LE SOUPER. 16Ô
«liassais dans la forêt Noire ; mais enfin, mon hôte, tel mauvais que soit votre lit , il vaudra mieux que ce sol battu comme une aire.
— A demain matin donc , mon hôte , je sonnerai moi même le réveil, — dit le marquis, — mais en attendant laissez-moi sonner fe bonsoir, baron. — Et Létorière, prenant au mur la trompe du châtelain , sonna cette dernière fanfare avec une telle perfection, avec un tonde chasse si franc et si puissant , que le baron , enthousiasmé , s'écria :
— Depuis trente ans que je chasse, je n'ai jamais ouï une trompe pareille !
— C'est tout simple, baron, c'est que vous n'avez jamais pu bien vous entendre a ousmême; AOtre trompe est trop juste, pour que vous ne soyez point un passé maître dans cette noble science... Mais à demain, baron; bonne nuit! Et surtout ne rêvez ni d'eau, ni de vin aisfre. ni de bouteilles vides.
— A demain, marquis!
Et le baron, appelant Selbitz, lui ordonna de conduire son hôte dans la chambre aux rats , dont on connaît la description ; seulement un grand feu v était alhimé.
164 l'art de PLATRE.
Létorière , fatigué de la journée , s'endormit bientôt profondément, et le châtelain l'imita , après avoir plusieurs fois répété à Selbitz, à Erhard, en leur donnant ses ordres pour le lendemain, qu'il était dommage que ce jeune gentilhomme fût Français , car il était bien digne d'être né en Germanie.
Les confideDces.
Le lendemain , à son réveil , le baron apprit par Selbitz que le marquis était parti au point du jour avec Erhard Trasches, pour aller au bois , et avait chargé le majordome de présenter ses excuses au châtelain.
— Qui se serait pourtant attendu, d'après la réputation du marquis , à trouver en lui un si rude chasseur et un si rude buveur ,
Selbitz ! Car sais-tu bien qu'hier il m'a tenu tête à table, et que nous avions vaillamment vidé nos vidrecomes? — dit le châtelain.
— Oui , monseigneur , et il a gagné la chambre aux rats d'un pas aussi ferme que s'il n'avait bu que du petit-lait à souper.
— Allons , allons , — dit le baron en recevant des mains de son majordome ce qui lui était nécessaire pour s'habiller pour la chasse , — allons , Selbitz , il faut avouer qu'après tout ce marquis est un brave et digne gentilhomme , avec cela d'une gaieté qui vous réjouit le cœur ! Quels bons contes il nous faisait!... Je voudrais bien le voir passer quelques jours au château; car c'est, sur ma foi, un agréable compagnon. Quoiqu'il y ait plus de vingt ans de différence entre nous deux , il me semble que nous sommes liés depuis des années ; enfin , si ce n'était pas une connaissance d'hier , je dirais... et du diable si je sais pourquoi, Selbitz, je dirais que je ressens de l'amitié pour lui ; ma foi , vivent les caractères francs et ouverts ; il n'y a rien de tel !
Après avoir mangé à la hâte une tranche
de venaison froide , une jatte de soupe à la bière , et bu deux pintes de vin du Rhin , le baron monta à cheval et arriva bientôt au rendez-vous qu'il avait donné à Erhard Trusches, dans un des carrefours de la forêt.
Il y trouva le piqueur, son valet et sa meute.
Erhard Trusches semblait triste et absorbé ; le baron, surpris de ne pas voir Létorière au rendez-vous , s'informa de lui à Erhard.
Après un moment de silence , Erhard dit d'un air à la fois timide et inquiet : — Monseigneur connait-il bien son hôte ?
— Que veux-tu dire , Erhard ? — s'écria le baron. — Où est le marquis? Ne t'a-t-il pas accompagné ce matin pour faire le bois ?
— Oui , monseigneur ; c'est pour cela que je vous demande si vous êtes sur de lui... Tenez, monseigneur, cela me portera malheur d'avoir plaisanté hier à souper sur Je bénédicité!
— Ah çà , t'expliqueras-tu?
