L'art de plaire
On voyait en 1769, rue Saînt-Honoré, non loin du Palais-Royal, une modeste boutique de tailleur, ayant pour enseigne une énorme paire de ciseaux dorés suspendus au-dessus de la porte à une tringle de fer.
Maître Landry, propriétaire de la boutique des Ciseaux d'or, petit homme grêle , pâle.
apathique, offrait un contraste frappant avec sa femme, dame Madeleine Landry.
Celle-ci, âgée de trente-cinq à quarante ans, était active et robuste ; ses traits durs, son allure masculine, son ton brusque, impérieux, montraient assez qu'elle exerçait dans le ménage une domination absolue.
C'était par un jour de décembre sombre et pluvieux, onze heures venaient de sonner. Maître Landry, assis sur son établi, maniait alternativement les ciseaux et Faiguille en compagnie de Martin Kraft, son apprenti, grand, gros et flegmatique Allemand de vingt ans environ, aux joues roses et bouffies, à la longue chevelure plus jaune que blonde, à l'air stupide et lent.
La femme du tailleur semblait possédée d'un violent accès de mauvaise humeur.
Landry et son apprenti gardaient un respectueux silence. Enfin, Madeleine s'adressant à son mari, lui dit avec mépris : — Va, lu n'as pas de sang dans les vein^... tu te laisseras enlever jusqu'à ta dernière pratique, imbécile d'homme que tu es !
Landry échangea un coup de coude et un
coup d'œil avec Martin Kraft, se tint coi, et lit manœuvrer son aiguille avec un redoublement de dextérité.
Sans doute irritée de la résignation de sa victime, la ménagère reprit, en s'adressant impétueusement à son mari : — A qui estce que je parle, s'il vous plaît?
Le tailleur et l'apprenti restèrent muets.
Madeleine, exaspérée, appliqua un vigoureux soufflet à son mari, en lui disant : — Il me semble que, quand je parle d'imbécile, c'est à toi que je m'adresse, et que tu pourrais bien me répondre... mal appris que tu es !
— Par sainte Geneviève! — s'écria le tailleur en mettant sa main sur sa joue et en se tournant du côté de son apprenti , — comment trouves-tu cela. Kraft?
L'apprenti ne répondit que par un violent coup de fer appliqué sur les coutures d'un habit ; mais ce coup de fer avait une telle expression d'emportement, que dame Landry, d'une main leste, infligea au flegmatique Allemand la même correction qu'à Landry, en lui disant : — Et moi, je t'ap-
prendrai à blâmer ma conduite, fainéant que tu es !
— Comment trouvez-vous ça, maître Landry? — dit à son tour l'apprenti en se tournant vers son maître.
Celui-ci, pour mettre fin à l'irritation de sa femme, lui dit avec le plus grand calme : — Maintenant , Madeleine , explique-toi tranquillement ; nous voilà bien avertis nous deux Kraft de prêter attention à ce que tu vas dire.
— C'est heureux!... Quant à ce que j'ai adiré, ça ne sera pas long... Paresseux... indolent, voilà encore une de tes meilleures pratiques, le valet de chambre du conseiller au parlement, rien que cela, qui s'adresse à notre voisin Mathurin !
— Comment, ta pratique nous quitte? — demanda le tailleur à son apprenti d'un air indigné, afin de lâchement détourner sans doute la colère de sa femme sur le malheureux Kraft. — Comment, Martin, tu nous donnes de pareils clients ? Tu n'as pas de honte? Ce ne sont pas les miens qui agissent ainsi ! Jour de Dieu ! Ils me sont fidèles
comme le fil à l'aiguille, . . . comme le dé l'est au doigt,... comme...
— Ta, ta, ta ! — dit M"^^ Landry en interrompant le tailleur, — comme vous en dégoisez, maître Landry! C'est donc pour cela que le clerc de M. Buston, le procureur au Chàtelet, qui est bien votre pratique a vous y vous a quitté depuis un mois pour aller, lui aussi, chez ce damné Matliurin ?
— Que veux-tu , femme ? il faut que ce Mathurin ait quelque sorcellerie pour attirer ainsi les chalands chez lui, — dit tristement Landry ; — car je défie aucun ouvrier de l'honorable corporation des tailleurs de coudre mieux et plus solidement que moi. Sainte Geneviève, patronne de notre bonne ville, sait si je détourne la millième partie d'un quart d'aune des étoffes qu'on me donne!... C'est tout de même pour les passementiers; et...
— Mon Dieu ! faites-moi sjràce de Ténumération de vos belles qualités, M. Landry ; notre voisin Matliurin est un fripon , un fourbe, soit ; mais au moins il s'ingénie, il se remue, il a de bonnes connaissances, il
n'est pas toute la journée comme vous les bras croisés.
— Faites excuse, ce sont les jambes, madame, que maître Landry a croisées toute la journée , — dit Kraft d'un air sentencieux.
— Écoutez un peu cet animal ! — dit la ménagère en jetant un regard significatif à l'apprenti, qui baissa la tête et recommença de faire manœuvrer son fer avec ardeur.
W"^ Landry reprit : — Tu n'as pas une belle pratique ! Toujours des artisans, des clercs de procureurs, des employés aux gabelles ; pas seulement un gentilhomme !
— Pour ce qui est des gentilshommes , Madeleine, — dit le tailleur en hasardant un timide reproche, — j'en ai un dans mes pratiques, et tu m'empêches de travailler pour lui...
Madeleine rougît de colère, et s'écria : — Tu oses encore me parler de ton marquis, de ton monsieur le charmant, de cet aigrefin qui nous doit trois cents livres depuis un an, et dont nous n'avons jamais pu arracher un vowjfe liard !
LE TAILLEUF
— Daine ! lu veux des pratiques de genhlshommes, aussi !
— Je veux la pratique de gentilshommes qui payent, et non de ces fripons qui viennent battre le pavé de Paris, l'épée au côté, le feutre sur l'oreille, et duper des imbéciles comme toi,... de pauvres marchands comme nous !
Le tailleur leva les mains au ciel :
— On voit bien, Madeleine, que tu ne connais pas plus M. le marquis que le Grand Turc... Lui, un fripon î lui, un aigrefin, lui ! Pauvre jeune homme si doux, si gentil, si triste !... et puis si joli, si joli... qu'on resterait une heure rien qu'à le regarder... comme un Jésus de cire î
— Si joli, si joli! — répéta la ménagère en imitant son mari ; — et qu'est-ce que cela prouve? — A-t-on vu sottise pareille? Nous paye-t-il davantage parce qu'il est joli ? Encore une fois, qu'est-ce que ça te fait?
— Ça me fait, ça me fait, que lorsque je vois un si gentil seigneur pauvre et malheureux... j'ai le cœur fendu ; et que je n'ai pas te eouraofe de lui demander mon aroent...
Voilà ce que ça me fait. Enfin, Martin Kraft lui-même a ressenti ça comme moi ; tu l'as envoyé chez M. le marquis pour le relancer à propos de son mémoire ; eh bien ! qu'estce que Martin t'a dit en revenant ?. . . Qu'au lieu de lui demander de l'argent, il lui avait demandé s'il n'avait pas besoin de quelque habit nouveau.
— Tout cela prouve que Martin Kraft est un oison comme toi !
— Le fait est que ce seigneur était si joli, qu'on aurait dit une figure de bois peinte de Nuremberg, — dit gravement l'Allemand, qui ne trouva pas d'autre comparaison artistique pour exprimer son admiration.
— A l'autre, maintenant!... — dit dame Landry en haussant les épaules avec mépris ; puis elle ajouta : — Mais patience... patience..., pas plus tard qu'aujourd'hui, moi, j'irai montrer à ce monsieur si charmant que Madeleine Landry ne se paye pas de cette monnaie d'enjôleur...
Un fiacre s'arrêta devant la boutique du tailleur ; il pleuvait alors à torrents.
La ménagère prit un air plus avenant,
croyant voir quelque pratique sortir de cette voiture ; mais, à son grand étonnement, le cocher, après être descendu lentement et pesamment de son siège , regarda l'enseigne de la boutique, et entra chez le tailleur. . .
— Maître Landry? — demanda-t-il d'une grosse voix en secouant sa houppelande toute ruisselante de pluie.
— D'abord, vous n'avez pas besoin de vous trémousser comme un chien qui sort de l'eau, pour demander maître Landry, — dit aigrement Madeleine. — Que lui voulezvous?
— Ma brave dame, si je me trémousse, c'est que je suis traversé... noyé... comme vous pouvez voir, et ce que j'épanche ici est toujours un peu d'humidité de moins.
— Bien obligée de la préférence, — dit la ménagère.
• — Quant à maître Landry, je veux lui parler de la part d'un jeune seigneur... Ah ! jarnigoi ! quel charmant petit gentilhomme!... Aussi vrai que je m'appelle Jérôme Sicard, jamais je n'ai vu un plus joli seigneur... Allons bon, — dit le cocher en
s'interrompant — voilà mon chapeau qui me fait gouttière dans le cou ; — et il se mit à secouer sa coiffure.
Dame Madeleine allait éclater de nouveau, lorsque la glace du fiacre s'abaissa. Un homme de cinquante ans environ, gros, coloré, poudré, vêtu de noir, se mit à appeler le cocher d'une voix de stentor. Voyant l'inutilité de ses cris , il ouvrit la portière, sauta du fiacre et entra dans la boutique.
— Me diras-tu, drôle que tu es, pourquoi tu m'arrêtes ici au lieu ^e me conduire à l'hôtel de Soubise ? — s'écria-t-il.
— Pardon, excuse, mon bourgeois. C'est que j'avais à faire une commission pour un joli seigneur...
— Et que m'importe à moi, ton seigneur ! Je suis pressé. Allons, marche ! à ton siège...
— Une minute, mon bourgeois... j'ai promis à ce gentilhomme de faire sa commission, il faut que je la fasse...
— Ah î tu refuses de marcher ! . . . Prends bien garde : si tu ne te remets pas en route à l'instant, tu auras des nouvelles de M. le lieutenant de police... je t'en préviens.
LE TAILLELR. 11
^- A la bonne heure, j'irai passer une nuit au Fort-l'Évêque, si vous voulez ; vous en êtes bien le maître ; mais j'aurai tenu la promesse que j'ai faite à ce jeune gentilhomme.
Après de nouvelles instances et de nouvelles menaces, voyant sans doute qu'il ne gagnerait rien sur l'entêtement du cocher, le gros homme vêtu de noir, qui était l'intendant de M""® la maréchale princesse de Rohan-Soubise, s'assit en maugréant.
— Mais, — s'écria l'acariâtre Madeleine en tirant Sicard par sa manche , — allezvous dire enfin ce que vous avez à dire à mon mari? — Et elle montra Landry qui regardait cette-scène bouche béante.
— Voilà l'histoire, — dit le cocher de fiacre : — Je passais, il y a une heure, dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré, il pleuvait à verse. Je vois sous la porte de l'hôtel Pompadour... un jeune homme qui s'y était mis à l'abri ; mais ce jeune homme était si gentil... qu'on l'aurait pris pour un bon ange... Quoique nous soyons en hiver, il avait un pauvre habit de tricot brun à passements noirs ! ! !
— Un habit de tricot brun à passements noirs ! C'est notre habit ! — s'écria dame Landry; — c'est-à-dire, c'est monsieur le charmant; c'est ce maudit marquis... ; il n'a que cet habit-là dont nous lui avons fait crédit... il n'est pas bien difficile à reconnaître...
