‹ L'art de plaireChapitre 8 sur 9 · L'ENTREVUE · texte numérisé non relu

L'ENTREVUE

princes allemands , et toutes vos démarches seront inutiles.

— Adieu donc , madame , puisque vous ne voulez pas daigner m'entendre. Je n'ai plus d'espoir. . . Hélas ! mon Dieu î que je suis malheureux !

Le marquis , mettant une de ses mains sur ses yeux , se dirigea vers la porte d'un air douloureusement abattu.

A ce mouvement qui était loin d'annoncer des intentions hostiles, à cet accent profondément désolé, la conseillère, oubliant tous ses soupçons , sortit pour la seconde fois de son fort , s'approcha du marquis , et lui dit d'une voix très-adoucie qui trahissait un peu de dépit :

— Mais qui vous dit que je ne veux pas vous entendre , jeune homme ? Pourquoi vous en aller?... Quoique le gain de votre procès soit compromis , il est du devoir de mon mari d'écouter vos réclamations... Confiez-moi cela...; rassurez-vous; ai-je donc Tair si terrible?... Voyons, venez près de moi ; n'ayez pas peur. ~ Et ce disant , Martha prit le marquis par la main et l'amena à

2o6 l'âut de plaire.

pas lents près d'un fauteuil en lui répétant : — Rassurez-vous donc , il ne faut pas être si craintif non plus , mon enfant.

A ce moment , un bruyant éclat de rire se fit entendre , le tapis de la table se souleva tout à coup, et le gros conseiller parut, son arquebuse à la main , en s'écriant avec un redoublement d'hilarité :

— Où est donc votre poignard? où est donc votre cuirasse ? où est donc votre bouclier, Martha?... C'est vous maintenant qui êtes obligée de rassurer ce Pharaon ! ce Nabuchodonosor... Ah! ah! ah! voilà Judith qui calme l'émotion d'Holopherne ! !

Tout ceci était à peu près incompréhensible pour Létorière qui , un moment surpris de la brusque apparition du conseiller, n'eut bientôt qu'à comprimer l'envie de rire qu'excitait la grotesque tournure de Flacsinfingen.

Mais Martha , aussi courroucée qu'humiliée des railleries de son mari sur les folles précautions qu'elle avait prises , se précipita vers le conseiller d'un air indigné en s'écriant :

LENTUEVLE. i2o/

— N'avez-vous pas de honte de recourir à de si vils moyens pour venir espionner votre femme ? Oh ! Fodieux tyran ! oh ! Tabomi- i nable jaloux ! Lui ai-je jamais donné lieu de douter de ma vertu ! î

Et Martha leva les yeux au ciel , pour prendre Dieu à témoin de l'injustice des soupçons du pauvre conseiller qui, étourdi, hébété par ces reproches si inattendus , restait béant , son arquebuse à la main.

— Comment , ma femme , — dit-il, — vous...?

— Je ne veux rien entendre , — s'écria Martha, en le prenant parle bras... — Laissez-moi.,.

— Mais..., pourtant...

— Sortez, monsieur, sortez! votre présence me fait un mal affreux! ... — Et Martha poussait rudement son mari vers la porte d'un cabinet qui ouvrait sur cette pièce.

— Mais, ma femme!... — Et le conseiller se rebéquait encore.

— Et devant ce jeune homme ! Mon Dieu ! que va-t-il penser de moi! — s'écria Martha.

— Mais, par le diable! c'est vous qui...

— S'embusquer là traîtreusement, avec une arquebuse ! — ajouta Martha.

— Mais enfin... ma femme ! — Et le conseiller, perdant du terrain , était toujours refoulé vers la porte.

— Un véritable guet-apens ! digne d'un bandit italien ! — reprit Martha avec horreur.

— Pourtant, ma femme, c'est vous qui...

— Un conseiller aulique , jouer un tel rôle! Ah! vous m'épouvantez...; sortez!

sortez !

Et après une assez longue lutte, Flacsinfingen disparut enfin dans le cabinet dont sa femme poussa les verrous.

— Ah çà ! — se dit en riant Létorière lorsqu'il se vit ainsi enfermé avec Martha, — ce n'est , pardieu ! plus elle , mais bien moi maintenant qui vais peut-être avoir besoin de défenseur... Je regrette fort la présence de riiomme à l'arquebuse, — ajoutat-il en regardant autour de lui avec un certain effroi.

Martha revint bientôt , les yeux baissés comme une prude offensée :

l'entrevue. 259

— Que je suis confuse de cette scène , monsieur!... Hélas! mon mari est malheureusement jaloux. . . , affreusement jaloux ! . . . Jésus Dieu! sans le moindre motif!... Il est enfin si visionnaire que , sachant que je devais avoir un entretien avec vous..., avec un jeune gentilhomme... — et la conseillère hésitait, — qu'on disait si... enfin... dont la réputation était tellement... ; en un mot... mon mari s'était caché... pour... Mais, mon Dieu! vous me comprenez... de reste.

— Oui , madame ; on m'avait déjà dit que M. le conseiller était bien jaloux , — dit timidement le marquis.

— On vous avait dit cela ! — et Martha minaudait.

— Oui , madame , on m'avait dit que M. le conseiller était très-jaloux de l'influence que vous exerciez sur ses clients, qui s'adressaient toujours à vous plutôt qu'à lui... On vous sait si bonne... , d'un jugement si droit... Et pourtant votre mari devrait vous bénir chaque jour ; car l'Écriture dit que le mari qui a tine honne femme est heureux ^ et

que le nombre de ses années se niultipliera au double.

Ceci fut prononcé avec une telle expression de virginale innocence , avec un accent si doux et si religieux , que Martha stupéfaite , après avoir longtemps regardé cette physionomie enchanteresse , se dit : — Mais c'est un véritable agneau pascal !.. . Pauvre innocent!... toujours les textes saints à sa pensée..., comme il m'intéresse!... — Et elle reprit tout haut :

— Mais dites-moi : comment, si jeune, vos parents vous laissent-ils voyager seul?... Comment confient-ils les soins d'un procès si important à votre inexpérience?

— Hélas , madame , je suis orphelin..., je suis pauvre..., je n'ai pas d'appui, je n'ai pour ami et pour guide... que mon vieux précepteur...

— Mais comment se fait-il qu'intéressant comme vous l'êtes , vous ayez une réputation telle que la vôtre ?

— Moi , madame ? — demanda Létorière avec une simplicité angélique , — et quelle réputation , mon Dieu ?

l'entrevue. 241

La conseillère était stupéfaite , elle croyait bien à l'exagération de certaines renommées , mais qu'un adolescent d'une candeur si rare , d'une éducation si sainte , put passer pour un séducteur effréné . c'est ce qu'elle ne pouvait comprendre.

— Vous n'avez pas de parent de votre nom à la cour de France? — dit-elle d'un air inquiet au marquis.

— Non, madame...

— Ce sont les princes allemands qui auront évidemment répandu ces bruits fâcheux sur leur adversaire , — pensa Martha. — Mais , dites -moi , quelles démarches avez-vous faites jusqu'à présent?

— Hélas !... de bien inutiles , madame... Je suis allé d'abord chez M. le baron de Henferester...

— Juste ciel î . . . pauvre enfant , vous vous êtes aventuré dans l'anti^e de cet affreux Polyphême ?