— Je veux dire , monseigneur... — et Er
hard ajouta à voix basse et presque eu tremblant : — que je crains bien que celui que vous appelez votre hôte^ ne soit celui qui apparaît quelquefois au clair de lune , dans les carrefours solitaires de la forêt , pour offrir aux chasseurs désespérés, trois balles... une d'or, une d'argent et une de plomb... et le tout au prix de leur âme ! — ajouta Erhard d'un air sombre et effrayé.
— Ah çà ! tu prends mon hôte pour le diable , maintenant ! — s'écria le baron en haussant les épaules avec dédain. — Allons , ton coup du matin t'a renversé la cervelle, vieux Erhard !
Le piqueur secoua la tête. — Alors, monseigneur , expliquez-moi comment il se fait que celui que vous appelez votre hôte , que celui qui n'est jamais venu dans cette forêt , la connaisse aussi bien que moi ?
— Comment cela? — reprit le baron trèsétonné.
— Ce matin au point du jour je suis parti avec lui. — Maître Erhard, m'a-t-il dit, si tu veux me prêter un limier, nous nous partagerons la quête de la forêt. Je parcourrai
les enceintes du Prieuré , de la Chapelle-àl'Ermite , du Sapin-Foudroyé et de la Mare- Noire...
— Il t'a dit cela ? — reprit le baron stupéfait.
— Comme je vous le dis , monseigneur , et il a ajouté : — J'ai bon espoir de détourner un dix-cors, car la demeure de la Chapelleà-l'Ermite est très-bonne pour le cerf... Toi, maître Erhard , de ton côté , tâche de détourner un sanglier. Dans les forts d'Henrichs, il y en a toujours, tant ils sont fourrés d'épines. De la sorte , le baron aura le choix entre le pied et la trace '... — Mais , monsieur le marquis , lui ai-je dit tout ébahi , vous connaissez donc bien notre forêt ? vous y avez donc souvent chassé ? — Je n'y ai jamais chassé , me dit-il , mais je la connais aussi bien que toi... Allons , bonne chance, maître Erhard ; — m'a-t-il répondu , et làdessus il a disparu sous le bois , en emmenant le pauvre Moïek, notre meilleur limier, qu'il va peut-être changer en loup-cervier
ï Pied de cerf, — trace de sanglier.
170 l'art de PLATRE.
OU en bête à sept pattes , par ses maléfices diaboliques.
Le baron n'était nullement superstitieux ; mais il ne comprenait rien aux discours d'Erliard , qu'il savait trop grave et trop respectueux pour se permettre une plaisanterie à son égard. Néanmoins il ne pouvait admettre que le marquis fût doué des connaissances topographiques dont parlait le piqueur.
— Et toi , qu'as-tu dans la quête ? — demanda-t-il à Erhard.
— Celui que vous appelez votre hôte m'a porté malheur , monseigneur... Je n'ai rien.
— Rien ! Comment rien ! . . . Mais c'est la première fois depuis deux ans que tu n'as rien au rapport ! et un jour où nous devons chasser devant un étranger , encore !
— Où le mauvais esprit peut , les hommes ne peuvent rien , monseigneur , — dit Erhard d'un air grave. — Celui que vous appelez vôtre hôte n'a qu'à sonner de sa trompe, et tous les animaux de la forêt viendront à lui comme l'oiseau vient au serpent.
— Allons , va au diable , vieux fou ! — s'écria le châtelain avec dépit.
— Je n'irai pas loin pour cela , monseigneur , — murmura-t-il à voix basse , en montrant Létorière qui sortait d'un taillis en tenant le vieux Moïek en laisse.
— Vivat , baron ! — s'écria Létorière , — si le cœur vous en dit , vous pouvez courre un dix-cors, et frapper à ma brisée, de la Chapelle. A la largeur de ses pinces, je parierais qu'il est de ces gros cerfs à chanfrein blanc et à jambes blanches ; le roi de France en a quelques-uns de semblables dans son domaine de Chambord : je reconnaîtrais leur pied entre mille. Ils sont d'un magnifique corsage.
— Vous avez bonne chance , marquis, — dit le baron : — mais vous êtes sorcier.