— Eh bien ! sarpejeu, si quelqu'un a jamais mérité de porter des habits brodés, c'est lui à coup sûr ; car, comme je m'appelle Jérôme Sicard, jamais je n'ai vu quelqu'un ressembler davantage à nn bon ange.,,
— Eh bien? voyons après, avec votre bon ange... Est-ce de l'argent qu'il vous a donné pour nous remettre ! . . . Nous paye-t-il enfin les trois cents livres qu'il nous doit depuis un an ?
— De l'argent ! . . . pauvre petit Jésus du bon Dieu... Certes non, il ne vous en envoie pas î Qu'est-ce qui aurait le cœur de lui en demander ^ puisque moi-même je l'ai conduit pour rien au Palais-Marchand...
— Eh bien ! ma femme ! — dit le tailleur d'un air triomphant.
— Taisez-vous, imbécile... Il a friponne
ce cocher, comme il vous a friponne. . . Autre preuve que c'est un chevalier d'industrie.
— Friponne !... — s'écria le digne Sicard en frappant du pied avec colère. — Friponne ! Apprenez, ma commère, que ce gentil seigneur ne friponne personne... Si je l'ai conduit pour rien, c'est que ça m'a fait plaisir... Le voyant ainsi arrêté à cause de la pluie, j'ai avancé mon fiacre près de l'hôtel^ et je lui dis : — Montez^ mon gentilhomme. — Merci, mon garçon, me répondit-il d'un petite voix douce comme une musique. — Mais vous allez être trempé jusqu'aux os. — C'est possible ; dis-moi seulement , mon ami , quelle heure il est ? — Onze heures, mon gentilhomme. — Onze heures, et j'ai affaire au Palais-Marchand à onze heures et demie, s'écria-t-il malgré lui, en regardant tristement la pluie et les ruisseaux, qui étaient autant de rivières. — Mais montez donc, mon gentilhomme, que je reprends ; en vingt minutes je vous y mène, moi, au Palais-Marchand, tandis qu'à pied, et par le temps qu'il fait, vous n'y serez jamais avant midi. — Merci, mon garçon, me
(lit-il, moitié soupirant, moitié souriant, je n'ai pas d'argent... ainsi ne perds pas ici ton temps. — Pas d'argent ! que je m'écrie en ouvrant la portière, et en fourrant ce joli seigneur presque de force dans ma voiture, car il était mince comme un roseau. — Ça ne sera pas, jarnidieu ! Jérôme Sicard qui laissera un gentilhomme comme vous manquer un rendez-vous, faute d'une pièce de vingt-quatre sousî Prenez mon numéro...
vous me retrouverez plus tard, monsieur! — Et sans lui donner le temps de me répondre, je saute sur mon siège, et en dix-huit minutes je vous le dépose au Palais-Marchand.
— Allons, il est dit qu'il les ensorcellera tous... jusqu'à un cocher de fiacre, — reprit dame Landry; — mais patience... patience...
— Finiras-tu bientôt! — s'écria l'intendant de la princesse de Soubise.
— Dans l'instant, mon bourgeois. Arrivé au Palais-Marchand, mon gentillifcmme me dit : — Mon garçon, donne-moi ton numéro ; tout ce que je désire, c'est de pouvoir un
LE TAILLELR. 15
jour reconnaitre ton bon procédé, et te payer cette course comme tu le mérites ; car sans ton secours je n'arrivais pas à une audience très-importante pour mon procès ; mais puisque tu es si obligeant, rends-moi encore un service ; j'étais sorti pour aller aussi chez mon tailleur, lui dire de ne pas manquer de m'apporter l'habit qu'il m'a promis pour ce soir. Ce tailleur demeure rue Saint-Honoré, à l'enseigne des Ciseaux cVor; si cela ne te dérange pas trop de ton chemin, passe à cette boutique, et dis au tailleur que M. le marquis de Let.... Less.... Létorière, c'est ça, de Létorière, attend ce soir l'habit dont il lui a pris mesure, il y a quinze jours...
— Que ça soit mon chemin ou non, que je lui réponds, j'irai tout de même. Là-dessus TOUS me prenez à l'heure, mon bourgeois,
— et le cocher se retourna vers l'intendant :
— Je passe par la rue Saint-Honoré, ce qui ne vous dérangeait pas de beaucoup, et je fais ma commission auprès de ce digne chevalier du dé et de l'aiguille, — ajouta le cocher en s'adressant à Landry. — Maintenant, tailleur, n'oubliez pas l'habit de ce
gentilhomme, si vous voulez me dire à quelle heure il sera prêt, je viendrai vous prendre pour vous mener chez lui. . . gratis. . . sarpejeu ! toujours gratis ! car je suis sûr qu'obliger quelqu'un qui ressemble autant à un bon ange, ça doit vous porter bonheur... Maintenant, mon bourgeois, pardon, excuse. — Et il se retourna vers l'intendant de M*"^ Rohan-Soubise : — Quand vous voudrez, nous marcherons.
L'intendant, attentif à cette scène singulière, se sentait intéressé malgré lui, il ne se hâta pas de regagner sa voiture, surtout lorsqu'il entendit dame Landry s'écrier avec aigreur en lançant à son mari des regards à la fois étonnés et irrités :
— Vous avez donc osé, malgré ma défense, promettre encore un habit à cette mauvaise paye ? Mais vous ne l'avez pas commencé, j'espère ?
— Mais... ma bonne...
— Il n'y a pas de mais, répondez î !
— J'ai fait mieux que le commencer, ma bonne, je l'ai fait, — dit le tailleur en baissant tristement la tète.
— Vous avez fait cet habit? et avec quoi? et à quelle heure? me répondrez-vous?... Depuis huit jours je ne vous ai pas vu, vous et votre digne apprenti, travailler à autre chose qu'à ces houppelandes de ratine et à ces habits de peluche.
Voulant venir au secours de son patron, Martin Kraft se hasarda de dire : C'est moi, M""^ Landry, qui ai acheté avec mes économies, cinq aunes de drap de Ségovie, couleur amarante, enfin de quoi faire l'habillement complet, avec trois aunes de taffetas changeant pour la garniture de la veste et de l'habit... Nous y avons travaillé, maître Landry et moi, pendant la nuit,... pour que ça ne prenne pas sur notre travail du jour.
— Ainsi, pendant que je dormais tranquillement, honnêtement, tu te levais comme un vil criminel, pour faire ce beau chefd'œuvre ! — s'écria la ménagère.
— Dame!... que veux-tu?... Ce pauvre petit seigneur nous faisait tant de peine à nous deux Martin Kraft ! Par sainte Geneviève ! c'était pitié que de le voir en plein hiver avec son malheureux habit de tricot
noir. Nous n'avons pas pu résister au plaisir de le vêtir comme un gentilhomme qu'il est... Sois tranquille, tôt ou tard il nous payera... Je mettrais ma main au feu qu'il est aussi honnête qu'il est charmant !
Jérôme Sicard, grand et gros homme de trente ans environ, avait écouté la narration du tailleur avec une satisfaction croissante. Lorsque maître Landry eut terminé son récit, le cocher lui tendit sa large main, et lui dit :
— Touchez là... digne tailleur ; envoyez à l'instant votre femme chercher une bouteille de votre meilleur vin, que nous trinquions ensemble, sarpejeu ! Et vous aussi, brave apprenti, vous boirez votre part de cette bouteille ; car vous honorez les ciseaux et l'établi mieux que pas un de votre respectable corporation.
— Si vous ne buvez que le vin que je vous servirai, vous ne risquerez pas de perdre le peu de raison qui vous reste, — dit aigrement dame Landry ; — vous méritez bien, en effet, de trinquer avec mon sot de mari, puis({ue vous vous laissez ensorceler
LE TAILLEIR. W)
comme lui par le premier fripon venu ! Mais puisque vous faites si bien les commissions de cet enjôleur de marquis, vous pouvez lui aller dire que l'habit ne sortira pas d'ici avant qu'il nous ait payé les trois cents livres qu'il nous doit déjà;... vous pouvez le prévenir aussi, pour en finir, que je vais aller moi-même lui porter son mémoire... Si ce beau marquis n'est pas chez lui, je l'attendrai,... s'il ne me donne pas au moins un à-compte, aujourd'hui même j'irai chercher le commissaire, et je vous ferai voir, moi, qu'une femme a plus de cœur que vous autres, poules mouillées que vous êtes...
— Pour mouillé... je suis mouillé... je l'avoue, — dit Jérôme Sicard, — mais quant à j90i«fe^... ma commère, si j'avais mon fouet, ou seulement l'aune que mon digne ami a là sur son établi, et que vous fussiez mon épouse, je vous démontrerais vertement que je ne suis pas une poule, mais un vaillant coq très-capable de vous corriger pour vous apprendre à refuser un verre de vin aux amis... Ceci soit dit sans rancune... mais que le bon Dieu fesse que cela vous donne
l'heureuse idée de vous servir de votre aune à l'endroit de votre femme, brave tailleur ! — dit Sicard, — puis s'adressant à l'intendant : — Mon bourgeois, je suis à vos ordres.
— C'est bien heureux! — dit celui-ci, sans être néanmoins très-fàché de ce retard, car cette scène l'avait amusé.
Le cocher parti, dame Landry prit son coqueluchon, sa mante, un large parapluie, ordonna à son mari de lui apporter l'habit de Ségovie destiné à M. de Létorière, mit ce vêtement sous clef, et sortit dans toute l'exaspération de sa colère pour aller attendre chez lui monsieur le charmant, ainsi qu'elle appelait par dérision le marquis.
Ij'ex-régent du Plessis.
La demeure du marquis n'était pas trèséloignée de la boutique de son créancier. M. de Létorière habitait une petite chambre et un cabinet, au cinquième étage d'une maison delà rue Saint-Florentin.
Il partageait ce pauvre asile avec le docteur Jean-François Dominique, ex-régent des études au collège du Plessis.
Par une bizarrerie attachée à sa destinée, le jeune marquis, destiné à charmer des gens de tant de conditions diverses, avait d'abord exercé son inconcevable attrait sur ce vieux maître d'études , qui l'avait pris dans la plus tendre affection.
Malgré mille malins tours de Fespiègle enfant, le docte Dominique avait reconnu dans son élève tant d'esprit, tant de cœur, tant de noblesse d'àme, qu'il s'y était singulièrement attaché. ■— Peut-être encore la rare aptitude que le marquis, un des humanisas les plus distingués du collège du Plessis, montrait pour l'étude des langues anciennes, avait- elle aussi déterminé le dévouement extraordinaire du vieux professeur pour son élève.
L'abbé du Vighan, oncle de M. de Létorière, avait durant six années payé la pension de son neveu, pauvre orphelin, au collège du Plessis. Pendant un voyage de l'abbé, le solde d'un trimestre avait été arriéré. Le marquis, interprétant d'une manière fâcheuse pour sa délicatesse quelques mots du principal au sujet de ce retard de
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payement, s'était résolument décidé à quitter le collège.
Dominique, instruit des projets de son élève, fit tout au monde pour l'en dissuader; mais le marquis avait dix-neuf ans et une volonté déterminée. Le pauvre régent ne pouvant l'empêcher de faire cette sottise, voulut au moins l'accompagner dans sa fuite, tant il craignait de laisser le jeune marquis seul au milieu des hasards d'une grande ville.
Dominique fit lui-même tous les préparatifs d'évasion ; par une sombre nuit, le maître et l'écolier escaladèrent les murs du collège , non sans danger pour le vieux professeur, assez peu fait à ce genre d'exercice.
Le principal , satisfait peut-être de se voir débarrassé d'un élève mutin et turbulent , ne fit aucune démarche pour rechercher le fugitif.