— Oui , madame. Oh ! il m'a bien fort effrayé... et puis...

— Allez... allez..., dites-moi tout, et pour vous mettre à l'aise, apprenez que mon

mari et moi nous détestons cordialement le baron.

— Je ne le savais pas, madame... C'est pour cela que je craignais... de vous dire...

— Non ! non! dites tout.

— Eh bien ! madame , je suis allé au château de Henferester. M. le baron a d'abord commencépar se moquer de moi, parce que je venais en voiture, au lieu de venir à cheval.

— Le vilain centaure ! . . . il se figure que tout le monde est comme lui , de fer et d'acier, — dit Martha avec mépris.

— Lorsque j'ai commencé à lui parler de mon procès , il m'a dit de sa grosse voix : — D'abord y à table.., nous causerons mieux le verre à la main.

— L'ivrogne!... Je le reconnais bien là.

— N'osant pas contrarier M. le baron, je me suis mis à table ; mais , au risque de lui déplaire , par exemple , comme il n'avait pas dit le bénédicité, je lui ai demandé la permission de le dire.

— Pauvre petit martyr ! . . . Bien , bien , mon enfant!... Et ce brutal vous a laissé dire , j'espère !

L ENTREVUE. -Mo

— Oui , madame ; mais ensuite il a beaucoup ri, ce qui malgré moi m'a scandalisé. . . .

— Je le crois bien... Malheureuse brebis..., où vous étiez-Yous égarée , monDieu!

— Comme je mangeais très-peu , M. le baron m'a dit : — « Vous avez donc diné ? n — Non, monsieur, mais l'Écriture dit: — Ne vous empi^essez point étant au festin, . .

— Bien répondu ... à ce glouton ; mon enfant , TOUS auriez pu ajouter, en manière de prédiction , — que V insomnie ^ la colique et les tranchées sont le partage de Vhomme intempérant "■ . Car c'est , en vérité , ce que je lui souhaite , à ce vilain brutal , — ajouta la conseillère.

— Alors, madame, il m'a donné un grand verre tout rempli de vin pur, en me disant de trinquer avec lui... — Mais, monsieur, lui ai-je dit , je ne bois jamais de vin pur. Alors, madame, il s'est mis à rire aux éclats, et m'a répondu : — C'est égal... buvez toujours... à votre maîtresse !

— Parler ainsi à un enfant de cet âge ,

1 Ecdésfcist., ch. ôl, v. 25.

quelle corruption abominable ! — Et la conseillère leva les mains au cieL

— Je n'ai pas compris ce que voulait me dire M. le baron ; j'ai trempé mes lèvres dans ce grand verre et je l'ai remis sur la table tout interdit. Alors le baron m'a regardé de travers en me dissant d'une grosse voix : u Vous ne buvez pas de vin , vous ne mangez pas, vous ne parlez pas. Peut-être serezvous plus communicatif entre un vidrecome de kirsch- wasser et une pipe bien bourrée de tabac, n

— Du kirsch-wasser ! une pipe! Oh, le vieux pandour ! vouloir donner ses odieux goûts de corps de garde à cet adolescent, qui ressemble plutôt à une fille qu'à un jeune homme.

— Mais, ai-je répondu à M. le baron, — je ne bois jamais de liqueurs fortes, et je n'ai jamais fumé... — Alors il s'est mis à jurer, que j'en étais honteux pour lui , et il m'a dit : u Vous ne fumez pas , vous ne buvez pas ; je vois que nous ne nous entendrons guère ; car moi je ne m'intéresse qu'aux gens qui meressemblent !... Du moins, chas-

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sez-Yous? î» — Oui, M. le baron. J'ai ciiassé les alouettes au miroir. — Alors , madame, il s'est mis à rire et à jurer encore plus fort qu'il n'avait fait jusque-là. et m'a dit : « Jeune homme, excusez ma franchise, mais le châtelain de Henferester aimerait mieux ne toucher un verre , une bride ou un couteau de chasse de sa vie, que de s'intéresser à un chasseur d'alouettes... Je ne puis rien pour vous, n Et voilà, madame, comme j'ai quitté M. le baron, et comme je suis revenu tout désespéré...

— Et le docteur Sphex, l'avez-vous vu?

— dit Martha en réfléchissant.

— Oui, madame. — Mais il m'a demandé avant tout si je connaissais la littérature profane. . . et un certain auteur païen nommé Perse, qu'on dit illisible pour des jeunes gens de mon âge. Je lui ai dit que non; alors il m'a dit que ma cause était mauvaise, que mes adversaires avaient des droits certains... Et j'ai vu qu'il n'y avait pas plus d'espoir de ce côté-là que de l'autre.

La conseillère se sentait profondément «nmie.

MQ . l'art de plaire.

— Écoutez^ mon enfant , — dit-elle au marquis, — vous m'intéressez plus que je ne le saurais dire... Je suis bien chagrine de voir les autres conseillers si contraires à vos intérêts ; mais je n'y puis rien : tout ce qui dépend de moi , c'est de tacher de vous assurer la voix de mon mari. . .

— Ah ! madame , il serait vrai ! — s'écria Létorière avec l'expression de la plus vive reconnaissance. — Ah ! l'Écriture a bien raison de dire : La femme forte est la joie de son mari ; elle lui fera passer en paix tontes les années de sa vie.,. Oui, madame, car je bénirai votre mari , et il sera fier d'avoir, grâce à vous, fait triompher le bon droit.

— Toujours l'Écriture! on dirait un petit pasteur, — dit Martha avec abandon. — Mais , — reprit-elle , — n'allez pas après cela concevoir de folles espérances, ne vous désespérez pas non plus ; le baron et le docteur peuvent revenir de leurs préventions... — et Martha ajouta en elle-même : — Qu'il m'en coûte de le tromper ainsi ! Il a bien peu de chance , mais je n'ai pas le courage de le désespérer.

l'entrevue. 247

— Ah! madame, — s'écria Létorière en se jetant à ses genoux , — je le sens, vous serez mon bon ange... C'est à vous que j'attriî3uerai tout le bonheur qui m'arrivera désormais... Mon Dieu! madame, que vous êtes bonne et généreuse ! Oh ! laissez-moi là , à vos pieds , vous remercier encore.

La conseillère très-émue , très-attendrie , détourna la tête et dit doucement au marquis , en lui donnant sa main à baiser.

— Allons ! allons , enfant , relevez-vouss ne restez pas là...

Le marquis, toujours à genoux, prit résolument la main qui lui était offerte , et la porta bravement à ses lèvres en fermant les yeux et en disant d'une voix reconnaissante et passionnée :

— Oh ! madame , comment jamais reconnaître tant de bontés ! , . .

— Eh bien ! eh bien ! petit fou , — dit Martha , en dégageant doucement sa main , et en donnant un léger soufflet à Létorière. — Allez-vous me faire repentir de mesbontés?. . .

Depuis que le marquis s'était jeté aux genoux de Martha, la figure réjouie du con-

248 l\rt de plaire.

seiller , toujours armé de son arqueJmse , avait graduellement apparu à un œil-debœuf qui surmontait la porte du cabinet qui lui servait de prison.