— Ce n'est pas moi qui suis sorcier, baron , c'est votre limier qui est excellent. C'est à lui que je dois mon cerf. Quant à toi , mon brave Erhard , — ajouta-t-il en se tournant vers le piqueur , — si tu l'avais eu au bout de ton cordeau , tu aurais fait ce que j'ai fait. Ah çà ! baron , à cheval , à cheval ! Il y a une bonne lieue d'ici à ma brisée , et les jours de no^ embre sont courts. Tiens , voilà
ton limier, Erhard. — En même temps ie marquis mit un louis dans la main du veneur.
Mais celui-ci , profitant du moment où le marquis ne pouvait le voir, jeta la pièce comme si elle eût été rougie au feu , et du bout de sa botte il la cacha sous des feuilles sèches.
— Belle monnaie d'enfer , — dit-il tout bas , — si je t'avais mise dans ma poche , dans un quart d'heure , au lieu d'une pièce d'or, j'y aurais eu une chauve-souris rouge ou une grenouille noire. — Puis le piqueur prit le cordeau de son limier avec autant de précaution que si le marquis avait eu la peste ; . . . et regarda son chien avec un attendrissement inquiet , le croyant à tout jamais maléficié.
Après avoir mis ses bottes fortes par dessus ses guêtres de daim , le marquis monta la vieil Elphin , et le baron remarqua avec un nouveau plaisir que son hôte était un excellent cavalier.
— Baron... — s'écria Létorière en arrivant dans une enceinte de la forêt. .. — voici ma brisée... faites découpler, je vais entrer
dans le fourré avec trois ou quatre de vos plus vieux chiens pour attaquer. . .
— Un moment , — dit le baron d'un air grave , — vous passez pour un sorcier aux yeux d'Erhard Trusches ; il chassera mal s'il vous prend pour le diable , car il pensera plus à son âme qu'à la voie du cerf. . .
— Comment? — Expliquez-vous , baron.
— Viens ici , Erhard , — dit le châtelain. Le piqueur s'avance d'un air inquiet et
craintif.
— N'est-il pas vrai , — continua le châtelain , — que tu ne comprends pas comment mon hôte , qui n'est jamais venu dans cette forêt , la connaît si bien ? Comment il sait que l'enceinte de la Chapelle-à-l'Ermite est la meilleure demeure du cerf, et qu'il faut placer les relais à la Croix-Blanche et à la lisière de la plaine du Prieuré ?
— C'est la vérité, — dit Erhard à voix basse... — Les hommes ne peuvent pas en savoir si lono...
— Et du diable si j'y comprends moimême quelque chose , marquis , — dit le baron.
Après avoir haussé les épaules en souriant, le marquis tira de sa poche un petit livret recouvert de cuir, et s'avança vers Erhard. — Tiens... , vieux sanglier , voici mon grimoire.
Le piqueur recula d'un air effrayé.
Le marquis ouvrit le livret et déploya sur l'arçon de sa selle une carte forestière spécialement destinée à la vénerie impériale , et sur laquelle les enceintes , les routes , les sentiers , les demeures et les passées des animaux étaient scrupuleusement indiqués et raisonnes.
— La carte de la vénerie impériale !... — s'écria le baron. J'aurais du m'en douter... \m\i\ le mystère expliqué ; mais il faut unr admirable perspicacité, une rare habitude de la chasse , pour en faire un tel usage. Ah! marquis... marquis... vous n'avez pas votre second. . . en Europe. . . Donner à courre la première fois qu'on quête dans une forêt. . . c'est ce que j'ai vu de plus fort ! Comprendstu maintenant, vieux fou?. . . — dît le baron au piqueur ; — c'est à se mettre à genoux Ae~ vant le marquis... notre maître à tous !
— Oui, oui, monseigneur, je comprends ; et Dieu soit loué , car il aurait pu arriver un grand malheur... — En disant ces mots, Erliard prit son tire-bourre et déchargea sa carabine.
— Que fais-tu là... Erhard? dit le baron.
— Le piqueur montra au baron une balle noire sur laquelle une croix était tracée, — et lui dit : — A la première enceinte j'aurais pourtant envoyé cette balle charmée dans le corsage de M. le marquis que je prenais pour le diable... le vieux Ralph dit qu'il n'y a rien de tel pour conjurer les sorts.