Létorière possédait une quinzaine de louis ; Dominique avait sur les gabelles une petite rente de cinquante pistoles : tels furent les premiers fonds de leur établissement.
Le père du marquis avait légué pour toute fortune à son fils deux ou trois interminables procès. Le plus considérable , qui durait depuis cinquante ans, avait été entamé contre les ducs de Brunswick-Oëls et les princes de Brandebourg-Bareuth , au sujet de reprises de la grand'tante de M. de Létorière , M"^ d'Olbreuse , qui , lors de la révocation de redit de Nantes , avait émigré et épousé un des agnats de la duché de Brunswick.
Pauvre gentilhomme de Xaintonge , sans appui , sans crédit , Létorière désespérait de pouvoir jamais suivre les procès d où pouvait dépendre pour lui une fortune inespérée : vingt fois sur le point de s'engager et de se faire soldat , les instances du bon Bominique l'avaient jusqu'alors empêché de prendre ce parti.
L'ex-régent du Plessis avaient soigneusement parcouru les dossiers de ces litigieuses affaires. Par amour pour son élève , il était devenu presque procureur. Le bon droit du marquis lui semblait évident ; il ne fallait , disait-il , que prendre patience , et un jour
l'ex-régent du plessis. 25
ou l'autre les procès seraient indubitablement gagnés.
De plus en plus enthousiaste du marquis, il le comparait bravement à Alcibiade, tant il lui reconnaissait de charme et de séduction. Jean-François Dominique se réservait modestement le rôle austère de Socrate , et ne cessait de prédire à son élève la fortune la plus brillante.
— Mais , mon pauvre Dominique , lui disait le jeune homme , je n'ai que la cape et l'épée , pas de protecteurs ; sans vous je serais seul au monde.
— Mais vous êtes charmant ^ mon enfant ; mais on vous aime dès qu'on vous voit, mais on vous chérit dès qu'on vous connaît, à cause de votre bon et généreux naturel ; mais vous avez de l'esprit , mais vous possédez le latin et le grec aussi bien que moi ; mais vous entendez l'allemand comme le français , grâce aux soins de feu M. votre père qui vous a fait élever par un valet de chambre germain ; mais vous êtes très-bon gentilhomme , quoique vous ne remontiez pas à Eurj aies, fils d'Ajax, comme Alcibiade,
M l'art de plaire.
que j'appelle mon héros parce que vous lui ressemblez extrêmement. Prenez donc patience , votre carrière sera plus brillante peut-être encore que celle de mon héros... Oui, cela sera!... Aussi vrai que Socrate sauva la vie de son élève à Potidée ! Mais je connais votre cœur , et je suis sur qu'une fois au comble de la prospérité , vous n'oublierez pas plus le vieux Jean-François Dominique qu'Alcibiade n'a oublié le vieux philosophe !
Quelque bizarres , quelque folles que parussent ces prédictions aux yeux du jeune marquis, elles suffirent assez longtemps pour remonter son courage , pour lui donner quelque espoir de gagner un de ses procès , et surtout pour l'empêcher de s'engager comme simple soldat , ainsi qu'il en avait souvent manifesté l'intention, au grand désespoir de Dominique.
Madeleine Landry arriva bientôt rue Saint- Florentin. Après avoir monté les cinq étages qui conduisaient à la demeure de son créancier , la femme du tailleur s'arrêta un moment sur le palier , afin de reprendre
l'ex-régent du plessis. 27
haleine et de pouvoir donner un libre cours à sa colère.
Lorsqu'elle fut remise de sa marche précipitée, elle frappa. Un pas lourd et traînant se fit entendre ; la porte s'ouvrit.
Au grand étonnement de Madeleine , un homme d'une épouvantable laideur s'offrit à sa vue.
Cet homme était l'ex-régent du Plessis.
Jean-François Dominique avait alors cinquante ans environ ;il était grand et osseux. Sa figure maigre , pâle , démesurément longue, portait les traces des ravages de la petite vérole ; ses cheveux rares et gris étaient noués derrière sa tête avec un ruban de fil. Une vieille couverture de laine, dans laquelle il se drapait majestueusement , lui servait de robe de chambre. Sa physionomie avait une expression de morgue pédantesque et de contentement de soi fort remarquable.
L'aspect de la chambre qu'il occupait était pauvre, mais il régnait dans cette pièce une minutieuse propreté. Au fond de l'alcôve on voyait un petit Ut composé d'un seul ma-
telas ; une commode , une table et quatre chaises de noyer soigneusement cirées formaient tout l'ameublement. La porte entr'ouverte d'un petit cabinet sombre laissait apercevoir dans l'obscurité un lit de sangle soigneusement bordé. Quoique l'hiver fût extrêmement rigoureux , il n'y avait pas de trace de feu dans la cheminée de cette chambre glaciale. Enfin au pied de la couchette de bois peint on voyait deux petits portraits au pastel dans d'assez riches bordures de bois doré : l'un représentait un homme d'un âge mûr coiffé d'une perruque à la Louis XIV et portant la croix de Saint-Louis attachée à une des agrafes de sa cuirasse. L'autre portrait était celui d'une femme d'une rare beauté , vêtue en Diane chasseresse.
Il régnait dans cette chambre une apparence de pauvreté fière qui eût attendri toute autre femme que Madeleine Landry.
— Est-ce que ce n'est pas ici que demeure un M. Létorière? — dit elle brusquement au grand vieillard qui portait sa couverture de laine en manière de toge romaine.
Ces mots : Un M. Létorière, parurent cho-
l'e\-R£Gei\t du plessis. 29
quer désagréablement Fex-régent du collège du Plessis. Il répondit avec une sorte de dignité caustique : — Tout ce que je sais , c'est que haut et puissant seigneur Lancelot- Marie-Joseph du Viglian, sieur de Marsaiiles et marquis de Létorière... loge dans cet appartement , ma bonne femme...
— Bonne femme... Ah! bonne femme!...
— s'écria Madeleine en courroux. — Je vais vous faire voir , moi , si je suis une bonne femme ! Où est votre maitre , votre beau marquis de l'Aigrefin , votre haut et puissant seigneur de la Friponnerie ?
Jean-François Dominique se redressa dans sa toge, étendit son long bras nu et décharné du côté de la porte , et dit d'une voix impériale : — Sortez d'ici à l'instant même ! Monsieur le marquis , mon noble élève , n'est pas rentré... j'ignore quand il rentrera... mais de toute façon je présume qu'il n'aura aucune satisfaction à vous voir , ma chère... car si la colère défigure les traits les plus charmants , dit le sage , à fortiori elle rend hideux ceux que la nature a traités en marâtre î Ceci s'adressant particulièrement à
VOUS, faites-moi la grâce de... — Et Domi-^ nique montra de nouveau la porte d*un geste très-significatif.
A cette insulte, la femme du .tailleur s'exaspéra ; elle jeta son parapluie à terre , s'assit brusquement sur une chaise , en s'écriant : — C'est bien à toi, vilain hibou... de parler de la laideur des autres... Ce beau fils est ton élève... dis-tu?... Jésus Dieu! je le crois bien , car tu as l'air d'un passé maître en indignité ! vieux misérable ! . . . Mais moi , je ne sors pas d'ici. . . que je ne sois payée. . . entends-tu?... payée. . ou, par sainte Madeleine, ma patronne, si je sors, ce sera pour aller chercher monsieur le commissaire...
— Ah çà , payée , et de quoi , s'il vous plaît? — demanda Dominique.
— Je veux être payée des habits que votre batteur de pavé a sur le dos... Je suis la femme de maître Landry, tailleur aux Ciseaux d'or ; et si mon mari a été assez dupe pour vous faire crédit jusqu'à présent , je ne serai pas assez sotte , moi , pour l'imiter... 11 me faut mon argent... je ne sors pas d'ici qiip je n'aie mon argent...
l'ex-régenï du plessis. 31
— Comment ! — s'écria Dominique en se croisant les bras de Fair du monde le plus dédaigneux , — c'est pour un si misérable objet que tu viens me rompre les oreilles de ton affreux ramage , que tu viens tourmenter M. le marquis ! Mais tu oublies donc qu'autrefois les villes de la Grèce se disputaient l'honneur d'offrir leurs services à Alcibiade ? que les Éphésiens dressaient ses tentes ? que ceux de Chios nourrissaient ses chevaux ? que les Lesbiens entretenaient ses tables? et tout cela gratis.., entendstu bien ! gi^atis , tout cela pour avoir seulement l'honneur d'offrir quelque chose à Alcibiade ! Et toi , misérable artisane, pour trois cents méchantes livres, qui ne font pas la dixième partie d'un talent ! pour une misère que te doit M. le marquis , mon élève , qui est ou qui sera , pardieu , bien autre chose qu' Alcibiade , tu viens piailler comme une orfraie ! Mais , vieille folle , bénis donc le jour , au contraire , où mon élève a daigné jeter les yeux sur ton ignoble atelier ! rappelle-toi donc que le cordonnier d'Athènes qui eut le bonheur de faire le premier
des chaussures à Alcibiade, gagna plus d'argent dans une année que tu n'en gagneras dans ta misérable vie , entends-tu bien ?
Madeleine Landry, voyant l'exaspération de ce grand homme vêtu d'une couverture , et qui parlait d'Alcibiade , crut avoir affaire à un fou.
— Mais , au moins , apportes-tu l'habit que M. le marquis a bien voulu commander à ton mari ? — reprit Dominique . — Songes-y bien : qu'il redouble d'attention et de dextérité pour parfaire ce vêtement , car il s'agit de son avenir de tailleur ! et s'il contente mon élève , sa fortune est faite... Voyons , où est-il cet habit? — Et Dominique s'avança gravement vers Catherine.
Celle-ci se dressa brusquement sur sa chaise , décidée à sauter aux yeux de celui qu'elle prenait pour un insensé.
— Ne m'approche pas! ou je te fends la tête d'un coup de parapluie ! — s'écria- t-elle.
— Mais vous êtes folle , ma chère dame... qui songe à vous violenter? Vous n'apportez donc pas l'habit ? — reprit Dominique d'un air moins menaçant.
l'ex-régent du plessis. -33
— Comment , si je n'apporte pas Fliabit ! Impudent ! — reprit Madeleine un peu rassurée. — Certes non , je ne l'apporte pas : et ce n'est pas ma faute si votre élève a sur le dos celui que mon imbécile de mari lui a vendu , et dont je viens exiger le payement ; car je vous le répète , je ne sors pas que je ne sois payée... Si on ne me paye pas, il y a encore , Dieu merci , de la place au Fortl'Évéque pour y mettre les fripons... Quand on n'a pas de quoi payer de beaux habits , eh bien ! tout marquis qu'on est , on porte une veste de bure, et on ne vole pas le temps et la marchandise des pauvres ouvriers.
A ce moment des pas légers se firent entendre dans l'escalier.
— C'est monsieur le marquis ! — s'écria Dominique.
— Ah ! nous allons voir beau jeu ! — s'écria dame Madeleine.
— Ma chère dame , — dit Dominique , cette fois d'un ton suppliant, — ménagez-le ; foi de Dominique , vous serez payé...
— Tarare...! Nous allons le voir ce marquis de contrebande !
p4 l'aht de plaire.
A ce moment , la porte s'ouvrit lentement, et le marquis parut.
— Je n'aurai pas le courage d'assister à cette scène, — dit Dominique en tremblant ; et il se renferma dans son cabinet noir.
Le débiteur.
A la vue du marquis, Madeleine se dressa comme un coq de combat, en attachant des yeux brillants de colère sur le jeune homme.