Lorsqu'il vit sa femme si peu disposée à recourir au poignard pour repousser FHolopherne , le Tarquin , le Nabuchodonosor , le conseiller voulut joyeusement se venger de son incarcération , et tira son coup d'arquebuse en l'air , en disant : — Martha, n'avez-vous pas crié : J moi, Flacsinfingeii !

Puis , accoudé sur le support de la fenêtre , il se prit à rire aux éclats.

La conseillère , outrée de cette nouvelle facétie de son mari , prit le parti de se trouver mal.

Létorièrese sauva en appelant au secours, et laissa Martha entre les mains de ses femmes et de son mari qui , voyant la fâcheuse issue de sa plaisanterie , était descendu à la hâte pour se faire pardonner son impertinence.

Le jugement.

Le jour du jugement du procès de Létorière , les trois conseillers se rendirent au palais. Leur vote devait être secret et déposé dans une urne.

Avant la séance, Henferester, Flacsinfîngen et Spliex échangèrent quelques froides civilités, en s'examinant avec assez d'inquiétude ; un moment le docteur pensa à inté-

resser Flacsinfingen en faveur de Létorière, mais il eut peur de compromettre la cause de son protégé au lieu de la servir. Chacun des conseillers éprouvant à peu près la même crainte , ils se cachèrent mutuellement le sens de leur vote, et causèrent de choses indifférentes à la cause.

— Ce brave jeune homme va sûrement perdre son procès ; il sera victime de l'injuste partialité de mes confrères ; mais au moins une voix protestera en sa faveur.

Telles furent les réflexions que chaque juge fit à part soi.

Lorsque les pièces du procès eurent été exposés de nouveau par les commissaires rapporteurs, après une longue séance employée à écouter, et non à discuter les faits, les trois conseillers se levèrent et déposèrent solennellement leurs votes dans l'urne.

Le châtelain de Henferester, qui ce jourlà présidait la cour, ordonna au greffier de dépouiller le scrutin.

Chaque conseiller avait écrit sur un billet le nom de la partie qui lui semblait devoir gagner la cause.

Le greffier plongea la main dans l'urne , lira un bulletin et lut : — Le marquis de Létonere.

— C'est mon vote , — se dit chaque conseiller.

Au second bulletin, le greffier lut encore : — Le marquis de Létorière.

Les conseillers commencèrent à se regarder avec inquiétude.

Au troisième bulletin le greffier lut encore : — Le marquis de Létorière,

La stupéfaction des trois magistrats fut complète.

Le greffier enregistra le jugement. Toutes les formalités judiciaires étant remplies, les conseillers rentrèrent dans leur salle de délibération.

Malgré la joie de voir le marquis gagner sa cause à l'unanimité, ils étaient singulièrement étonnés de cette étrange coïncidence d'opinion ; aussi se hàtèrent-ils d'en venir aux explications.

— Comment diable avez-vous voté pour le marquis? — s'écria impétueusement le baron en s'adressant à Flacsinfingen et à Sphex d'un air ébahi.

— C'est-à-dire que j'allais vous faire la même question , baron, — reprit Sphex. — Comment vous êtes-vous décidé à lui donner votre voix ? Et vous aussi , Flacsinfingen ?

— Mais, moi, c'est bien différent, — dit le châtelain. — Entre nous, nous pouvons parler franchement , vous m'avouerez qu'à égalité de droit on penche pour ses préféren-

. ces , n'est-ce pas? Eh bien ! c'est parce que mes chiens et ceux du marquis chassent ensemble, comme on dit , que je lui ai donné ma voix. En un mot , c'est un homme dont le caractère , dont les manières, dont les habitudes me plaisent. Je lui avais promis mon vote en désespoir de cause , sachant bien que vous deviez tous deux lui être hostiles. Je suis ravi de ce qu'il a gagné ; mais que le diable m'étrangle si je comprends comment et pourquoi vous avez aussi voté pour lui !

— Le caractère et les habitudes du marquis vous plaisent? — dirent à la fois Sphex et Flacsiniîngen au baron avec stupéfaction.

— Certes , jamais plus hardi chasseur n'a

sonné de la trompe dans nos forêts , . . . jamais plus gai compagnon , jamais plus franc buveur n'a vidé son vidrecome rubis sur Fongle 5 comme disent les Français.

Les deux conseillers partirent d'un commun éclat de rire au nez du châtelain.

— Un hardi chasseur!... un sonneur de trompe, lui !... pauvre jeune latiniste! pauvre lettré ! — dit Sphex en donnant cours à son hilarité ^t haussant les épaules de pitié.

— Un rude buveur ! . . . un gai compagnon!... ce candide adolescent qui cite la Bible à tout propos ! ... ce jouvenceau timide qui ne pouvait regarder ma femme sans rougir jusqu'aux oreilles ! — dit Flacsinfingen avec un rire non moins sardonique.

— Lui ! . . . le marquis ?. . . un lettré , ... un latiniste?... Le marquis, citer la Bible et rougir devant une femme ! — répéta à son tour le châtelain avec des éclats de rire immodérés. — Ah çà , mes maîtres, vous êtes fous tous deux , ou plutôt vous voyez toutes choses à travers vos lunettes.

— Vous êtes fou vous-même , avec vos

l'art df plathf,, ' i^2

cors de chasse et vos vidrecomes ! — s'écria Sphex impatienté ; — que peut-il y avoir de commun , je vous prie , entre le marquis et ces grossiers amusements de gladiateurs et d'ivrognes? — ajouta le docteur avec une expression de souverain mépris. — Vous ne tomberiez pas dans cette erreur , mon cher baron , si vous aviez entendu Létorière réciter et commenter les admirables vers du roi des poètes latins de l'antiquité ! . . .

— Et moi ! — s'écria le baron courroucé, — je crois à ce que mes yeux ont vu , et non aux rêves de votre imagination malade ! Devant moi , le marquis a tué un cerf du plus beau coup de couteau de chasse qu'un veneur ait jamais donné! Devant moi, il a sonné de la trompe mieux que le premier piqueur de la vénerie impériale ! En deux jours, il a bu devant moi plus de bière, plus de vin du Rhin et de kirsch-wasser que vous n'en boirez dans toute votre vie, docteur Sphex ! Devant moi, il a monté mon vieil Elphin que bien des écuyers trouveraient difficile !... Eh bien ! encore une fois, je vous dis à vous et à Flacsinfingen que

Létorière , ce rude et hardi cavalier , se sert trop bien de l'éperon, de la trompe et du verre pour perdre son temps à pâlir sur de vieux bouquins ou à rougir devant une femme ! . . . Encore une fois , vous êtes deux songe-creux...

A cette apostrophe du châtelain, les deux autres conseillers se récrièrent , et bientôt la discussion devint si violente , que les trois juges parlant à la fois , et ne pouvant s'entendre , en vinrent aux personnalités.

Il fallut la présence d'un huissier du conseil pour mettre un terme à cet incompréhensible entretien.

L'huissier s'approcha de Flacsinfingen , et lui parla bas à l'oreille...

— Messieurs , dit-il , c'est ma femme qui désirerait me parler; voulez-vous l'entendre , elle ne peut qu'éclairer la discussion ; car elle a conversé pendant deux heures entières avec M. de Létorière... Écoutez-la, et vous verrez que ce que j'avance est de la plus rigoureuse vérité.