— Malheureux ! . . . — s'écria le baron .
— Il a raison, — dit Létorière avec le plus grand sang-froid ; — mais tu as oublié . Erhard, qu'il faut, pour que le charme soi( complet, avoir trois pièces d'or dans sa poche gauche , afin que le diable ne puisse pas entrer dans votre bourse, — et le marquis jeta trois louis à Erhard qui , cette fois , ne les ensevelit pas sous des feuilles...
Le cerf attaqué fut bientôt sur pied.
Il est inutile de décrire les divers incidents de cette chasse, durant laquelle Léto-
jordome, — c'est comme le ministre de BIumenthal... ; mais le révérend ne les commençait guère qu'au huitième vidrecome... Vous souvenez-vous, monseigneur..., la bonne histoire qu'il nous a dite sur la gaillarde meunière du Val aux Primevères ?
— Tais-toi donc, et écoute, — dit le châtelain qui reprit tout haut : — Parlez, parlez, marquis... Allons, buvons à vos confidences...
— Eh bien donc ! baron. . . , figurez-vous que mon procès me tourne la cervelle...
— Vraiment, marquis ! — dit-il tout haut.
— J'en étais sûr , — reprit-il à voix basse ,
— ce pauvre garçon voulait s'étourdir...
— Vrai comme voilà mon verre vide... , je ne voulais pas vous dire cela , baron... , mais vous êtes mon ami..., je dois tout vous confier... ; apprenez donc que j'ai fait une visite à mes juges...
— Ah bah ! — dit le baron assez satisfait de l'expansion involontaire de son hôte, et très-curieux de surprendre peut-être le secret de ses démarches, — vous avez vu vos juges?...
— Oui..., baron... ; d'abord un nommé... nommé... Spectre,,.
— Vous voulez dire Sphex, marquis !
— Sphex ou Spectre... , ça m'est égal... Mais , mille carabines ! baron , laissez-moi rire..., quoique ça soit d'un de \ os confrères...; mais ça n'est pas de ma faute, je fais autant de cas d'un savant en us,,, que d'un verre cassé, ou d'un cheval fourbu...
— Vous avez raison, marquis, vous n'êtes pas fait plus que moi pour respirer l'odeur des bouquins...
— Figurez-vous donc..., baron..., que ce vieux Spectre, j'aime mieux l'appeler Spectre parce que ça dit son nom et sa figure.... a eu l'insolence de me demander au bout de deux minutes d'entretien si je parlais latin !
— Vous . . . , marquis . . . , vous , parler latin ! — dit le baron en partageant l'indignation du marquis. — Ah çà! où avait-il mis ses lunettes? Est-ce que vous avez l'air de quelqu'un qui parle latin? A-t-on vu un vieil impudent pareil ? Pour qui diable vous prenait-il *>
— Vous sentez , baron , qu'on ne peut pas s'entendre dire cela de sang-froid... même par son juge... Ah çà, lui dis-je, estce que j'ai l'air d'un rat rongeur de vieux livres ? d'un buveur d'encre ? d'un cuistre ? Parler latin ? mille diables î Si je ne venais pas pour vous demander votre appui pour mon procès... je vous ferais voir comment je traite ceux qui me disent que je parle latin î
— Bien touché , mon hôte !... , j'aurais donné cent florins pour avoir assisté à cette scène, — dit le baron en riant aux éclats.
— Alors le docteur m'a déclaré tout net qu'il n'avait rien à me dire sur mon procès^ et que je pouvais considérer ma cause comme perdue parce que j'étais connu...
Mille morts! baron... j'étais connu!!! c'était trop, il m'avait déjà demandé si je parlais latin... Je n'ai pu me maîtriser et je lui ai franchement .proposé un coup d'épée...
— A Sphex un coup d'épée !... — reprit le châtelain en riant à perdre haleine , — le vieux singe a du être impayable...; et qu'at-ildit?
— Il n'a rien dit du tout ; il a levé les mains au ciel et a disparu comme par enchantement derrière une pile de gros livres; alors je m'en suis allé..., me doutant bien que le docteur me garderait rancune ; et du diable si je sais pourquoi , car on peut échanger un coup d'épée et être amis malgré cela...