Le marquis de Létorière avait alors vingt ans environ. Les portraits qu'on a de lui et les témoignages unanimes de ses contemporains s'accordent à le représenter
comme le type de l'idéalité la plus séduisante.
A cet âge, ses proportions, d'une élégance exquise, se rapprochaient plus encore de l'Amour grec que de l'Antinolis.
Tous les trésors de la statuaire antique n'offraient, dit-on, rien de comparable à la beauté harmonieuse de ses formes. Sous cette enveloppe charmante , la nature avait caché des muscles d'acier , un courage de lion, un esprit éminent, une âme élevée, un caractère généreux.
Son visage enchanteur n'était pas d'une beauté sévère et mâle ; mais on ne pouvait rien imaginer de plus joli... et le joli était alors d'un merveilleux à-propos. Une taille et une force herculéennes eussent été une sorte de non-sens, puisqu'on n'avait plus à se barder de fer. Un air digne et grave eût été hors de saison , puisque les imposantes perruques léonines du siècle de Louis XIV n'étaient plus de mode.
Si Létorière porta d'une manière si charmante la poudre rose, les dentelles, les rubans, la soie et les pierreries, c'est que tous
ses traits, c'est que toutes ses habitudes étaient cloués d'une grâce presque féminine admirablement en rapport avec l'élégance presque efféminée du costume et de la painire des hommes de ce temps-là. S'il posséda l'art de plaire et de séduire au plus haut degré , c'est que sa physionomie ravissante savait exprimer tour à tour la finesse, la moquerie, la fierté, l'audace, la tendresse et la mélancolie.
Au dire des gens de son temps, le regard et le timbre de la voix du marquis de Létorière avaient surtout un charme et une puissance irrésistibles, que les partisans d'une science nouvelle attribueraient sans doute à l'attrait magnétique.
Mais, à l'époque dont nous parlons, le marquis n'était qu'un pauvre adolescent, et, magnétique ou non, son attrait allait être mis à une rude épreuve par la femme de sou tailleur.
Madeleine Landry sentit sa colère s'exaspérer à la vue de son débiteur.
Létorière, trempé de pluie, avait les mains bleues de froid et le front presque caché par
r ART m: pl^tur.
o8 l'art de plaire.
les boucles humides de ses beaux cheveux châtains qu'il portait alors saus poudre.
Lorsqu'il vit Madeleine , il ne put réprimer un mouvement d'étonnement chagrin ; pourtant il la salua poliment et , attachant sur elle ses grands yeux noirs, à la fois si tristes et si doux , il lui dit de sa voix harmonieuse et perlée :
— Que me voulez-vous, madame?
— Je veux que vous me payiez l'habit que vous avez sur le dos ; car il m'appartient,., à moi et à mon mari Landry, tailleur de M, le marquis, — répliqua Madeleine d'une voix aigre, en toisant insolemment son débiteur.
Une rougeur de honte colora les joues du jeune homme, un mouvement d'amère impatience plissa ses sourcils ; mais il réprima cette émotion et répondit doucement :
— Je ne puis malheureusement pas vous payer encore, madame...
— Vous ne pouvez pas me payer!... c'est facile à dire, mais, moi, je ne m'arrange pas de cette monnaie-là! Quand on n'a pas de quoi payer ses habits , on ne s'en fait pas
faire... Je ne sors pas d'ici que je n'aie mon argent. .. — Et Madeleine Landrv s'assit brutalement, tandis que Létorière resta debout.
— Écoutez-moi, madame... D'ici à un mois, j'ai la certitude de pouvoir vous satisfaire, je vous en donne ma foi de gentilhomme... Ayez seulement l'obligeance de m'accorder un délai... je vous en prie...
Ces mots : Je vous en prie y furent prononcés avec une inflexion de voix si noble et si touchante, que Madeleine , déjà frappée de cette profonde infortune, qui semblait courageusement soufferte, craignit de se laisser apitoyer. Elle voulut brûler ses vaisseaux , et répondit à la prière de son débiteur par une injure grossière :
— Belle garantie que votre foi de gentilhomme ! . . . Que voulez-vous que je fasse de cela'?
— Madame ! — s'écria le marquis ; puis se contenant, il reprit d'une voix douloureuse et fière : — Madame , il est cruel à vous de me parler ainsi... Vous êtes une femme, je vous dois de l'argent... Je suis chez moi... Que puis-je vous répondre? Ne
cherchez donc pas à rendre plus pénible encore une position que je vous souhaite de ne jamais connaître !
— Mais vous n'aurez pas plus d'argent dans un mois que maintenant, — dit durement Madeleine. — C'est une histoire que vous me contez là !
— Si dans un mois, mon oncle, M. l'abbé du Vighan auquel je compte m'adresser, n'est pas revenu de Hanovre, dans un mois, je me fais soldat , et le prix de mon engagement vous sera fidèlement remis,.. Vous le voyez, madame, je puis vous donner mapal'ole de gentilhomme que vous serez payée.
Le marquis parlait de cette résolution désespérée avec tant de dignité, avec un accent si sincère , que Madeleine , émue , se repentit d'avoir été trop loin, et reprit :
— Je ne veux pas vous forcer à vous engager, moi ; mais enfin, je veux être payée : il y a assez longtemps que cela dure... Vendez quelque chose... alors...
— Vendre quelque chose ici, madame?...
— Et d'un regard navré , il lui montra cette pauvre chambre froide et nue.
LE DÉEITEIR. 41
A ce geste si cruellement significatif, Madeleine baissa les yeux , son cœur se serra ; pourtant elle ajouta en balbutiant, et en montrant les deux cadres dorés :
— Mais ces deux tableaux?...
— Ces tableaux? — Et le marquis ajouta d'un air noble et grave : — C'est tout ce qui me reste de mon père... de ma mère... Madame , ce sont leurs portraits , et pour la première fois ils voient leur fils rougir de sa pauvreté...
A ces dernières paroles , Madeleine compara Fintérieur de sa maison, où régnait au moins Faisance, à cette chambre glacée, misérable retraite d'un gentilhomme ( alors on croyait encore aux gentilshommes); elle sentit sa colère se changer presque en pitié, surtout lorsqu'elle s'aperçut que le jeune marquis tremblait de froid sous ses habits mouillés.
Chez les organisations violentes, les contrastes se touchent ; dame Landry , depuis son départ de sa boutique , s'était toujours maintenue dans un état d'irritation presque exaspérée ; ce paroxysme ne put durer :
comme tous les sentiments exagérés, sa colère tomba pour ainsi dire à plat dès la première réflexion que lui suggéra son cœur naturellement bon.
Le marquis était si joli ; il avait répondu à ses injures avec une dignité si triste et si calme; il paraissait si souffrant du froid, lui sans doute élevé au milieu du luxe, que la brave femme , éprouvant d'ailleurs l'irrésistible attrait qu'inspirait ce singulier personnage , passa presque sans transition de l'outrage au respect , de la dureté à la commisération; elle rajusta ses coiffures à ]a hâte, balbutia quelques mots inintelligibles , et disparut au grand étonnement du marquis.
L'ex-régent, qui attendait sans doute l'issue de l'entretien pour sortir de son antre , entre-bàilla la porte du cabinet et dit :
— Cette misérable harpie est donc partie? Pardonnez-moi! mais j'ai lâchement fui devant l'ennemi. . .
— Vous étiez là, mon bon Dominique ?... Eh bien ! vous avez entendu... mon Dieu... mon Dieu... quelle humiliation! Passer aux
yeux de cette femme pour un homme de mauvaise foi !.. . Ahl c'est horrible... Dominique, je suis résolu... si mon oncle n'arrive pas... je me fais soldat... Je paye cette dette maudite du prix de mon engagement...
au moins, ainsi, je n'aurai plus à rougir...
— Vous engager ! renoncer à toutes vos espérances!...
— Ce sont des folies... Je suis encore allé aujourd'hui au palais... il n'y a aucun espoir... il faudrait, pour continuer le procès contre les princes allemands ou l'intendance de Xaintonge , déposer chez le procureur plus d'argent que je n'en aurai jamais ; j'y renonce. Mais tenez, Dominique... je ne me sens pas bien... j'ai froid... — Et le marquis s'assit en tremblant sur le bord de son lit.
— Pauvre enfant ! je le crois bien, — dit le régent avec un soupir douloureux. — Recevoir cette pluie glacée... rentrer sans trouver une étincelle de feu... et être accueilli par l'algarade de cette sorcière que je voudrais pouvoir mettre dans la chemi-
Ai L ART DE FLAIRE.
née en guise de fagots... car, hélas! pour du bois... Dieu sait si je...
— Bon Dominique . . . assez , — dit Létorière, en lui mettant la main sur la bouche. — N'avez-vous pas déjà trop fait pour moi?. . . N'avez-vous pas abandonné votre classe... votre état?...
— Et Socrate ? Est-ce que ce sage , est-ce que ce grand philosophe n'abandonna pas tout... pour suivre Alcibiade! ! Seulement, comme il ne faisait pas aussi froid à Athènes qu'à Paris... Socrate n'avait pas le chagrin de voir son élève grelotter de froid ; mais tenez, croyez-moi..., couchez-vous..., ôtez vos habits mouillés, vous aurez plus chaud dans votre lit.
— Vous avez raison... Dominique... , car je ne sais , mais... il me semble que j'ai la fièvre...
— Allons... il ne manquerait plus que cela... vous voir tomber malade ! — Puis se retournant d'un air courroucé , Dominique s'écria , en montrant le poing à la porte par laquelle était sortie Madeleine :
— Et c'est toi , sorcière maudite ! qui as
causé cette révolution à mon malheureux élève par tes imprudentes criailleries î Je regrette maintenant de ne pas t'avoir mis dehors par les épaules...
Au milieu de l'apostrophe de Dominique , la porte s'ouvrit^ et le régent vit entrer avec étonnement un commissionnaire chargé de * deux énormes falourdes et de quelques paquets de sarments de vigne...
— Tu te trompes , ce bois n'est pas pour nous, mon garçon — dit Dominique avec un soupir.
— Est-ce que ce n'est pas ici que demeure monsieur le marquis de Létorière, mon bourgeois ?
— Si fait.
— Eh bien! le bois est pour ici... Ea grosse dame au coqueluclion brun a dit qu'elle allait revenir avec de la braise et de quoi faire un lait de poule pour monsieur le marquis.
— La grosse dame en coqueluchon brun?
— demanda Dominique d'un air stupéfait.
— Oui. mon bourgeois, celle qui m'a payé le bois.
— Qui a payé le bois ! L'entendez-vous... mon digne élève ?. . . Vous allez avoir du feu ! s'écria avec joie Dominique en se rétournant vers Létorière qui, presque subitement saisi d'un violent accès de fièvre, s'était mis au lit.
' Heureusement dame Landry vint ellemême expliquer cette énigme, d'un air confus. La digne ménagère tenait d'une main une cafetière pleine d'eau bouillante , et de l'autre quelques charbons allumés sur une pelle.
Lorsque le commissionnaire fut parti, dame Landry s'écria en voyant la pâleur du marquis ;
— Pauvre jeune gentilhomme... il a la fièvre... c'est sur! C'est le froid qui l'aura saisi... et moi... qui n'ai pas eu honte de le retenir à causer ^ pendant qu'il grelottait... Allons , allons , ne restez pas là à me regarder comme un homme de cire, mon cher monsieur. Mettez donc le bois dans la cheminée... allumez donc le feu, pendant que je vais casser les œufs pour faire le lait de poule... Avez-vous une tasse bien propre
au moins? — Puis allant vers le lit , elle toucha sa mince couverture. — Mais, Jésus- Dieu... monsieur le marquis n'est pas couvert... allez donc lui chercher deux ou trois couvre-pieds bien chauds... Et sa tête ?... elle est beaucoup trop basse. . . il lui faudrait un oreiller... Allez donc en chercher un. Et des rideaux ! . . . Comment cette alcôve n'at-elle pas des rideaux?... ni les fenêtres non plus?... Vous voyez bien que le grand jour fera mal aux yeux de M. le marquis... Mais allez donc , allez donc ! je ne puis pas tout faire , non plus !