— Qu'elle entre, si elle veut, — s'écria le châtelain. — Mais malgré tous les jupons

de Germanie , je répète que j'ai vu Létorière tuer un cerf de sa main , et qu'il boit aussi bravement que moi î

— Et malgré tous les veneurs , tous les piqueurs et tous les buveurs d'Allemagne ^ — s'écria le docteur Sphex , — je soutiens que j'ai entendu Létorière me réciter des vers de Perse , et les commenter plus doctement que ne le ferait le plus savant professeur de nos universités ! Or , vous ne me ferez jamais croire , baron , qu'un homme aussi lettré , qu'un homme d'un esprit aussi délicat , aille courir les forêts comme un braconnier et boire comme un pandour.

— Et moi y malgré tous les professeurs , tous les piqueurs, tous les buveurs de l'Empire ! je soutiens que j'ai vu Létorière trembler comme un enfant devant ma femme , qui a été obligée de le rassurer , et que je lui ai entendu citer la Bible aussi saintement qu'un pasteur , — s'écria à son tour Flacsinfingen exaspéré ; — il n'y a qu'à voir le marquis pour s'assurer qu'il n'y a rien dans son air , dans sa tournure qui sente le gladiateur !

La conseillère entra au milieu de ces assertions si diverses.

— Je ne doute pas , messieurs , — dit Flacsinfingen, — que ma femme ne vous mette d'accord ; elle est demeurée jusqu'ici étrangère à notre discussion, et...

Mais Martha ne laissa pas achever son mari , et s'adressant au baron et au docteur d'un air affable et complimenteur :

— Il n'est bruit , messieurs , dans le palais que du gain du procès de M. de Létorière ; permettez-moi de vous féliciter de cette unanimité de jugement si inespérée... Grâce à votre sage union , messieurs , on peut dire que la cause de l'innocence et de la religion est gagnée ! Car , pour moi, M. de Létorière , ce pauvre enfant , représente à merveille l'innocence et la religion au moral et même au physique , si cela se peut dire , car il a l'air d'un ange.

— Eh bien ! que vous disais-je, messieurs ? — s'écria Flacsinfingen.

— Et de quel diable d'ange et d'enfant parlez-vous là , s'il vous plaît , madame? — s'écria le baron.

258 l'âht de plaire.

La conseillère reprit d'un ton un peu aigre :

— Je parle , monsieur , d'un pauvre enfant que vous connaissez aussi bien que moi, car vous avez voulu faire boire, faire fumer, faire chasser cette innocente créature lorsqu'elle a été vous visiter pour vous intéresser à son procès. Oh ! je sais tout, monsieur le baron ; mais , échappant à vos tentations , cet ange a courageusement résisté ; il a bu de l'eau pure comme son âme, et n'a pas craint de vous rappeler à vos devoirs religieux que vous aviez oubliés...

— Mais , morbleu , madame ! — s'écria le châtelain , — vous ne savez...

— Je sais tout , je sais tout, vous dis-je ! — reprit la conseillère avec volubilité ; — mais je vous pardonne , en voyant par votre vote que le seul ascendant de l'innocence a suffi pour faire tomber vos injustes préventions.

Le châtelain devint cramoisi , et se dit à lui-même : — Si cela dure dix minutes de plus, j'aurai un coup de sang, j'en suis sur. . .

LE JLGEMENT. 259

— Mais, madame, — dit le docteur Sphex, — vous vous trompez étrangement..,, et...

— Et vous aussi , monsieur , — reprit la conseillère ; — ■ vous lui avez donné votre voix ; gloire à vous ! Vous avez bien fait , mais maintenant, dites-moi : comment avezvous pu croire qu'un adolescent si religieusement élevé..., si religieusement nourri des saintes Écritures..., aurait souillé sa chaste mémoire de toute votre abominable littérature profane ! Pourquoi lui avoir fait un crime de ne pas connaître les vers d'un certain... Perse... dit-on, le plus effronté des satiriques?...

— Mais par Hercule î .. . madame..., c'est au contraire lui...

— Ah !.. . par Hercule ! . . . quel affreux jurement païen î — s'écria la conseillère en levant les mains au ciel. — Je sais tout , vous dis-je... Mais je vous dirai comme j'ai dit au baron : Puisque vous êtes revenu de vos injustes préventions..., puisque vous vous êtes joint à mon mari pour faire triompher notre virginal protégé..., gloire à vous..,, honneur vous soit rendu ! î

560 l'art de plmre.

— Mon cher baron. . . , je me sens les nerfs horriblement agacés par cette scène , — dit le docteur en pâlissant et en prenant les mains du châtelain par un mouvement d'impatience convulsive , — je ne suis pas bien...

— Et moi , mon pauvre docteur , je suffoque. . . , j'ai des vertiges, ma tête se fend ! . . . J'étouffe..., j'ai besoin d'air !

La porte s'ouvrit et l'huissier vint annoncer que M. le marquis de Létorière demandait à avoir l'honneur de saluer et de remercier messieurs les conseillers.

— C'est Dieu... qui nous l'envoie ! — s'écria la conseillère, — qu'il entre!... qu'il entre, ce doux agneau pascal !...

— Vous allez voir cet agneau buveur d'eau pure l ! — dit le baron avec un sourire sardonique.

— Vous allez voir cet ennemi de l'antiquité profane , — dit le docteur sur le même ton... en se frottant joyeusement les mains.

— Vous allez voir ce Nemrod..., — dit Flacsinfingen.

— Vous allez voir la perle des jouvenceaux, — dit Martha avec la plus profonde , avec la plus intime conviction.

Létorière entra.

La surprise des quatre spectateurs fut au comble ; ils restèrent pétrifiés et se regardèrent avec ébahissement.

Le marquis était vêtu avec la plus remarquable élégance : il portait un habit de velours bleu céleste, brodé d'un feuillage d'or et d'argent d'une délicatesse extrême ; sa veste, de drap d'argent, était pailletée d'or, ainsi que son haut-de-chausse de même couleur que l'habit ; des bas de soie blanc rosé à coins d'or ; des souliers à talons rouges; une épée à monture d'or, rehaussée d'ornements d'argent du plus beau travail ; une aiguillette bleue, argent et or, un chapeau à plumes blanches que le marquis tenait à la main , complétaient cet éblouissant costume.

Cette complète métamorphose eût déjà suffi pour renverser toutes les conjectures , ou plutôt pour confondre tous les souvenirs des conseillers et de Martha ; mais ce qui ex-

citait davantage encore leur étonnement, c'était l'impossiblité où ils étaient de retrouver dans la figure de Létorière aucune des expressions qui les avaient individuellement frappés.

Ainsi dans ce charmant gentilhomme si magnifiquement vêtu , à Tair à la fois spirituel et malin... à la tournure d'une élégance et d'une grâce si parfaites, quoiqu'un peu efféminée, le baron ne retrouvait plus son agreste chasseur si débraillé, si négligé... le docteur cherchait en vain son savant humaniste, à tournure de poëte affamé , et dame Martha demandait tout aussi vainement, aux yeux noirs et brillants du marquis , le regard timide et voilé de l'adolescent citateur de la Bible.