— Il est d'une naïveté rare, — dit tout bas le châtelain, — il faut qu'il s'abuse singulièrement sur ses manières et sur son extérieur.
Létorière reprit : — Il me restait à voir le conseiller Flacsinfîngen : j'arrive chez lui , je le demande , on me met face à face avec une vieille sorcière vêtue de noir , qui aurait pu passer pour la femelle du savant, tant elle était sèche et maigre , — elle tenait pardessus le marché une Bible à la main. — J'ai affaire au conseiller et non pas à sa femme, — dis-je au laquais. — Moi ou le conseiller , c'est tout un, — reprend la sorcière -, — ditesmoi, monsieur, ce que vous avez à dire à mon mari. — Alors, baron, moi qui ne manque pas d'adresse, j'imagine un moyen pour
faire fuir la femme et faire venir le mari.
— Voyons , marquis ? — dit le châtelain , en ajoutant tout bas : — Quand celui-là sera fin et adroit , je boirai de Feau pure... : c'est rude et noueux comme le chêne, mais franc comme Tosier. — Eh bien ce moyen, marquis ?
— Mille diables ! madame, dis-je à la conseillère, ce que j'ai à dire au conseiller est trop cru pour vos chastes oreilles ; c'est un procès réservé pour le huis-clos. — Dites toujours, monsieur. — Alors, baron , je me mets à lui raconter un conte de caserne qui aurait fait rougir un pandour.
A cette nouvelle facétie, le baron eut un nouvel accès de gaieté, et s'écria: — Un conte de caserne!! à la prude et dévote Flacsinfingen ! . . . Je donnerais , le diable m'emporte , mon limier Moïek pour avoir assisté à cette scène-là. Et qu'a-t-elle dit?
— Elle est devenue rouge comme une écrevisse, m'a appelé insolent et m'a fait signe de sortir.
— Si c'est comme cela que vous procéder pour intéresser vos juges à votre cause.
LES CONFIUEx^CES. 187
mon hôte, je vous en fais mon compliment ,
— dit le châtelain.
— Et que diable voulez-vous que je trouye à dire , moi , à un savant et à une vieille prude? On ne se refait pas !
— Certes non, — murmura le baron, — le pauvre garçon est comme moi , il aurait bien de la peine à s'accoutumer au jargon d'un docteur et au bavardage d'une vieille femme.
— Il ne me restait plus que vous à visiter, baron. Je vous ai visité...; vous êtes un brave... et j'ai peur de vous ennuyer de mes affaires. . . , mais ce procès. . , si vous saviez. . . si je le perdais... J'ai l'air comme ça insouciant, mais tenez, si cela était..., si je le perdais ! — s'écria Létorière avec énergie ,
— je n'y survivrais pas ; je prierais mordieu ! sainte Cartouche d'avoir pitié de moi.
Après avoir laissé échapper son sinistre secret, Létorière sembla rassembler ses idées, passa sa main sur son front, et regardant autour de lui d'un air étonné :
— Ah çà, où diable suis-je?... Vous êtes là, baron?.,. Allons, allons..., votre vin du
Rhin est capiteux en diable, mon hôte; j'ai dormi, je pense... — Et le marquis abaissait malgré lui ses paupières qui semblaient alourdies.
— Vous n'avez pas dormi , mais vous en avez, je crois , bien envie , mon hôte... , et votre coupe est pleine.
— Alors videz-la pour moi, baron;...
car... le procès..., le cerf..., aujourd'hui... Ah! ... au diable le procès. . . , vive la chasse! . . A boire ! ... à vous, baron ! . . . — Et Létorière feignit de tomber assoupi la tête sur ses deux bras.
— Il refuse de boire , je suis vainqueur î — s'écria le châtelain ; et aussitôt il appela Selbitz et Erhard, autant pour constater son triomphe sur le Français que pour leur ordonner de l'aider à monter dans la chambre aux rats.
Létorière, dont la tête était aussi calme (jue celle du baron , se prêta à l'aide qu'on lui donnait, sembla monter machinalement l'escalier qui conduisait à la chambre, et tomba lourdement sur son grabat.