L'honnête régent auquel s'adressaient ces ordres si divers et si précipités, restait ébahi devant Madeleine , cherchant à comprendre la cause de ce revirement subit. Tout à coup il s'écria en se parlant à lui-même : — C'est son charme ! Il n'y a pas de doute , c'est le charme naturel dont il est doué qui opère... il séduit la tailleuse, comme Alcibiade a séduit Timée, femme d'Agis , roi de Lacédémone... et cela... sans offenser la vertu , ce qui est encore bien plus beau et plus méritoire ! — Ma chère dame , je vous avouerai ,
nous n'avons malheureusement ni oreillers, ni rideaux , ni couvertures... — reprit tristement Dominique. . .
— Quelle misère ! — dit tout bas Madeleine émue. Puis voyant le régent toujours drapé dans sa toge , elle s'écria : — Mais en attendant que le lit soit mieux garni , donnez-moi toujours cette couverture... au lieu de vous en envelopper comme un véritable carême-prenant ; à votre âge , n'avez-vous pas de honte ? — Et la ménagère tirait résolument un des pans de la toge improvisée de Dominique. Mais celui-ci, retenant son vêtement avec énergie, s'écria :
— Ma bonne dame, écoutez-moi donc...
Laissez-moi donc... ne tirez donc pas si fort... C'est une question de convenance... je puis vous confier cela... à vous qui êtes d'un âge respectable et de plus femme d'un tailleur... — Et Dominique dit à voix basse : — Mon haut de-chausses comme disaient nos pères, étant absolument hors de service... et n'ayant pas de robe de chambre , je suis obligé de substituer cette manière de manteau romain à un habillement plus commode.
— Est-il bien possible ? — dit Madeleine en abandonnant le pan de la couverture. — Si c'est ainsi, je vous enverrai ce soir Landry. Puis elle ajouta à voix basse, en attisant un feu clair et brillant qui jetait sa réjouissante clarté dans cette chambre misérable : — Monsieur le marquis dort-il?... S'il ne dort pas, faites-lui boire ceci. — Et elle lui donna une tasse remplie d'un chaud breuvage.
Dominique s'approcha du lit sur la pointe du pied.
— Comment vous trouvez-vous? — dit-ii à son élève.
— J'ai froid... je souffre de la tète... — dit celui-ci d'une voix faible. — Mais quel est ce feu?... comment avons-nous du feu?
— Il y a du feu parce que vous êtes charmant,,. C'est cette bonne et digne femme qui l'a fait; voilà un breuvage excellent... bien chaud , que vous allez boire : c'est encore elle qui vous l'a préparé. Courage... courage ! . . . Voici enfin votre étoile qui se lève sous la physionomie respectable de dame Landry...
Le marquis souffrant d'une horrible mi-
graine ne comprit pas grand'chose à ce que lui disait Dominique , et surtout de quel lever d'étoile il parlait ; néanmoins il prit la tasse, but, et tomba dans un profond assoupissement. Alors la digne femme s'approcha du lit en retenant son souffle , elle borda les draps avec un soin tout maternel , et revint auprès de Dominique.
— Il faut être généreux et me pardonner, monsieur, — lui dit-elle; — tout à l'heure j'ai été bien grossière à l'égard de M. le marquis ; mais , voyez-vous , c'est mon homme qui m'avait monté la tête ; il faut dire aussi que je ne l'avais pas vu , ce pauvre gentilhomme ! Si jeune , si joli , orphelin de père et de mère avec ça... et puis un seigneur comme lui manquer de feu en plein hiver , quand des ouvriers comme nous ont toujours un bon poêle bien chaud... Tenez , mon digne monsieur, je me reprocherai toujours d'avoir osé parler effrontément à M. le marquis , mais soyez sur au moins que tant que Madeleine Landry vivra , elle sera sa servante bien humble... Enfin, monsieur (et la bonne dame l)aissait les veux en tirant un
petit sac de sa poche), en venant ici j'ai touché un billet de trois cents livres , voilà M. le marquis alité , peut-être aura-t-il besoin de quelque chose, d'un médecin ; à lui, je n'aurais jamais osé proposer cela , mais avec vous je suis plus hardie... Tenez , monsieur , nous mettrons cela sur le mémoire, et oubliez les vilaines paroles que je vous ai dites...
— Pour cela, nous* sommes parfaitement quittes, ma chère dame , vous m'avez traité de hibou , je vous ai traitée d'orfraie, n'en parlons plus ; mais quant à ce prêt , je dois vous prévenir que le retour de M. l'abbé du Vighan, oncle de mon élève, peut être retardé , et que de bien longtemps peut-être il nous sera impossible de vous rendre ce que vous nous offrez généreusement , c'est vrai ; mais d'après la scène de ce matin je puis craindre...
— Ne parlez jamais de cela, monsieur, ou je mourrai de honte, foi d'honnête femme. M. le marquis nous rendra ça quand il le pourra ; Dieu merci ! nous n'attendons pas après soixante pistoles pour vivre.
— Je prends donc ce prêt sur moi , ma digne dame ; d'ailleurs mon semestre prochain de ma rente sur la gabelle vous répondra de la somme.
— ^ A la bonne heure, il me semble maintenant que je suis à moitié pardonnée de mon insolence. Ah çà ! monsieur, je retourne chez moi chercher tout ce qui manque à monsieur le marquis, et je viendrai tous les jours, si vous le permettez,* m'établir près de lui comme sa garde ; car les hommes n'entendent rien à soigner les malades, soit dit sans vous offenser, monsieur.
Et Madeleine laissa Dominique auprès du lit de son élève , et en possession d'un excellent feu, jouissance que le vieillard ne connaissait plus depuis bien longtemps.
Mystères.
La maladie de M. de Létorière tirait à sa fin, il était presque convalescent, grâce aux soins assidus de Madeleine , de son mari et de l'apprenti Kraft. Tous avaient rivalisé de dévouement avec le bon Dominique. Le marquis s'était montré si affectueusement reconnaissant de ces touchantes preuves d'intérêt, il semblait tellement les justifier et les
mériter par la délicatesse et par la bonté de son cœur que le tailleur et sa femme se montraient de plus en plus attachés à leur joli seigneur y comme ils appelaient le marquis.
Le printemps approchait ; un jour Dominique, qui était sorti pour tâcher de décider un procureur à suivre un des procès de Létorière, rentra d'un air à la fois rayonnant et étonné ; l'apprenti Kraft le suivait portant avec peine une immense corbeille de fruits et de fleurs les plus rares. Sur un petit papier attaché par une épingle à un magnifique ananas, on lisait ces mots : — u4 M. le marquis de Létorière.
Après avoir admiré ce charmant cadeau avec une curiosité enfantine, et en vain cherché de quelle part il pouvait venir , car un homme inconnu avait laissé la corbeille chez le portier , le marquis remplaça l'adresse de ce présent par celle-ci : — J mes bous amis Landry et sa femme, et il chargea Kraft de porter de sa part les fruits et les fleurs à maître Landry.
— Tu leur diras que j'ignore d'où me vient ce don, mais c'est la première et la
seule chose que je puisse leur offrir , et je la leur envoie comme gage de ma reconnaissance éternelle.
Quelques jours après autre surprise ; dans un charmant nécessaire à écrire qui fut laissé chez le portier par un garçon de Bordier, célèbre ébéniste, le marquis trouvace billet :
<c Votre cœur ne dément pas ce qu'on at- <( tendait de vous. C'est bien. Envoyez ces <c deux lettres à leur adresse. »
Dans un des compartiments du nécessaire, Létorière trouva deux lettres cachetées. Sur l'une on lisait :
A monsieur Landry^ tailleur^ aux Ciseaux d'or.
Sur l'autre : A monsieur Buston , procuî^eurau Châtelet,
Ce dernier , l'homme de loi chargé des procès du marquis, n'avait jusqu'alors voulu tenter aucune démarche , dans la crainte de ne pas être remboursé de ses frais.
Létorière et Dominique se regardèrent avec ébahissement.
— Que vous disais-je ? — s'écria l'ex-régent, — me croirez-vous maintenant? vous
5G l'art de PLAiRîr.
défierez-vous de votre destinée? Quand je vous dis que vous n'aurez rien à envier au fils de Clinias !
Étourdi de cette aventure, dont il ne comprenait pas encore les suites , le marquis pria Dominique de porter la lettre du procureur à son adresse, et envoya celle de maître Landry par son portier. Une heure après , le tailleur, Madeleine et l'apprenti étaient aux genoux du jeune gentilhomme.
— Grâce à vous, monsieur le marquis, j ai la pratique de monseigneur le duc de Bourbon ! — s'écria Landry. — C'est un bénéfice clair et net de six mille livres par an ! Me voilà riche à jamais !
— Grâce à vous , monsieur le marquis , notre voisin Mathurin, qui nous enlevait toutes nos pratiques , va crever de dépit, — disait Madeleine.
— Grâce à vous , monsieur le marquis , dame Madeleine , dans sa colère de voir déserter nos chalands , ne me donnera plus de soufflets ! — disait Martin Kraft.
— Mes amis, - — répondit Létorîère, — je suis ravi du bonheur qui vous arrive ; mai??
je vous jure que malheureusement jV suis étranger.
— Ah ! monsieur le marquis , pourquoi dire cela? — s'écria Madeleine d'un ton de reproche ; et tirant de sa poche la précieuse missive , elle lut : u Maître Landry est pré- «c venu qu'à l'expresse recommandation de (c M. le marquis de Létorière, S. A. R. mon- *; seigneur le duc de Bourbon daigne le nomtf mer à l'emploi de tailleur du corps et de ' sa maison. )> Vous voyez bien, M. le marquis ! — reprit Madeleine. Et regardant Létorière avec des yeux baignés de joyeuses larmes, elle ajouta ; — Cet emploi nous rend fortunés pour toujours... Eh bien \ foi d'honnête femme, la corbeille de fleurs et le billet que M. le marquis a eu la bonté de nous envoyer hier nous a fait peut-être plus de plaisir encore.
— Et vous avez raison, mes amis, — dit Létorière ; — car hier c'était bien moi qui vous envoyais ce présent , dont j'ignorais la source. Mais , aujourd'hui , je ne savais pas ce que contenait cette lettre, c'est un mystère que je ne puis pénétrer.
A ce moment Dominique entra, la figure complètement bouleversée; il avait monté les cinq étages avec tant de hâte, qu'il pouvait à peine parler ; les seuls mots qu'il faisait entendre d'une voix entrecoupée étaient : Riche,... riche,... le procureur,... procès... Je le disais bien ! — Et il se jeta au cou de son élève en manière de péroraison.
— Mon bon Dominique, remettez-vous, — lui dit le marquis. — Apprenez-moi quelle heureuse nouvelle vous transporte...