Létorière, sentant la nécessité de mettre un terme à l'étonnement de ses juges, les salua profondément, et dit :

— Me sera-t-il permis, messieurs, de vous témoigner ici toute ma profonde gratitude, d'en réitérer l'assurance à chacun de vous en particulier?

Les trois Allemands se regardèrent stupé-

faits, et attendirent en silence la fin de cette scène étrange.

Létorière s'avança près de W^^ de Flacsinfingen, lui prit la main avec un mouvement de la plus aimable galanterie, la porta à ses lèvres , et lui dit d'une voix douce et grave :

— Je savais d'avance , madame , que pour mériter votre intérêt, que pour être à la hauteur de votre noble caractère, il fallait avoir comme vous une âme pure et religieuse... et en me montrant à vous sous ces dehors , je n'ai pas menti. . . j'ai un moment emprunté votre langage, et croyez qu'il est trop noble et trop beau pour que je l'oublie jamais...

— et il la salua respectueusement.

— Quant à vous, monsieur le baron, pour vous prouver que je suis toujours un membre de la confrérie des joyeux veneurs, je n'ai d'autre moyen que devons supplier de venir l'année prochaine faire la Saint-Hubert à mon château d'Olbreuse... Si vous daignez accompagner M. le baron, — dit le marquis au docteur Sphex, — nous continuerons nos commentaires sur notre poëte favori. Enfin, messieurs, autrefois c'était seulement par

goût que j'aimais la chasse , la lecture des poètes anciens et de l'Écriture , maintenant ce sera par reconnaissance et par souvenir de votre précieux intérêt...

Ce disant , Létorière salua profondément les trois conseillers qui restèrent sans paroles, et sortit.

Radieux de ce gain qui assurait son mariage avec M^^^ de Soissons, Létorière rentrait chez lui lorsqu'il reçut ce billet que la princesse lui avait écrit par un courrier.

« Le roi se meurt. . . ma liberté, notre avenir sont menacés, . . Feriez ! venez /. . . )>

Tombant du plus rayonnant espoir dans une effrayante angoisse, le marquis partit à l'instant pour Paris.

Le dueL

Le jour même de son retour à Paris, M. de Létorière, au moment où il se débottait pour se rendre à Versailles en toute hâte auprès du roi, reçut la visite de M. le baron d'Ugeon, parent de M"^^ de Soubise. Accompagné de^deux seconds , il venait demander au marquis satisfaction de la conduite blessante que ce dernier, avant son départ pour

266 l'art de plaike.

FAllemagne, avait tenue envers la maréchale, à l'hôtel de Soiibise.

Trés-étonné de cette récrimination que rien ne motivait, M. de Létorière, sans refuser ce duel , déclara qu'arrivant de Vienne à franc étrier pour voir une dernière fois le roi son maître qu'on disait mourant , il ne consentirait à se battre qu'après avoir rempli ce devoir sacré.

La bravoure du marquis était trop connue pour que sa proposition ne fût pas acceptée. Il fut convenu que, lorsque M. de Létorière serait prêt à accepter la rencontre, ses seconds en préviendraient M. le baron d'Ugeon.

Après avoir prié Dominique de se rendre à l'abbaye de Montmartre . et de remettre une lettre de sa part à la princesse Julie, le marquis partit pour Versailles.

Louis XV se mourait d'une petite vérole pourprée.

Cette terrible maladie, si rapidement contagieuse, et qui laissait des traces si effroyables , avait causé tant d'épouvante parmi les courtisans, que Létorière trouva les petits appartements , occupés par le roi

mourant, presque déserts. Cette panique était d'autant plus grande , qu'on ne connaissait pas alors la vaccine. C'est à peine si les gens de service étaient restés à leur poste. Louis XV avait formellement défendu de laisser entrer chez lui M. le Dauphin et les autres princes et princesses, dans la crainte d'exposer la famille royale à cette funeste contagion.

M. le vicomte de T*** , un des gentilshommes ordinaires de la chambre, alors en service, était dans la pièce qui précédait l'appartement du roi lorsque Létorière arriva, pâle et douloureusement ému.

Le marquis, oubliant dans ce moment affreux les usages de la cour, allait soulever la portière du cabinet qui menait chez Louis XV, lorsque le vicomte s'approchant vivement, lui dit à voix basse, en lui mettant la main sur le bras :

— Arrêtez, monsieur ; vous n'avez pas les entrées de la chambre de Sa Majesté.

— On dit, monsieur, que le roi est presque délaissé par ses serviteurs, qui redoutent la contagion... S'il est vrai que la mort

règne dans cette chambre, on peut braver l'étiquette pour y entrer, — dit Létorière avec amertume, et il fit un mouvement pour passer outre.

— Encore une fois, vous ne pouvez vous présenter chez Sa Majesté, monsieur... — reprit le vicomte de T***. — Je ne sais d'ailleurs si elle consentirait à vous recevoir.

— Allez donc le lui demander, monsieur ; le roi ne refusera pas les services de celui qu'il a toujours comblé de ses bontés.

La proposition d'entrer dans la chambre de Louis XV parut fort effrayer M. de T***, qui répondit fièrement au marquis, et toujours à voix basse :

— Je n'ai d'ordres à recevoir que de M. le premier gentilhomme en service, monsieur.

A ce moment une voix assez faible et bien connue des deux interlocuteurs demanda : — Qui est là? Qui parle ainsi à voix basse?...

— C'est le roi... ! Il vous a entendu, monsieur. Vous répondrez des suites de ceci, — dit M. de T*** ; et il reprit tout haut : —

Que Votre Majesté daigne m'excuser si je lui réponds sans entrer; mais j'exécute ses ordres formels... La personne qui est là, sire, est...

— C'est Létorière qui supplie le roi de lui permettre de s'approcher, — dit le marquis à demi-voix, en interrompant M. de T***.

— Vraiment... c'est vous, mon enfant!

vous êtes donc de retour ? — s'écria Louis XV avec une expression de contentement. Puis réfléchissant qu'il pouvait exposer le marquis au danger de la contagion en lui permettant l'accès de sa chambre, le prince ajouta :

— Non... non... l'air de cet appartement est mortel... N'entrez pas , je vous le défends....

— Pour la première fois de ma vie , j'oserai méconnaître un ordre du roi... Mais j'ai un devoir à accomplir et je l'accomplirai, — s'écria Létorière ; et , soulevant la portière , il s'avança vers le lit du monarque.

— Sortez.... sortez à l'instant même !

malheureux enfant! — s'écria le prince en se levant sur son séant et en étendant

sa main vers la porte d'un air impérieux. Mais Létorière se précipita sur la main de Louis XV; malgré ses efforts, il la baisa respectueusement à plusieurs reprises, et s'agenouilla près du lit , en disant :

— Que le roi me pardonne mon audace... mais maintenant il n'y a plus de motif pour qu'il repousse mes soins...

— Sortez.... laissez-moi !... — reprit Louis XV , en retirant vivement sa main.

— Il y a quatre ans, j'étais plus heureux... le roi daignait me laisser baiser sa main royale dans le jardin de Versailles , — dit le marquis avec un accent de vénération filiale.

— Mais il y a quatre ans... ma main ne pouvait pas vous communiquer une épouvantable maladie... la mort peut-être! — s'écria Louis XV douloureusement ému.