Le baron se trouvait dans un étrange em-
barras. S'il s'intéressait profondément à Létorière, surtout depuis que ce dernier lui avait laissé croire qu'il ne survivrait peutêtre pas à la perte de son procès , le bon châtelain avait aussi formellement promis sa voix aux princes allemands, dont il croyait les droits plus fondés. Pour accorder son désir d'obliger le marquis avec sa parole déjà donnée, le baron eut recours à un singulier compromis : — Du caractère dont je connais Sphex et Flacsinfingen , d'ailleurs très-partisans des princes, — se dit-il , il est hors de doute qu'ils voteront tous deux contre ce pauvre Létorière , surtout après l'algarade qu'il a faite au savant et à la conseillère. Or leur hostilité assure le triomphe de la partie adverse du marquis. Maintenant, pourvu que cette partie gagne, qu'importe que ce soit à l'unanimité ou à la majorité de deux voix contre une ? Tout ce que je veux, moi , c'est pouvoir, sans manquer à ma conviction, renvoyer ce pauvre marquis avec de bonnes paroles et une preuve de mon amitié ; car je n'aurai jamais le courage ne dire non à un si brave et si jovial compagnon. '
Cette résolution prise , le châtelain attendit avec impatience le réveil de son hôte, et lui annonça qu'ayant réfléchi toute la nuit à son procès, sa conviction s'était modifiée , et qui lui donnait sa parole de voter pour lui.
Létorière, après avoir mille fois remercié le baron , repartit pour Vienne. Quoi qu'il eut dit au châtelain , le marquis n'avait encore vu ni le conseiller Sphex ni la femme du conseiller Flacsinfingen.
Le docteur Sphex.
Le docteur Aloysius Sphex habitait une maison très-retirée, située au fond d'un des faubourgs de Vienne. De lourds barreaux garnissaient les fenêtres; d'épaisses lames de fer augmentaient encore la solidité d'une porte basse et étroite, fermée par une forte serrure.
11 fallait bravement passer entre deux
énormes chiens des montagnes , enchaînés derrière cette porte, pour arriver à une petite cour intérieure où l'herbe croissait de toutes parts, et qui conduisait à la cuisine. Dans cette pièce froide et nue se tenait la vieille ménagère du docteur, accroupie près de deux tisons éteints.
Le docteur habitait au premier étage une vaste bibliothèque poudreuse , en désordre, encombrée d'in-folio qui semblaient n'avoir pas été ouverts depuis longtemps. Une haute fenêtre à petits vitraux, encadrés de plomb et à demi cachés par un pan de vieille tapisserie , jetait dans cette retraite un jour douteux et rare. Une vaste cheminée à colonnes torses en pierre, et à manteau sculpté, avait été transformée en corps de bibliothèque , car le docteur n'allumait jamais do feu, dans la crainte d'incendier ses livres.
Afin de se garantir du froid piquant de l'automne, le conseiller s'était imaginé de se retrancher dans une vieille chaise à porteurs , qu'il avait fait placer au milieu de son cabinet d'étude : fermant les glaces de
ce meuble , il se trouvait ainsi assez commodément établi pour lire et pour écrire.
Le docteur Sphex, petit vieillard maigre , frêle, aux sourcils épais, aux yeux perçants, au sourire caustique, à la mâchoire inférieure très-proéminente, aux pommettes ridées, avait une physionomie singulièrement sardonique et maligne.
Lorsque deux heures sonnèrent à son antique pendule de marqueterie , le conseiller sortit de sa chaise avec une précision presque automatique.
Il portait un vieil habit noir fort usé ; il s'enveloppa d'une sorte de houppelande grise, mit un chapeau à larges bords sur sa perruque rousse , et, pour mieux assujettir sa coiffure, il se servit d'un mouchoir à carreaux, ployé en triangle , dont il renoua les deux pointes sous son menton.
Après avoir mis ses lunettes dans une de ses poches , et dans l'autre un précieux Elzevir, petit volume relié en chagrin noir , le docteur Sphex prit sa canne et se prépara à sortir.
