins, que les fleurs du bon Dieu ne ressemblaient en rien à celles des fleuristes , qu’elles ne se tenaient pas toujours inflexiblement dressées toutes droites, comme si leurs tiges étaient soutenues par des fils de fer ; la première, elle a découvert que chaque végétal emprunte au milieu dans le-
L’ART DR l‘LAIRR
quel il est destiné à vivre une certaine pose, un certain relief, des couleurs particulières, enfin un caractère pittoresque bien déterminé. Ainsi, la ronce, condamnée de toute éternité à projeter de toutes parts ses longues et folles branches, dans la pleine lumière du soleil, sur la lisière des bois, a une manière d’étre flexible, tout en ayant ses feuilles parsemées de fine poussière, qui diffère essentiellement du nénuphar destiné à flotter sur les eaux mouvantes, se soutenant sur ses larges feuilles épaisses et maintenu en place par sa racine plantée dans la vase des rivières. De même, la marguerite n’a pas le port de la renoncule, de même encore la mauve ne se tient pas comme la digitale^^ le lis comme le pavot.
Oii pourrait répéter ces comparaisons à l’infini. Le véritable talent consiste à étudier, à saisir ces nuances, et à les reproduire dans leur plus rigoureuse vérité.
Toutes les fleurs qu’on avait vues jusqu’ici sortant des mains des fleuristes réputées faussement « les plus habiles , » avaient invariablement un air d’apprêt, de sécheresse, qui sentait moins les champs que l’atelier.
Elles se tenaient hêtement dressées sur leurs fils de' fer, avec leurs pétales sans fraîcheur, leurs étamiiies dures; elles ne faisaient illusion à personne. Maintenant, chez madame Peyrot, et grâce anx moyens les plus simples, avec une palette riche en couleurs, un pinceau, des brindilles de pa-
pier, de tout petits morceaux d’étoffes légères, un petit pot de colle, d’imperceptibles tubes en caoutchouc, le tout, trituré il est vrai par les doigts de fée d’habiles ouvrières , les fleurs ont reconquis leur poétique prestance, leur charmant coloris, leur fraîcheur, Téclat qu’elles doivent à leur sève et à la lumière. Elles revivent enfin dans toute leur grâce, toute leur souplesse. L’artiste n’a rien oublié de ce qui pouvait leur donner les apparences de la vie : feuilles légèrement enroulées et roussies sur les bords par la trop cuisante ardeur du soleil , grains de poussière, gouttelettes de rosée, insectes minuscules tapis sur les calices, les pattes écartées, tout y est, comme dans les champs
et les jardins. De tous les dons les plus ravissants que la nature a faits aux plantes, il ne manque à celles-ci que les parfums.
Ce qu’il y a certainement de plus singulier dans ce système de fleurs artificielles, c’est que chaque ouvrière , contrairement à ce que voudraient la routine, le bon sens vulgaire, n’a pas pour spécialité de confectionner une certaine fleur, un certain fruit, un certain genre de parure, mais passe toute sa vie attachée à quelque minime détail, ne connaissant, de son métier, rien autre chose, incapable même de s’intéresser à ce que sa voisine manipule. Ainsi, l’une fabrique les vrilles de certaines plantes, les stolons; une autre, les étamines; une troisième, les pétales; une
lii L’A UT I)L PLAIRE
quatrième, les calices. C’est l’artiste dirigeante et véritablement créatrice qui . réunit tous ces matériaux épars , et les moindres objets qui étaient entrés dans ses mains à l’état rudimentaire, quand ils en sortent, ont toutes les apparences et tout le charme de la vie.
Les fleurs artificielles Reconstituent point, à elles seules, la coiffure des femmes. Elles en sont le plus gracieux, le plus poétique ornement, et pas autre chose. C’est tout un art que de les disposer sur le chapeau. Une femme qui a du goût et de l’intelligence, de même qu’elle ne s’en rapporte à personne pour soigner ses pieds, ses mains, et pour se coiffer, façonne ses chapeaux elle-même. Elle en achète les car-
L’AHT UE PLAIRE
casses eu fabrique et les recouvre, à sa faiilaisie, de soie, de velours, de plumes, de rubans, de fleurs et de dentelles. C’est une chose véritablement inouïe que Télégance et la beauté de certains chapeaux de femme. Les plus réussis sont invariablement ceux qui ont été imaginés, médités, confectionnés, repris cent fois et cent fois retouchés par les personnes qui doivent les porter. Mais le moment est arrivé de traiter la question des voiles.
Les voiles se divisent naturellement en deux grandes catégories : ceux qui sont destinés à cacher le visage, ceux qui ont pour but de le faire valoir.
Les premiers ne sont guère portés que par les femmes décrépites, ou borgnes, ou
affligées de quelque hideuse maladie de la peau, et par .les femmes qui ont, ou croient avoir un intérêt quelconque à ne pas être reconnues. Ils ne^ sont nécessairement jamais trop épais, trop sombres. Je ne m’en occuperai pas.
Les seconds sont le complément obligé de la coiffure de toute jeune et jolie femme. ■Destinés à préserver le teint des trop vives ardeurs du soleil, et, en même temps, à donner quelque chose de mystérieux, en les adoucissant, aux traits du visage, ils ne sont jamais assez clairs. Les plus élégants, les plus irrésistibles, lorsqu’ils sont portés par une jolie brune aux yeux noirs, sont les grands voiles de tulle blanc, aux mailles claires, dit tulle illusion. Je ne sais
rien de plus séduisant que de tels voiles. Ils enveloppent le chapeau et tout le visage, se nouent sous le menton par un nœud double, et le charme qu’ils prêtent aux traits les plus ordinaires est, tout simplement, idéal.