La courageuse instance de Létorière touchait d'autant plus cet excellent prince, qu'à l'exception de quelques valets intérieurs, il avait été abandonné par presque tous les courtisans.

Les grands officiers de sa couronne , que

leur devoir aurait dû retenir auprès de sa personne, n'avaient obéi que trop fidèlement à ses ordres , qui leur défendaient de rester près de lui.

Les beaux traits du roi défigurés par la violence de la maladie révélaient déjà les approches d'une mort prochaine. A ce moment suprême les funestes dissentiments, les sombres agitations politiques qui avaient obscurci la fin de son règne , lui causaient de cruelles préoccupations. Le noble dévouement de Létorière vint un moment faire diversion aux pensées accablantes qui rendaient si pénibles les derniers moments du roi. — Vous êtes un insensé... vous mériteriez toute ma colère pour oser me désobéir et vous exposer ainsi.,. — s'écria Louis XV d'un accent plus chagrin que sévère , en attachant un regard attendri sur Létorière qui, toujours agenouillé près du lit, gardait un profond silence.

— Que le roi ait pitié de moi ! mais cette occasion est peut-être la seule où je puisse lui témoigner ma reconnaissance.

— Mais encore une fois cette maladie est

contagieuse... vous ne voyez donc pas qu'on m'abandonne... que je suis seul... que je veux être seul ! — se hâta d'ajouter le prince avec amertume, comme s'il eût voulu déguiser sa première pensée. Le dévouement du marquis faisant paraître plus hideuse encore aux yeux du roi l'ingratitude de ses courtisans.

— Brave et noble cœur, — dit Louis XV en contemplant le marquis avec attendrissement...— Tu n'as pas peur, toi... tu es fidèle...

— Que le roi récompense donc ma fidélité en m'accordant ce qu'il n'accorde à personne,... le droit de le servir, de rester près de lui ! . . . — dit Létorière en joignant ses mains d'un air suppliant.

— Il le faut bien... maintenant, — dit Louis XV. Puis, il reprit, presque avec désespoir : — Mais tu es jeune ! mais tu es beau ! mais tu es aimé ! et tout cela , tu le risques pour venir près de moi ! Tout cela, tu me le sacrifies peut-être, pauvre jeune homme ! . . . Quand tant d'autres. . . — Et après un moment de silence, Louis ajouta : — Il

doit y avoir foule chez le Dauphin pour saluer le roi Louis XVI.

— Sire, que dites-vous?

— C'est le sort des rois qui s'en vont, mon enfant... Ah! si je n'avais que l'oubli , que la mort à redouter ! . . . Mais la France, . . . la France... où va-t-elle? Et mon petit-fils, quel sera son avenir?

— Sire, la France vous a nommé le Bien- ^me ; longtemps encore vous justifierez ce nom, et monseigneur le Dauphin le méritera un jour...

— Je ne m'abuse pas... je suis faible , j'approche de ma fin... — ajouta Louis XV en secouant tristement la tète , — et puis je crois que certaines morts sont significatives; le maréchal d'Armentières , le marquis de Chauvelin sont morts subitement devant moi,... dans mon cabinet;... c'est un avertissement du ciel...

— Ne pensez pas cela, sire. Cette maladie est dangereuse; mais les soins...

— Les soins seront impuissants , je le ^ens, aussi est-il affreux pour moi dépenser que j'ai peut-être inutilement compromis

votre existence,... mais maintenant il est trop tard. Votre imprudence,... non, votre généreux dévouement a rendu tout regret stérile. . . Mais, dites-moi, j'ai appris avec joie le gain de votre procès. Maintenant rien ne peut plus s'opposer à votre union avec la princesse Julie... Oh! il m'a fallu rompre bien des lances pour vous contre la maréchale et contre la maison de Savoie , — ajouta Louis XV en souriant doucement avec une adorable expression de bonté. — Il m'a fallu user de toute mon autorité pour empêcher qu'on ne retirât M"^ de Soissons de l'abbaye de Montmartre.

— Ah î que de bontés î vous daignez penser...

— C'est le moment ou jamais , demain peut-être il serait trop tard... Toute ma crainte est qu'après moi la princesse Julie ne trouve pas d'appui chez mon petit-fils... Mais si Dieu me donne quelques jours , j'y aviserai ; il me sera doux de vous laisser aussi heureux que vous le méritez, mon enfant...

La maladie du roi fit de rapides et d'effrayants progrès, Létorière ne le quitta pas d'une minute. Il est inutile de dire de quels soins tendres , respectueux et touchants il entoura le roi mourant. La vue du marquis semblait calmer les douleurs de Louis XV. Plusieurs fois il lui tendit la main en silence avec une douce expression de gratitude.

Bientôt tout espoir de sauver le prince s'évanouit, et Létorière assista l'œil fixe et morne à l'agonie et à la fin du souverain qui avait eu pour lui les bontés d'un père...

Après la mort de Louis XY, le marquis de Létorière quitta Versailles en toute hâte pour se rendre à Paris , et de là à l'abbaye de Montmartre, pour y voir la princesse Julie. Se sentant pendant la route tour à tour brûlant et glacé, il attribua ce malaise douloureux aux émotions cruelles qui venaient de l'agiter. A peine arrivé, il interrogea Dominique sur la princesse. Louis XV, mourant, n'avait que trop bien prévu l'avenir. Un exempt de la prévôté de France était établi à l'abbaye par ordre du roi Louis XVL pour

empêcher M"^ de Soissons de sortir et de recevoir les personnes qui ne seraient pas munies d'une autorisation de M"''' de Soubise. Dominique n'avait donc pu ni voir la princesse, ni lui faire remettre les lettres du marquis.

Cette nouvelle fut un coup de foudre pour Létorière. Sans doute il comptait sur la fermeté et sur le caractère de M"^ de Soissons ; mais il savait aussi la toute-puissance de la maison de Savoie , et l'influence de M""^ de Soubise à la nouvelle cour. Il était plongé dans l'amertume de ces réflexions , lorsque les seconds de M. le baron d'Ugeon vinrent lui demander quelle heure il lui convenait d'assigner pour la rencontre promise . Il parut cruel au marquis de courir les chances d'un duel avant d'avoir revu la princesse Julie ; mais il avait déjà sollicité un délai , il ne pouvait en exiger un second. Il se résolut donc de se trouver le lendemain , à trois heures de l'après-midi, avec ses témoins, derrière les murs de la ferme des Mathurins , endroit alors fort isolé.

Le marquis avait trente-six heures à lui :

pendant cet intervalle , il espérait trouver le moyen de s'introduire près de M"^ de Soissons ou de lui faire au moins parvenir une lettre.

Dame Landry fut dépêchée à Fabbaye de Montmartre déguisée en marchande colporteuse ; elle avait un assortiment complet de linons , de batiste , de crêpe, de rubans et de dentelles. Pour se faire bien venir de la tourière , elle lui donna une belle guimpe. La sœur enchantée lui promit de la laisser entrer dans les cours à l'heure de la promenade de ces dames qui ne manqueraient pas de lui faire de nombreuses emplettes. Madeleine s'informa des personnes de distinction qui habitaient l'abbaye. La tourière nomma la princesse Julie.

— M"*^ Marthe , nourrice de M"^ de Soissons, n'est-elle pas avec elle? — demanda la femme du tailleur.