— Oui, par le ciel ! elle est heureuse, cette nouvelle, — dit l'ex-régent encore haletant.— Figurez-vous donc, que je me rends chez ce Buston,... cet oiseau de proie... vo tre procureur... Quand les clercs me voient entrer dans l'étude, ils recommencent les indécentes plaisanteries qu'ils ont coutume de me faire. . . je les méprise socratiquement, et je demande maître Buston. Comme d'habitude , ces impudents polissons me répondent en chœur et sur tous les tons : Il n'y est pas ! il n'y est pas ! Au milieu de ce tapage infernal, je m'approche du premier
clerc, et je lui montre ma lettre... Ah! si vous aviez vu sa figure ! — s'écria Dominique en éclatant de rire et en frappant sur ses cuisses.
— Eh bien î eh bien ! achevez donc , — s'écria le marquis.
— Eh bien ! le premier clerc ouvrait déjà la bouche pour se livrer à son insolente gaieté ; mais dès qu'il eut reconnu l'écriture de la lettre, il devint sérieux comme un âne qu'on étrille, imposa silence à ses camarades, se leva, et me dit respectueusement : Je vais avoir l'honneur de conduire monsieur Dominique chez mon patron. J'arrive chez le procureur jusqu'alors invisible ou insolent. Autre scène! le vautour devient tourtereau, et me roucoule ces mots après avoir lu la
. lettre : — Je n'ai jamais un instant douté du gain du procès de M. le marquis contre l'intendance de Xaintonge, au sujet des bois deBrion... Cette lettre lève les seules difficultés qui s'opposaient à la poursuite de cette affaire, dont je vais d'abord m'occuper, en attendant que le dossier du grand procès contre les princes allemands Goit en ordre.
J'ai d'ailleurs tellement foi dans la bonté de la causede M. le marquis, que je vous offre, monsieur, de lui ouvrir «chez moi un crédit de vingt mille~ livres... cette somme ne s'élevant pas à la cinquième partie de celle qu'il touchçra , je n'en doute pas , pour ses reprises sur l'intendance de Xaintonge.
— Mais c'est un rêve ! ... un rêve ! . . . — dit le marquis en mettant les mains à son front.
— Franchement, ça m'en avait tout l'air , — reprit Dominique ; — et pour m'assurer de la réalité de ce que je voyais , j'acceptai l'offre de maître Buston , comme étant votre fondé de pouvoir.
— Eh bien ? — s'écria Létorière. . .
— Eh bien ! — dit Dominique, en remettant un portefeuille au marquis, — sur mon simple reçu, il m'a remis vingt mille livres que voici, en bons à vue sur la ferme générale.
Il serait impossible de peindre l'étonnement et la joie des acteurs de cette scène.
Après des remercîments et des bénédictions sans nombre , le tailleur , sa femme et son apprenti se retirèrent.
Le marquis , resté seul avec Dominique , s'épuisa en vaines conjectures pour deviner d'où venait cette . mystérieuse protection. Bordier , Fébéniste , ne put donner aucun renseignement sur l'acheteur du nécessaire. Le procureur garda le silence le plus obstiné sur le contenu et sur Fauteur de la lettre qui avait opéré un si grand changement dans sa manière de voir à Fendroit des procès du marquis. Plus tard , le secrétaire des commandements de M. le duc de Bourbon répondit que son altesse avait elle-même ordonné la nomination de maître Landry comme tailleur de sa maison.
Lorsque le marquis fut tout à fait rétabli, il alla occuper avec Dominique un petit appartement dans le faubourg Saint-Germain.
Le brave Jérôme Sicard , ce cocher de fiacre qui avait voulu conduire Létorière gratis , parce qu'il ressemblait à un bon ange , y fut installé à sa grande joie , comme valet de chambre. Ce fut la seule récompense qu'il sollicita, lorsque le marquis lui demanda de quelle façon il pouvait reconnaître sa dette envers lui. Il est inutile de dire que Sicard,
maître Landry et sa femme furent d'ailleurs généreusement et délicatement récompensés de leurs soins.
Chose singulière ! aucune des nobles actions du marquis ne demeurait inconnue à son mystérieux protecteur. Un petit billet arrivait par la poste , et contenait ces mots : — «c C'est bien... continuez, on veille sur vous... )>
D'autres fois , on lui donnait des conseils pleins de sagesse ; on l'engageait à jouir des plaisirs du monde et de son âge , mais à toujours conserver la droiture et la loyauté de son caractère ; car on y comptait pour Vavenir.
D'autres fois , on engageait Létorîère à faire les exercices d'académie , qui convenaient à un gentilhomme. Il suivit ce conseil, et bientôt excella dans l'escrime , dans l'équitation et dans tous les jeux qui demandent de la souplesse et de la légèreté.
Tantôt ces lettres , qui révélaient une affection croissante et réfléchie, arrivaient au marquis par des moyens charmants et inattendus. C'était dans un admirable vase de
Sèvres rempli de fleurs, qu'un inconnu laissait au concierge. C'était encore dans un sachet de satin , merveilleusement brodé à son chiffre et à ses armes , qu'il trouvait au fond de sa poche en revenant du jeu de paume.
Cette singulière correspondance durait depuis environ un an, lorsque Létorière gagna son procès contre l'intendance de Xaintonge.
Le lendemain du jugement , un palefrenier , vêtu à la livrée du marquis , amena deux magnijSques chevaux anglais , dont la mode commençait alors à se répandre. Leur harnachement et les housses étaient des merveilles de richesse et d'élégance. Une lettre ainsi conçue accompagnait ce nouveau présent :
— u Votre procès est gagné, vous pouvez «'> vivre comme il convient à un gentilhomme u de votre rang. Vous irez chez Chérin le ti généalogiste ; il rédigera vos titres de nou blesse ; vous les déposerez sur l'architable, u afin de pouvoir être présenté au roi et te avoir vos entrées à la cour. Vous aurez
<c sans doute riionneur de suivre les chasses <c de S. M. Ces chevaux vous serviront... On u est content de vous. ^>
A toutes les questions que fît Létorière , le palefrenier ne répondit autre chose sinon qu'un inconnu avait acheté les chevaux chez Gabert , fameux marchand de l'époque , en disant qu'on apporterait plus tard les harnachements. Quant à l'inconnu , c'était un homme vêtu de noir , assez gros , et âgé de cinquante ans environ.
Quelque temps après cette nouvelle surprise, le marquis reçut ce billet :
— <( Allez ce soir au bal de l'Opéra ; at- <c tendez au coin du roi, entre minuit et une <c heure ; mettez un domino noir et attachez-y u un ruban bleu et blanc. )>
Létorière, de sa vie, n'était allé au bal de l'Opéra. Sans mener une existence de reclus, son temps avait jusqu'alors été employé à ses exercices d'académie, à des promenades avec Dominique , à de longues lectures des poètes grecs et latins , et à de fréquentes séances à la Comédie Française.
Quoique Dominique n'eût pas une très-
grande connaissance du cœur humain , il était quelquefois inquiet en voyant son élève rester si calme^dans l'âge où les passions se révèlent ordinairement avec tant de violence ; un moment le digne homme avait pensé que le protecteur mystérieux du marquis était une femme ; mais il n'avait pas fait part de ses soupçons à Létorière.
Lorsque celui-ci prévint Dominique qu'il irait au bal de l'Opéra, l'ex-régent eut l'heureuse idée d'accompagner son élève. Létorière se réjouit fort de ce plaisir , et parti avec Dominique.
Une fois lancés dans ce tourbillon, les deux amis, aussi désorientés que les provinciaux , eurent mille peines à retrouver le coin du roi, et furent d'abord victimes des railleries des spectateurs ; le marquis avait une taille si mince, une tournure si élégante, un si joli pied , des mains si charmantes , qu'on le prit facilement pour une femme , tandis que Dominique, grand, osseux , gauche et empêtré, passa pour son mari.
Létorière rougissait de colère sous son masque , et il fallut toute l'autorité , toutes
les supplications de Dominique pourTempêcher d'éclater.
Enfin deux dominos les abordèrent.
Le plus grand prit le bras de Dominique , pendant que le plus petit , s'approchant de Létorière, lui dit ces mots à l'oreille : Continuez,., on est content... Tenez... et espérez...
Le marquis se sentit mettre une petite boîte dans la main, et avant qu'il eût pu dire un mot et faire un mouvement , le domino se perdit dans la foule.
Létorière était dans l'enchantement. La voix qui lui avait dit à l'oreille ces mêmes mots que son protecteur inconnu lui avait si souvent écrits était une voix de femme d'une douceur infinie; il lui avait aussi semblé voir briller deux grands yeux bleus à travers la soie du masque.
Ivre de joie , sentant mille émotions nouvelles s'éveiller dans son cœur , le marquis oublia complètement Dominique , et eut la folle idée de retrouver son domino, croyant reconnaître entre mille les grands yeux bleus qui s'étaient arrêtés sur les siens avec une
si singulière expression de tendresse. Vers les cinq heures du matin , il comprit la vanité de ses recherches , et rentra chez lui, impatient de savoir ce que contenait la boîte.
Elle renfermait une de ces bagues à larges chatons alors très à la mode ; elle était entourée de diamants ; on y voyait peint sur émail avec une délicatesse admirable un charmant œil bleu au milieu d'un nuage, dont l'expression était telle, que Létorière reconnut aussitôt le regard doux et tendre de son domino. Sur l'exergue on lisait ces mots en caractères microscopiques : // vous suit partout.
La lettre contenait ces mots : « Vous avez <( vingt ans , vous êtes jeune , beau, noble , (c spirituel et charmant ; vous avez assez «c d'argent pour être prodigue. Votre avenir <c est entre vos mains... On veut voir si les « conseils qu'on vous donne depuis un an « continueront de porter leurs fruits... on « ne vous écrira plus... vous avez votre li- <c bre arbitre... fnais ou vous suit partout... <c Dans quatre années à dater de ce jour , <c que votre conduite ait ou non répondu à
<c ce qu'on attend de vous , vous recevrez u une lettre... D'ici là courage, espoir et «f persévérance...
Pendant un mois le marquis faillit à devenir fou de curiosité. Il parcourait les promenades comme un insensé, interrogeant avec anxiété tous les yeux bleus qu'il rencontrait, et les comparant à sa bague ; bien de beaux yeux bleus se baissèrent timidement devant son regard ardent et inquiet, d'autres lui répondirent avec langueur, d'autres avec colère , mais il ne découvrit rien.
Il se souvint qu'on lui avait ordonné de déposer ses titres sur l'architable pour être reçu à la cour ; il remplit les formalités voulues, et attendit le retour d'un de ses parents éloignés, M. le comte d'Apre ville, pour avoir l'honneur d'être présenté au roi Louis XV.
Le cavalier.
Un jour le marquis se promenait sur le bord du grand canal de Versailles , rêvant tristement , et se croyant abandonné de sa mystérieuse protectrice. Il venait du manège, son costume de cheval faisait merveilleusement valoir l'éléofance de sa taille. C'était un habit vert à galons d'or, une culotte écarlate, une veste pareille et de grandes
70 l'art i)e plaire.
bottes de maroquin noir bien luisantes qui se détachaient sur des genouillères de fine batiste. A quelques pas de lui , Létorière vit un cavalier assez âgé qui , malgré tous ses efforts, ne pouvait obliger sa monture à passer près d'un piédestal de marbre.
Deux personnes assistaient à ce débat, — l'une des deux , âgée de cinquante à soixante ans, vêtue d'un habit de taffetas gris perle, à brandebourgs de soie de même couleur, avait une physionomie à la fois belle , noble et bienveillante ; il donnait le bras à un homme plus avancé en âge , assez petit , légèrement voûté , superbement vêtu à la vieille mode de la Régence , et dont le pâle visage était sillonné de rides profondes.
Celui de ces deux gentilhommes qui était le plus simplement vêtu , dit à l'autre , en lui montrant Létorière :
— Quel charmant visage!... quelle jolie tournure !... Mais je n'ai jamais rien vu de plus enchanteur... Et vous, maréchal?