Je ne dirai pas de mal des voilettes qui, partant de la passe du chapeau, s’étendent devant le visage et descendent jusqu’au nez comme le plus léger, le plus transparent des masques. Si je leur préfère les grands voiles, c’est que je trouve les derniers plus poétiques, surtout lorsqu’ils sont doucement soulevés par le vent et que, derrière leur fin réseau, on voit briller une paire de grands yeux noirs. Ceci n’empêche pas les
L’A UT Dlî PLAIUL
voilettes d’avoir leur mérite. Ce mérite dépend beaucoup de la beauté de la personne qui abrite ses traits derrière elles.
Les femmes blondes et rousses, même celles qui, étant nées brunes, ont le tort de s’enlaidir de chignons jaunes, feront bien de s’abstenir de porter des voiles verts. Aux brunes tout sied ; elles relèvent toutes choses. Il n’y a guère que le blanc, le noir, le rose et le bleu dont les blondes puissent s’accommoder.
Les grosses femmes, dodues et joufflues, au corsage rebondi, aux hanches puissantes feront bien également de ne pas se coiffer de ces infiniment petits chapeaux de matelot, aux bords imperceptibles, que certaines marchandes de modes ont la manie d’im-
L’AHT DE PLAIRE
loi
poser à toutes les têtes. Ces chapeaux ne conviennent qu’aux personnes maigres. Les memes femmes majestueuses feront encore bien de ne jamais se servir de leur tête comme d’une assiette à dessert en répandant dessus le contenu d’un panier de cerises. .T’aime beaucoup ce joli fruit, mais c’est surtout quand je le rencontre partout autre part que sur les cheveux, teints ou non ; des femmes de poids. J’en dis autant des prunes, des abricots, voire même des pêches et des citrouilles.
Maintenant que de fil en aiguille et de ligne en ligne, en suivant le précepte de La Bruyère, j’ai étudié la femme (.c depuis les pieds jusqu’à la tête, » ne lui ménageant ni les bons conseils ni les critiques
L’AUT de plaire
bienveillantes, je pense qu’il ne serait pas hors de propos , pour couronner l’œuvre, de m’occuper un peu des parfums.
Les parfums sont aux femmes comme la rosée est aux fleurs, le chant aux oiseaux, les étoiles au ciel, une sorte de complément indispensable. — On pourrait presque dire (( condiment. » Une jeune et jolie femme, bien mise, quand on la rencontre à la promenade, si elle veut qu’on la trouve d’une séduction complète, doit laisser sur sa trace une bonne odeur, une odeur exquise, particulière, qui la signale. La très -grande dif-
ficulté pour les femmes désireuses de plaire est de savoir trouver les parfums qui conviennent le mieux à leur genre de beauté, sans toutefois nuire à leur santé. Au risque de passer pour un esprit fantaisiste, je vais émettre à cet égard deux propositions qui contiennent, en germe, toute une théorie sur l’usage des parfums dans la toilette féminine.
. La première, c’est qu’une femme, si elle est jeune, belle, intelligente, élégante, si elle a toutes les qualités du corps, du cœur et de l’esprit, comme doit l’étre nécessairement ma lectrice, ne cherchera jamais à ressembler à une fleur, même, à la plus délicieusement odorante, qui n’a qu’un parfum, mais à un bouquet de fleurs dont le
principal charme consiste dans la réunion d'une foule d’exquisés odeurs. Cette femme emploiera donc un parfum particulier pour chaque partie de sa personne.- La seconde proposition contrarie légèrement la première. Elle résulte chez moi d’une profonde conviction. De même que certaines couleurs semblent faites tout exprès pour s’associer à la beauté de certaines femmes, de même, à tout genre particulier de beauté répond un parfomparticulier. L’odeur qui convient à une brune n’est pas la même qui paraîtra devoir s’exhaler naturellement des vêtements, des cheveux et de l’haleine d’une blonde. Personne ne pourrait tracer de règles à ce sujet. Ce sont des choses qui ne s’analysent pas, mais qui se sentent.
Ceci soit dit sans la moindre intention de calembour. C’est donc à chaque femme qu’il appartient de trouver le parfum qui s’allie le mieux au caractère particulier de sa beauté.
Voici quelques principes généraux pour terminer :
1° Les parfums doivent être légers, pénétrants, rappeler toujours l’odeur des fleurs.
2° Il faut éviter le musc et le patchouli comme la peste.
3® L’eau de Cologne ne convient qu’aux portières et aux Allemandes.
4° Le jasmin d’Arabie, l’héliotrope, l’œillet, la rose, semblent faits tout exprès pour les grandes femmes aux cheveux noirs, au teint mat, aux lèvres rouges, aux
regards de flamme ; le fraisier, le muguet, la verveine seront judicieusement employés par les blondes aux cheveux dorés, aux yeux de barbeau.
Rien pour les chignons jaunes !
Clichy. — lmp,. Paul Dupont et Cie, rue du Bac-d’Asmère«, 12-
Paris, octobre 1872,