— Sans doute , — reprit la sœur , — et dans un instant vous ]a verrez , car elle descend presque toujours à cette heure pour le service de sa maîtresse.

— C'est qu'on m'a recommandée à ma-

dame Marthe, — dit Madeleine, — et je suis sure que , par sa protection , je pourrais vendre bien des choses à la princesse ; j'ai surtout ]à... une pièce de dentelles qui ne déparerait pas la robe d'une reine , — et la tailleuse, entr'ouvrant une toilette, montra un magnifique échantillon à la tourière.

— Jésus mon Dieu ! que c'est beau ! Monseigneur l'archevêque n'en a pas de plus belle à son rochet, lorqu'il vient officier ici*

— Et il se pourrait bien, — dit Madeleine, — que la princesse achetât cette merveille pour en faire cadeau à monseigneur ; c'est du moins ce que m'a dit la personne qui m'a recommandée à dame Marthe.

— La voici justement, — dit la tourière. Marthe entra l'air triste et morne.

— Voilà une marchande qui vous est recommandée, madame Marthe, — dit la tourière. — Elle a les plus belles dentelles qui se puissent voir.

— Je n'ai besoin de rien, dit Marthe d'un air chagrin.

— Mais, madame. . . — reprit Madeleine en hésitant et en tâchant de faire un signe d'intelligence à la nourrice, — on m'avait dit que madame la princesse... désirait faire emplette de dentelles, et...

— On vous a trompée , ou plutôt vous voulez me tromper, ma mie, — reprit aigre ment dame Marthe. — Vous m'avez tout l'air de ces marchandes ambulantes qui se gardent bien de revenir voir si on est content des objets qu'elles ont vendus.

— Vous ne me confondriez pas avec ces misérables, madame, — dit Madeleine en redoublant ses signes d'intelligence ; — si vous saviez quelle est la personne qui m'a recommandée à vous.

— Et qui cela ?

— M. le marquis de Létorière...

A ce nom, dame Marthe échangea un regard rapide et profond avec Madeleine. Les deux femmes s'étaient comprises. La tourière ignorait le nom et même l'existence du marquis. Néanmoins la nourrice ne voulant pas éveiller ses soupçons en se rendant sitôt à ce nom, reprit d'un ton bourru :

— Cherchez d'autres dupes, ma mie, je ne connais pas ce marquis-là.

— C'est pourtant le neveu de M. l'abbé du Vighan, — reprit Madeleine.

— Le neveu de M. l'abbé du Vighan... ; c'est bien différent, — s'écria la nourrice ;

— que ne disiez-vous cela plus tôt? Le neveu de M. l'abbé du Yighan ne peut recommander que d'honnêtes personnes. Et qu'avez-vous à vendre ?

— Cette pièce de dentelle. — Et Madeleine jeta un coup d'œil expressif à Marthe.

— Elle est bien précieuse et belle d'un bout à l'autre; la princesse peut la dérouler, elle n'y trouvera pas un défaut.

— Je vais la lui montrer... ; et n'avezvous que cela?

— Je n'ai que cela de digne de votre maîtresse.

— Attendez-moi , je reviens, — dit Marthe.

Au fond de ce paquet de dentelles était une lettre du marquis ; il demandait à Julie le moyen de pénétrer jusqu'à elle. M"^ de Soissons lui répondit qu'elle se considérait

LE DUEL. 2l8 I

«oinme sa femme devant Dieu , qu'elle était résolue à fuir l'abbaye, si elle en trouvait la possibilité, malgré la surveillance dont on l'entourait. Elle pouvait à toute heure aller prier dans la chapelle. Cette chapelle était séparée du cloître par un long passage souterrain. Une partie des murailles du cloître donnait sur les champs ; en escaladant ces murailles à un endroit que W^ de Soissons désignait, on trouvait, à côté d'une fontaine, la porte du passage souterrain. Cette porte forcée , on arrivait jusqu'à la chapelle. M"^ de Soissons prévenait Lélorière que chaque nuit à une heure elle l'y attendrait, pour lui jurer au pied des autels de n'être qu'à lui, et pour aviser aux moyens de fuir en Angleterre et d'échapper aux persécutions de sa famille.

La princesse Julie mit cette lettre écrite à la hâte dans le rouleau de dentelles, et Marthe le rapporta à Madeleine , en lui disant que la princesse n'avait pas trouvé la garniture assez magnifique.

Instruit des résolutions de M'^^ de Soissons, le marquis envoya Jérôme Sicard étudier

282 l'art de flaire.

les localités. Les murs du cloître étaient trèsélevés, mais entourés de fondrières désertes» On pouvait les escalader avec sécurité. Malheureusement les préparatifs indispensables à cette entreprise ne permirent pas au marquis de la tenter avant la nuit du lendemain.

Pour la première fois il craignit la mort, en pensant que son duel devait précéder son entrevue avec M"^ de Soissons.

Létorière passa une nuit péniblement agitée. Son sommeil fut troublé par des visions étranges. A son réveil il se sentit faible , abattu. Pour la première fois il pensa qu'il était peut-être victime de la contagion , et de son dévouement à Louis XV. Son médecin reconnut en effet des symptômes alarmants de petite vérole pourprée ; mais la maladie ne devait atteindre son entier développement que le lendemain. Par un point d'honneur mal entendu , et contrairement aux avis de ses deux témoins , le marquis s'opiniâtra à vouloir se battre le jour même et malgré sa faiblesse , contre M\ le baron d'Ugeon,

LE DLEL. !285

A trois heures un quart la rencontre eut lieu ; les amis du marquis , voyant sa rougeur fébrile et son abattement , crurent de leur devoir d'en appeler à la loyauté de M. d'Ugeon , et de lui demander de remettre le duel , sans toutefois avoir prévenu Létorière de leur démarche. Mais un mot dur et blessant de M. d'Ugeon sur ce nouveau délai, ayant rendu toute conciliation impossible , le combat commença. Létorière était en escrime d'une force supérieure , sa bravoure était éprouvée ; mais les rapides approches de la contagion l'affaiblissaient déjà si extrêmement , qu'il perdit tous ses avantages ; et reçut un coup d'épée en pleine poitrine. Ses seconds le transportèrent chez lui , et l'abandonnèrent aux soins du pauvre Dominique.

L'abbaye.

Onze heures venaient de sonner à Fliorloge du cloître de l'abbaye de Montmartre. La nuit était orageuse ; le ciel gris et voilé , malgré la clarté de la lune qui paraissait à de longs intervalles sous des nuages noirâtres déchirés par le vent. Pour se rendre à la chapelle, M"^ de Soissons devait traverser, en sortant de son appartement, une

i/abbaye. 285

galerie ouverte dont les arceaux donnaient sur une des cours intérieures de l'abbaye. Au milieu de cette cour s'élevait le tombeau de W^^ la comtesse d'Egmont , cette si charmante et si malheureuse fille de M. le maréchal de Richelieu. La princesse Julie avait reçu , par l'entremise de sa nourrice et de dame Landry, un mot de Létorière. Il lui annonçait qu'il ferait tout au monde pour s'introduire dans l'abbaye cette nuit même. Il était onze heures ; M"^ de Soissons , oppressée par d'inexplicables pressentiments , se mit à prier sur les marches de la tombe de M™^ d'Egmont. D'un moment à l'autre le marquis pouvait arriver par le passage souterrain de la chapelle. Le silence était profond et seulement interrompu par les gémissements du vent qui s'engouffrait sous les arceaux. Malgré sa résolution, malgré le noble et religieux dessein qui dictait sa conduite , malgré la pureté de son âme , la princesse Julie s'épouvantait presque d'avoir donné un rendez-vous à Létorière dans la chapelle de l'abbaye. Elle y voyait un sacrilège. Peu à peu ses terreurs cessèrent

ifSO 1 ARÏ DE PLAIRE.

pour faire place à une anxiété , à une inquiétude dévorante.