— Hum... hum... — dit ce dernier avec une toux sèche. — Ce petit m'sieu-là ? il est assez bien... mais il a l'air gauche... comme
un donneur d'eau bénite , — répondit M. le duc de Richelieu, qui avait conservé cette vieille façon de parler vulgaire, autrefois adoptée par les roués de la Régence.
— Lui ?... Ce joli visage ? Ce serait donc pour donner de l'eau bénite à des saints de votre espèce ? — dit l'autre en souriant avec malice.
Le cheval se défendait toujours ; le cavalier, las des moyens de douceur , employait tour à tour la cravache et l'éperon , mais n'obtenait de sa monture que des pointes et des ruades formidables.
Peu à peu M. de Richelieu et l'autre promeneur se rapprochèrent du marquis.
Voyant des personnes d'un âge vénérable s'avancer vers lui, Létorière salua respectueusement.
— Eh bien! jeune homme... qui aura raison de l'homme ou du cheval dans cette discussion? — dit l'ami de M. de Richelieu.
— Ma foi ! je ne sais trop, monsieur ! L'écuyer raisonne à coups de cravache ; sa monture répond par des ruades. Cette conversation-là peut durer encore longtemps.
Cette réponse faite sans trop d'assurance , mais avec la gaieté confiante de la jeunesse, fit sourire le promeneur.
— Vous en parlez bien à votre aise , mon jeune maître. . . Je voudrais bien vous voir. . . à la place de cet écuyer... Vous ne savez donc pas que cette bête est une jument de l'Ukraine... Elle arrive d'Allemagne, c'est un vrai démon... dont la Guerinière luimême n'a pu venir à bout. . .
— Si j'étais à la place de cet écuyer, monsieur , je serais peut-être non pas plus habile , mais plus heureux , — dit résolument le marquis.
— Vraiment! Eh bien! voulez-vous essayer? voulez-vous monter Barbara?
— Cette jument est si belle... si fière... malgré sa méchanceté... que j'accepte de tout mon cœur, monsieur ; d'ailleurs l'herbe est si verte , qu'on ne peut désirer un meilleur tapis pour se laisser choir , — répondit joyeusement Létorière.
— J'ai une peur horrible qu'il ne se casse le cou , — dit tout bas le compagnon de M. de Richelieu.
— Avec un minois pareil , si espiègle et si enjôleux , on ne craint ni chevaux , ni hommes, ni femmes... et si l'on tombe... on ne tombe jamais seul... Je reviens sur son compte, il a l'air très-déluré...
— Holà ! Saint-Clair, — reprit l'autre en s'adressant à l'écuyer, — ne t'opiniàtre pas davantage; descends de cheval... Ce jeune gentilhomme a besoin d'une leçon, et tu vas la lui donner , — ajouta-t-il en riant.
Saint-Clair obéit à cet ordre et descendit de cheval.
Létorière , un peu choqué des dernières paroles de l'inconnu , lui répondit avec une fermeté respectueuse :
— Je recevrai toujours avec plaisir ou résignation les leçons que je demanderai ou que je mériterai, monsieur; mais ici, je ne crois m'ètre mis dans aucun de ces deux cas...
L'inconnu et M. de Richelieu se regardèrent en comprimant une violente envie de rire.
— Faut prendre garde, — dit tout bas le
maréchal , — il a Fair d'un fameux batailleux !
— Vous allez voir qu'il va me proposer un cartel , et cela devant vous, le doyen des maréchaux de France , le président du tribunal du point d'honneur, — dit l'autre ; — et il ajouta, en regardant le marquis d'un air très-sérieux :
— Vous le prenez bien haut , mon jeune maître !
— Vive Dieu ! je le prends comme il faut , monsieur! — s'écria Létorière en se campant résolument sur la hanche.
A cette bravade , M. de Richelieu et Finconnu éclatèrent de rire , et le marquis commençait à s'irriter fort lorsque Saint- Clair, qui n'était pas sans peine descendu de cheval, s'approcha le chapeau à la main et dit au gentilhomme vêtu de gris :
— Sire , on ne fera jamais rien de cette jument.
— Le roi!... s'écria le marquis avec confusion ; et il mit un genou en terre , et baissa la tête d'un air repentant.
— Par saint Louis, mon jeune ami , — dit
Louis XV en souriant , — j'ai vu l'heure où vous alliez vertement nous rappeler que tous les gentilshommes sont nos pairs , et qu'aux vieux temps un chevalier pouvait croiser la lance avec un souverain...
— Ah! sire, pardon... pardon...
— Allons... relevez - vous , gentil paladin... — Et par un mouvement plein de cette grâce majestueuse que ce roi , le plus aimable et le plus spirituel des rois , mettait dans ses moindres actions . il effleura du bout du doigt la joue de Létorière, qui, toujours agenouillé, baisa cette belle main royale avec une vénération profonde...
Létorière se releva , le front couvert d'une rougeur charmante , ses beaux yeux noirs tout humides de larmes , tant il était profondément touché de l'ineffable bonté de son roi.
Cette émotion si pure, si jeune, si naïve, frappa délicieusement Louis XV. La flatterie la plus adroite ne lui eût pas causé cette douce impression.
— Comment vous appelez-vous , mon eu-
fant? — demanda-t-il au marquis en le regardant avec intérêt.
— Charles-Louis de Vighan , marquis de Létorière... sire.
— Vous êtes de Xaintonge , — dit le roi, qui connaissait à merveille la généalogie de sa noblesse.
— Mais vous avez déposé vos titres , — ajouta-t-il, — vous deviez m'être présenté... pourquoi ne Favez-vous pas été?
— Sire , j'attendais le retour de M. le comte d'Apreville mon parent... pour avoir cet honneur...
— Maréchal de Richelieu... voulez-vous lui servir de parrain? — dit le roi en s'adressant au duc , qui répondit par une inclination respectueuse.
— Ah çà ! . . . — dit le roi , — je n'oublie pas,... mon enfant, que vous avez presque critiqué Saint-Clair,... il lui faut une réparation... Oserez- vous toujours affronter Barbara? — Et le roi montra la jument qui, tenue en main , pointait et se cabrait , malgré les menaces et les caresses de l'écuyer. — Ne craignez-vous pas cette fougueuse ?
— Je ne crains qu'une chose , sire , c'est de me montrer au-dessous de la grâce insigne dont le roi daigne m'honorer en m'ordonnant de monter à cheval devant lui.
— Mais c'est qu'il est charmant ; il répond avec une grâce parfaite... avec un tact exquis, — dit le roi à M. de Richelieu, pendant que Létorière , le cœur tout palpitant d'émotion, s'approchait de la redoutable Barbara.
— Le roi... me dit quelquefois que j' suis un vieux connaisseux en figures ; eh ben ! j'puis prédire au roi qu'avant six mois ce jeune faucon aura pris sa volée... Et alors, gare à lui , car ça sera un grand mangeux de colombes, j'en réponds.
— Votre patronage lui aura porté bonheur, maréchal, — dit le roi en souriant; puis tout à coup il s'écria avec effroi : — Ah !.. . le malheureux enfant ! il va se faire tuer... Saint-Clair lui a abandonné les rênes, et la damnée jument ne veut pas se laisser approcher... Quelles ruades... quelles pointes ! ... il ne pourra pas seulement venir à bout de l'enfourcher... C'est une diablesse
au montoir... Saint-Clair,... pourquoi ne la lui as-tu pas tenue pour qu'il puisse la monter?...
— Sire, — reprit le vieil écuyer d'un ton bourru , — ce monsieur m'a dit qu'il se tirerait bien d'affaire tout seul...
— Et, par le ciel! il s'en tire... — dit le roi avec étonnement ; — mais voyez donc , maréchal!... sur ma parole... il l'a ensorcelée... Voilà qu'il l'approche, et elle ne bouge plus... Il la caresse... et la mauvaise ne lui répond pas par un coup de dent... ou par un coup de pied... Que dis-tu de cela, Saint- Clair?
— Sire..., je dis... je dis... je dis que je n'y comprends plus rien... Ordinairement on ne peut la monter qu'à l'aide du torchenez, tant elle est ombrageuse et effarée.,.
— Et le voilà en selle,... ma foi!... — «'écria le roi charmé , — et il y est à merveille... plein de grâce et de souplesse... Qu'en dites-vous, Richelieu?... Qu'en dis-tu, Saint-Clair? — reprit Louis XV, dont la figure rayonnait de plaisir en voyant l'habileté de son jeune protégé.
— Ma foi... je dirai au roi que ce garçonlà, tout jeune qu'il est, est un fin cavalier... Mais faut qu'il possède que'que charme pour avoir apaisé c'te vilaine donneuse de coups de pieds... — répondit le maréchal.
— On ne peut pas dire , sire , que la position de ce gentilhomme soit absolument mauvaise, — dit le vieux Saint-Clair. — U ne manque pas d'assiette ; son corps et ses jambes sont bien placés ; il parait avoir la main ferme et lésjère à la fois...
— Eh! que diable veux-tu de plus?... — dit le roi. — Mais voyons... si elle passera devant cette statue de marbre qui l'effraye si fort. Non, non, elle se défend... quels bonds... Ah! le malheureux!
— C'est qu'il parait vissé sur son dos. 11 ne bouge pas plus qu'un terme, — s'écria le maréchal, — avec son air mignon; faut qu'il soit fort comme un Hercule.
— Monseigneur sait bien que ce n'est rien que de supporter les bonds d'un cheval... c'est à les prévenir et à les empêcher que consiste la science... — répondit Saint-Clair.
— En ce cas tu dois être satisfait, — re-
80 l'art i)e plaire.
prit le roi. — Regarde, regarde... la voilà qui passe devant la statue aussi facile... aussi commode qu'une haquenée... Ah çà ! il est donc sorcier? — s'écria Louis XV en regardant avec étonnement le maréchal et Saint-Clair non moins surpris que lui.
Létorière , après avoir fait plusieurs fois passer et repasser la jument devant la statue qui l'avait d'abord tant effrayée , s'approcha du roi ; le marquis tenait son chapeau de la main droite , de la gauche il rassemblait Barbara, qui piaffait et mâchait son mors le plus coquettement du monde; on eût dit qu'elle était fîère du poids léger qu'elle portait. La figure du jeune gentilhomme , encore animée par cet exercice et par l'orgueilleuse joie d'avoir si bien réussi devant le roi , était resplendissante de bonheur et de beauté.
En voyant son protégé si joli, si radieux, si jeune, Louis XV le regardait avec cet intérêt doux et mélancolique que les hommes avancés en âge ou rassasiés de plaisir éprouvent souvent à contempler la joie confiante, la folle ardeurde la jeunesse.
Cet excellent prince se sentait tout heureux de pouvoir , par un généreux caprice de souverain, ouvrir à cet enfant un avenir brillant comme un conte de fées. — Il est quelquefois bien bon d'être roi î — dit-il à M. de Richelieu avec un attendrissement involontaire.
Le vieux maréchal , avant de répondre , sembla interroger le regard du prince afin de pénétrer le sens de cette exclamation qu'il ne comprenait pas. Tout était mort dans ce cœur usé par une ambition étroite , mais effrénée, et racorni par un égoïsme impitoyable ; incapable de saisir l'intention du roi, le maréchal répondit par une fadeur de cour :
— S'il est quelquefois bon d'être roi, sire, il est toujours bon d'être le sujet de Votre Majesté.