Mais comme si une réflexion soudaine lui
fût venue, il retourna sur ses pas, traversa la bibliothèque, et entra dans une autre pièce dont il ferma soigneusement la porte derrière lui. S'approchant alors de la boiserie, il toucha un ressort , une coulisse joua, et le renfoncement de la muraille laissa voir un coffret de fer.
Les yeux du vieillard rayonnaient de joie ; il prit une clef suspendue à la chaîne de sa montre, ouvrit le coffret , et en tira avec un religieux respect une boîte de cèdre plate et oblongue. Elle contenait un manuscrit de format in4° sur vélin. La forme des caractères de récriture était celle employée au dixième siècle ; les titres et les lettres capitales étaient dorés et ornés de vignettes.
Après avoir contemplé ce manuscrit avec le regard avide, inquiet et insatiable que l'avare plonge dans son trésor , le docteur Sphex remit sa boîte en place , ferma le coffret, et ajusta en dedans de la porte secrète un ressort destiné à faire jouer la batterie d'un pistolet chargé. Cette arme invisible devait punir l'audace de celui qui aurait voulu porter une main imprudente et sacri-
lége sur ce précieux monument de calligraphie.
Ainsi rassuré sur l'existence et sur la conservation de son bien le plus cher , le conseiller sortit pour faire sa promenade accoutumée.
En passant devant la cuisine de sa ménagère, il lui dit d'un air bourru :
Si le marquis français revient encore à la charge, que je sois chez moi ou non , diteslui toujours que je suis absent.
— Il est encore revenu ce matin, monsieur.
— C'est bon, c'est bon ; qu'ai-je besoin de voir cet étourneau, ce muguet, ce beau fils, qui non pudet ad morem discincti vivere Nattœ \
Le vieillard se dirigea vers une petite vallée située derrière la ville, appelée le Creux des Tilleuls.
De même que certains amateurs dédaigneusement exclusifs n'admettent qu'une
' Oui n'a pas honte de vivre comme un Natta (vaurien célèbre).
école de peinture et n'admirent qu'un maître de cette école , le docteur Spliex s'était passionné pour les Satires de Perse ^ et mettait cet ouvrage au-dessus de tous les autres poëmes latins de l'antiquité.
Non-seulement il possédait toutes les éditions de cet ouvrage, depuis la plus rare édition pfinceps de Brescia (14^70) jusqu'à la plus moderne, celle de Homs (1770); mais il avait acquis à un très-haut prix le manuscrit dont on a parlé , et qu'il considérait comme un trésor inestimable.
Le conseiller avait traduit , commenté Perse, et le commentait journellement encore ; à force de se pénétrer de l'esprit de cet auteur , il avait fini par s'en assimiler tellement les pensées , qu'il s'appliquait continuellement à lui-même et aux autres des citations empruntées à ce satirique stoïcien.
Son admiration touchait à la monomanie.
De même que sur un brin d'herbe ou dans une goutte d'eau le microscope révèle aux yeux de l'observateur des mondes inconnus, l'imagination exaltée du docteur trouvait ,
SOUS les plus simples paroles de ce poëte , les significations les plus profondes.
Le conseiller s'achemina donc à pas lents vers le lieu de sa promenade quotidienne ; il s'approchait de l'arbre renversé qui lui servait ordinairement de siège, lorsqu'il entendit parler à haute voix...
Contrarié de trouver sa place prise , le docteur s'arrêta derrière un buisson de houx.
Mais que devint-il, lorsqu'il entendit une voix pure et suave réciter, avec l'accentuation la plus savamment prosodique et la plus finement expressive, ces vers de la première satire de Perse :
0 curas hominum ! ô quantum est in rébus inane! ^
Le conseiller suspendit sa respiration, écouta, et lorsque la voix s'arrêta, il s'avança brusquement pour voir quel était l'étranger qui semblait si bien goûter son auteur de prédilection.
ï Quels soins occupent rhomme! oh ! que de vanité dans la vie!...
Il vit un jeune homme très-négligemment vêtu ; plusieurs rouleaux de papier sortaient (les poches de son vieil habit noir ; il avait à côté de lui un assez volumineux in-quarto. Tout l'extérieur de Létorière, car c'était lui, donnait enfin l'idée la plus juste d'un pauvre poëte : étroite cravate de grosse toile , vieux feutre rougi de vétusté, visage pale et légèrement famélique , rien ne manquait à cette autre transfiguration.