Une lampe brûlait dans la chapelle et ne jetait qu'une lueur douteuse au milieu des ténèbres. M^^^ de Soissons , agenouillée près de la porte qui communiquait au souterrain du cloître , écoutait avidement de ce côté. Enfin des pas se firent entendre, la serrure fut brisée, et Létorière parut devant la princesse qui ne put retenir un cri de surprise et d'amour.

— Enfin c'est vous... je vous revois... mon ami!... — s'écria-t-elle avec une joie délirante, et elle ajouta aussitôt : — Mais venez dans la galerie, sortons de ce saint lieu.

Lorsque la clarté de la lune permit à la princesse de voir le marquis , M"® de Soissons fut frappée de la pâleur de ses traits. Il était enveloppé d'un manteau brun, et marchait avec peine. Malgré sa blessure reçue le jour même, malgré les progrès de la contagion, malgré les pleurs et les supplications de Dominique , le marquis, accompagné de Jérôme Sicard, était parvenu à escalader les murs de l'abbaye.

l'abbaye. 287

— Je vous revois enfin , Julie, — dit-il avec un accent de tendresse inexprima- ' ble...

— Pour bientôt ne plus jamais nous séparer, mon ami, — dit la princesse en tendant sa main au marquis.

— Ma main... non... non... juste ciel!... — s'écria Létorière en reculant effrayé , et en s'enveloppant plus étroitement encore dans son manteau.

M"^ de Soissons , au comble de Fétonnetnent, le regardait en silence.

— Julie... Julie... pardon... si je m'éloigne ainsi de vous... mais apprenant la maladie du roi , apprenant qu'il était abandonné de tous... je suis venu près de lui; je ne l'ai pas quitté d'un instant jusqu'à sa mort...

— Ah ! je comprends , — s'écria la princesse. — Cette terrible maladie est contagieuse, et votre dévouement vous coûtera peut-être la vie... nous coûtera peut-être notre bonheur !

— Non, non, rassurez-vous, Julie,... tout espoir n'est pas perdu... Quoique souffrant,

j'ai voulu vous voir pour vous ôter toute inquiétude, pour vous dire que mon procès était gagné,... et que maintenant aucun obstacle ne s'opposait plus à notre bonheur...

— Aucun,... aucun autre que la mort , peut-être ! — s'écria la princesse aveO désespoir. — Mon Dieu!... mon Dieu!... dans quelle effroyable inquiétude je vais vivre !

— Rassurez-vous.. Madeleine Landry tâchera de venir donner chaque jour de mes nouvelles à Marthe... Vousle voyez,... je ne suis pas gravement malade, puisque je suis venu,... — dit le marquis d'une voix faible.

— Je ne pourrai jamais vivre dans une si mortelle inquiétude, — reprit la princesse,— je fuirai avec vous... cette nuit^ même.

— Julie,... c'est impossible,... rien n'est* préparé pour cela... Au nom du ciel, attendez,... ne compromettez pas notre avenir par une démarche précipitée...

— Mais je vois bien , moi , que vous êtes horriblement souffrant... Je ne vous laisserai pas seul dans un tel état... c'est impos-

l'abbaye. 280

sible. L'énergie, le courage ne me manquent pas : où vous avez passé, je passerai,.. Une fois sortie d'^ici, j'irai me mettre sous la protection du bailli de Solar. On n'osera pas m'arracher ouvertement de l'asile que j'aurai choisi chez l'ambassadeur de Sardaignc. Mais au moins là... chaque jour... chaque heure, je saurai de vos nouvelles.

— Encore une fois , Julie ,... cela est impossible , — dit Létorière en se soutenant à peine et en s'appu) ant sur un des supports de la tombe de M'^'^ d'Egmont.

— Et vous croyez, — reprit M"^ de Soissons avec exaltation , — vous croyez que pendant cinq ans je vous aurai suivi pas à pas avec toute la sollicitude d'une mère... que j'aurai bravementdutté coutr^le vœu de ma famille pour aujourd'hui vous abandonner souffrant, presque mourant, sous je ne

.sais quel prétexte de convenances... Non, non, cet amour est trop pur et trop saint pour craindre de se montrer le front hauf.

— Julie... Pardonnez-moi,.. — murmura Létorière en tombant sur une des marches de la tombe. — Je ne vous ai pas tout dit.

I \RT Vit Vf.MKT.,

— Mon Dieu... mon Dieu... 11 se trouve mal*..

— Silence! . . . Julie. . . une dernière prière. . . que je sente vos lèvres sur mon front.

— Mais il va mourir ! î mais il meurt ! Charles !... mon Charles!... s'écria la princesse désespérée en s'agenouillant auprès du marquis, toujours si étroitement enveloppé dans son manteau , que ce fut en vain que M"^ de Soissons chercha sa main.

— Je ne vous ai pas dit... que le baron d'Ugeon m'avait appelé en duel... — continua Létorière d'une voix de plus en plus affaiblie.

— Un parent de la maréchale ! . . . Ils l'ont assassiné... traîtreusement assassiné !,..

— Non... je me suis battu... ce matin... avec lui. . . il s'est loyalement conduit. . . et j'ai reçu... dans la poitrine... une blessure... Julie... — ajouta le marquis d'une voix éteinte^ — j'ai voulu vous revoir... Adieu... Cette bague... vous savez... vous la reprendrez... Fotre regard m'aura suivi partout.», jusqu'à la mort, . . Mon Dieu , pardonnez-moi ! . . . je me croyais assez fort pour ne mourir que demain... Julie... encore... Adieu...

l'abbaye. 291

Et Létorière mourut en prononçant ce dernier mot.

On lit ces lignes dans les Souvenirs de M"'^ la marquise de Créqiiy : — <c La prin- <( cesse Julie , pauvre malheureuse enfant , <( n'a jamais revu son bel ami , M. de Lé- «( torière... Ses. plaies s'étaient rouvertes, <c et tout le sang qui lui restait s'écoula u pendant la fin de la nuit... Il expira sans u nul secours , et le lendemain matin il fut <c trouvé mort sur les dalles du cloître.

(( C'était peut-être sur la pierre qui couu vre la tombe de ma pauvre amie, mate dame d'Egmont. Ayant été élevée à l'abu baye de Montmartre , elle avait sollicité <c comme un bienfait d'être inhumée auprès u de M°^® de Vibraye , son amie d'enfance et ' dignitaire de cette maison.

u On étouffa cette horrible affaire. — Ce ca- «t davre était magnifique ; on l'enveloppa

u d'un suaire ; on le fît rapporter dans son u lit 5 et Ton dit que M. de Létorière était <( mort de la petite vérole. j>

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