Louis XV sourit d'un air fin et froid , et répondit : — C'est plaisir que de se voir ainsi deviné. — Puis, s'adressant à Létorière qui attendait toujours ses ordres : — Ah çà , mon enfant , dites-moi comment avez-vous fait pour dompter si vite et
si facilement cette créature indomptable?
— Votre Majesté m'avait dit que cettejur ment arrivait d'Allemagne ; sachant que les AUemandsparlent beaucoup à leurs chevaux, et qu'ils les conduisent presque autant avec la parole qu'avec la main ou avec l'éperon , je lui ai parlé allemand ; reconnaissant sans doute une langue à laquelle elle était habituée, elle s'est calmée presque aussitôt.
— Mais il a raison. Rien de plus simple... vois-tu bien, Saint-Clair?... — dit le roi.
— Oui , sire , — reprit timidement Létorière en jetant un coup d'œil sur le vieux Saint-Clair , qui semblait profondément humilié , — oui , sire... rien n'est plus simple... quand on parle allemand...
Cette réponse presque hardie était dictée par un sentiment si délicat et si généreux , que Louis XV vivement touché s'écria : — Bien..., très-bien, mon enfant..., vous avez raison; si mon vieux Saint-Clair avait su parler allemand , il eut fait comme vous... , mais comme il est trop âgé pour l'apprendre maintenant et que Barbara ne parait avoir aucun goût pour la langue française^ gardez
cette jument..., marquis de Létorière, le roi vous la donne...
Le marquis salua respectueusement.
— Richelieu , vous me le présenterez demain à mon petit lever , — dit le roi au maréchal ; puis faisant un geste affectueux à Létorière , Louis XV regagna le château.
Le lendemain Létorière fut officiellement présenté ; peu de jours après Louis XV se l'attacha comme écuyer, et plus tard lui donna une cornette dans les mousquetaires. Dès ce moment la faveur de Létorière ne fit que croître, car l'affection du roi pour lui augmenta chaque jour.
Il serait trop long de dire comment le favori devint l'homme à la mode par excellence. Mais cette progression est simple et naturelle. A tous les rares avantages deTesprit , de la beauté , de la naissance et du cœur , il se joignit bientôt chez Létorière un goût exquis en toutes choses. Ses chevaux, ses ameublements, sa parure devinrent le type de l'élégance et du bon goût. Enfin au bout de quatre ans le pauvre écolier du collège du Plessis était devenu un des plus
brillants seigneurs de la cour , et inspirait à la fois l'admiration , l'envie, la haine , l'adoration , comme tous les gens doués de facultés supérieures.
Cette narration ne comporte pas le récit des nombreuses bonnes fortunes dont le marquis fut le héros , ou du moins dont on le supposa le héros, car sa discrétion était profonde et absolue.
Seulement ce qu'on sut bien , c'est que jamais on n'eut à lui reprocher une bassesse ou une perfidie en amour. Dans deux duels il se montra plein de bravoure et de générosité ; le seul défaut qu'on pût lui reprocher était une grande prodigalité à laquelle il suffisait grâce au gain de son procès contre l'intendance de Poitou, et aussi à la munificence et aux bontés du roi, qui le nomma successivement abbé commendataire de la Trinité de Vendôme , commandeur des ordres réunis de Saint-Lazare et de Notre- Dame-du-Mont-Carmel , mestre de camp de cavalerie , conseiller d'État d'épée et grand sénéchal d'Aunis.
Telle était la prodigieuse fortune à la-
quelle était arrivé Létorière, environ quatre ans après son heureuse rencontre avec le roi.
A travers ses succès de toutes sortes , Létorière n'avait jamais oublié les grands yeux bleus du bal de l'Opéra , et presque chaque jour il contemplait sa bague avec tristesse.
Malgré cette devise : Il vous suit partout, écrite au-dessous de cet œil d'un si charmant azur , qui semblait le regarder avec une tendresse pleine de confiance et de sérénité , le marquis craignait d'être complètement oublié par sa mystérieuse protectrice. Depuis quatre années il n'en avait eu aucune nouvelle. Tantôt il tremblait que sa réputation d'homme à bonnes fortunes, en éveillant chez l'inconnue une juste jalousie, ne l'eût à jamais éloignée de lui ; tantôt il craignait que l'absence , qu'une maladie, que la mort même ne lui eût ravi cette sinoulière affection.
Par un sentiment bizarre et inexplicable, dans le cours de ses galanteries, Létorière avait toujours rigoureusement fui les séductions des yeux bleus... quelque cruel que ce sacrifice lui eût souvent paru. Il eût re-
douté profaner peut-être à son insu un amour qu'il rêvait si peu semblable aux autres amours. Plus il avançait dans une vie que le destin lui faisait si belle, et peut-être trop facilement heureuse , plus il songeait avec idolâtrie, presque avec regret, à ce temps de calme et de bonheur tranquille où la seule émotion de son existence était l'espérance de recevoir une de ces lettres dans lesquelles l'inconnue lui donnait des conseils si pleins de sagesse.
Il voyait arriver avec effroi le terme fatal qu'on lui avait assigné , — au bout duquel il devait recevoir une dernière lettre qui déciderait de sa destinée ; — cette lettre il la reçut, quatre années jour pour jour après sa rencontre au bal de l'Opéra. Elle était ainsi conçue :
<c — Depuis cinq ans je vous aime... deu puis cinq ans je vous ai suivi à travers «c toutes les phases de votre vie obscure ou <c éclatante , pauvre ou fortunée... Vous <i êtes digne du cœur que je vous offre avec ic confiance... Je suis orpheline , je suis li- •' bre de ma main, je vous l'offre... Aucune
puissance humaine ne peut changer ma résolution d'être à vous. Si vous refusez de réaliser mes projets les plus chers , retirée dans un cloître , chaque jour je demanderai au ciel de vous accorder le bonheur dont j'aurais voulu vous combler.
« Julie de Soissoivs ,
« Princesse de 5'*** C*** * . »
* De hautes convenances nous engagent à remplacer ces deux noms par des astérisques.
Mademoiselle de Soîssonf.
M*^^ Victoire- Julie de Soissons , princesse de S*** C***, habitait avec sa tante, M^^ la maréchale princesse de Rohan-Soubise. Agée de vingt-cinq ans environ , la princesse Julie était plutôt jolie que belle ; sa taille moyenne avait une grâce parfaite. Quoique la mode de la poudre fut alors dans toute sa vogue . c'est à peine si M^^^ de Soissons con-
sentait à en couvrir légèrement ses magnifiques cheveux blonds cendrés , que par fantaisie elle roulait elle-même, au grand 1 avantage de son visage enchanteur. — Ses yeux étaient bleus, sa bouche vermeille, ses dents perlées , l'ovale de sa figure fin et allongé : son teint, trop brun pour une blonde, était pourtant si pur, si fraîchement animé, qu'on ne le désirait pas d'une blancheur plus éclatante. L'expression habituelle des traits de la jeune princesse était mélancolique et douce.
D'un naturel à la fois impressionnable et réservé, la moindre émotion couvrait ses joues et son cou charmant d'une vive rougeur.
Entendait-elle raconter quelque trait touchant et pitoyable, ses yeux se voilaient aussitôt de larmes. Quoique princesse de sang royal , personne ne ressentait moins qu'elle l'orgueil du rang ; les exigences de son éminente position lui pesaient. Par goût elle préférait une \ie simple et obscure à l'existence fastueuse à laquelle elle se voyait condamnée. Très-concentrée . très-fière de la
MADEMOISELLE DE SOISSOiVS. 91
noble fierté d'une âme qui sait sa supériorité , la princesse Julie passait pour dédaigneuse , et n'était que délicate et craintive.
Les natures vulgaires , prétentieuses ou égoïstes surtout lui faisaient horreur. Le trait le plus saillant de son caractère était une volonté inébranlable. Cette frêle enveloppe cachait le cœur le plus vaillant et le plus résolu. Aucune considération humaine n'aurait pu influencer ses décisions , lorsqu'elle les croyait basées sur la justice et sur la raison. Par un bizarre contraste , malgré sa naissance princière , malgré la noblesse de son cœur , malgré sa fermeté , malgré son esprit aussi aimable que cultivé , la princesse Julie se montrait presque toujours de la plus incroyable timidité, même devant des personnes qui ne pouvaient l'égaler en rien.
Orpheline et habitant depuis sept ans avec W^^ la maréchale de Rohan-Soubise , M"^ de Soissons ne sentait pour sa parente aucune sympathie. Tous les secrets de son cœur étaient réservés pour Marthe, sa nour-
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rice, naïve et bonne créature qui Tavait élevée et qui la chérissait avec l'aveugle tendresse d'une mère.
Depuis cinq ans , M"^ de Soissons avait refusé opiniâtrement les partis les plus brillants comme naissance et comme fortune ; depuis cinq ans , elle aimait le marquis de Létorière.
Son cœur singulièrement bon , son caractère un peu romanesque , son esprit indépendant n'avaient pu rester insensibles au récit de la misère si courageusement soufferte par le jeune gentilhomme.
Lorsque Jérôme Sicard était venu faire la commission de Létorière, après l'avoir conduit gr^atis au Palais-Marchand, on se souvient qu'un homme sortant du fiacre avait vu dame Landry dans l'exaspération de sa colère contre le marquis. Curieux de connaître le dénoùment de l'aventure , cet homme, intendant de M'^Me Rohan-Soubise, retournant quelques jours après à la boutique des Ciseaux cVoVy trouva dame Madeleine dans l'enthousiasme de son débiteur. L'intendant raconta ce fait singulier à la nour-
MADEMOISELLE DE S0ISSO?iS. . 05
rice de W^^ de Soissons, dame Marthe , en y joignant des détails plus circonstanciés. Dame Marthe redit tout à la princesse Julie : telles furent les causes premières du vif intérêt que celle-ci porta bientôt à M. deLétorière.
Pendant la maladie du jeune marquis, souvent Julie envoya la fidèle nourrice, bien encoqueluchonnée , s'informer de l'élève de Dominique.
Lors de la convalescence de Létorière, dame Marthe fut encore chargée de faire porter secrètement chez lui la corbeille de fleurs et de fruits dont on a parlé, sans laisser deviner de quelle part venaient ces dons, puis d'épier le jour où il sortirait ; la princesse désirait vivement voir enfin cet enchanteur, qui charmait les régents de collège les plus pédants , les tailleuses les plus rebelles et les cochers de fiacre les plus grossiers.
Comme une femme de sa condition ne pouvait jamais sortir seule ou à pied, Marthe diit s'informer s'il n'existait pas dans la rue Saint-Florentin quelque boutique où l'on pù|^
aller s'embusquer pour guetter le jeune malade, sous le prétexte d'emplettes.
Il se trouva justement une obscure modiste presque en face de la maison habitée par Létorière. Sachant l'heure à laquelle sortait régulièrement le marquis , Julie, au risque de passer pour très-bizarre , monta en voiture avec une des femmes de compagnie de sa tante, et alla chez cette modiste inconnue commander plusieurs coiffures.
Elle aperçut bientôt , à travers les vitres , l'ex-régent et son élève. Il y avait une expression de mélancolie si touchante sur l'adorable visage du jeune gentilhomme , et Dominique semblait l'entourer de soins si tendres, si paternels, que M"^ de Soissons fut émue jusqu'aux larmes.
Sa commande faite, la princesse se fît conduire aux Tuileries. Létorière y arriva bientôt, et alla s'asseoir au soleil avec Dominique.
Lorsque M"^ de Soissons put contempler à son aise la figure ravissante de ce jeune homme, elle ressentit une impression profonde et nouvelle , son sein battit av# force; elle trembla, elle rougit... elle aimait.