A la vue du vieux conseiller , le marquis se leva respectueusement.
— N'est-ce pas, jeune homme, que notre Perse est le roi des poètes ? — s'écria vivement Sphex, en frappant du plat de sa main sur l'Elzevir qu'il venait de tirer de sa poche, et en s'approchant d'un air radieux vers Létorière.,
— Monsieur, — dit le marquis d'un air étonné, — je ne sais...
— J'étais là , j'étais là derrière cette touffe de houx ; je vous ai entendu réciter le commencement de la première satire de notre poëte, de notre dieu 1 Car, par Hercule, jeune homme! je vois que vous l'appréciez
LE DOCTELR SPHEX. 199
comme moi : jamais Toscan n'a dû prononcer avec plus de pureté que vous Tinimitable poésie de notre commun héros ; et franchement, mon vieux cœur est tout réjoui de cette rencontre aussi heureuse qu'inespérée.'
Hune, Macrine,diem numera meliore lapillo ' ,
s'écria le vieillard , et il tendit cordialement la main à sa nouvelle connaissance, après avoir emprunté cette citation à son auteur chéri.
— Si ce n'était prétendre trop, monsieur, — répondit Létorière avec humilité, — j'oserais vous répondre :
Non equidem hoc dubiles, amboriim fœdere certo. Consentire dies, et ab uno sidère duci 2.
I Marquez ce jour, Macrin , avec la pierre favorable.
^ N'en doutez pas , les dieux ont voulu nous lier par des rapports certains , et nous donner la même constellation pour guide.
— Bravo ! mon jeune ami, impossible de répondre avec plus d'esprit et plus d'à-propos. Il faut que vous connaissiez mon Perse, mon inimitable stoïque, aussi bien que je le connais ; mais ce que vous avez, et ce qu'hélas ! je n'ai pas, c'est cette belle et harmonieuse prononciation toute musicale qui m'a transporté ! Aussi , — ajouta le conseiller en hésitant, — si je l'osais, je vous demanderais, au nom de notre commune admiration, de me dire encore une fois le premier vers de la troisième satire.
— Avec plaisir, monsieur, — dit en souriant Létorière. -
Hœc cedo, ut admoveain lemplis et farre litabo ^
— De mieux en mieux , — s'écria le savant en frappant dans ses mains. — Mais à propos de cette citation, quelle signification donnez-vous à far? — Et le docteur attacha un regard presque inquiet sur le jeune
» Puissé-je apporter au temple cette offrande, et Torge suffira pour faire agréer ma prière.
homme dont il voulait mettre la science en essai par cette question.
— Selon ma modeste expérience , — répondit bravement le marquis, — far signifie la graine dont on fait la farine , et, contrairement à l'opinion de Casaubon et de Scaliger, je crois que cette expression s'applique non au pain, mais au blé , à Torge, à toutes espèces de grains, en un mot ; car vous le savez, monsieur , le far était avec le sel la plus commune des offrandes ; c'est elle , je crois , que Virgile désigne par ces mots : fruges salsœ,,. salsa mola,.,, c'est donc, en manière d'humble hommage à notre commune divinité, monsieur , que je vais dire les vers qui vous plaisent. — Puis Létorière récita généreusement la satire tout entière, en donnant à sa voix harmonieuse une expression tour à tour si fine , si mordante ou si énergique , que le docteur Sphex enthousiasmé s'écria :
— C'est qu'il ne laisse rien échapper ! pas une nuance ! pas une intention ! Il ne s'arrête pas à la surface des mots ! il les scrute, il les creuse, il les traverse , il pénètre sous
cette écorce brillante, et en fait ressortir le sens profond et caché... Jeune homme...
jeune homme... , — ajouta Sphex en se levant, — hommage à vous , car lire ainsi , c'est traduire ! Traduire ainsi, c'est s'assimiler tellement l'esprit de l'original , que c'est presque substituer l'individualité de l'auteur à la sienne propre ! Or, je vous déclare qu'un homme assez heureux, assez rarement doué pour être individualisé avec Perse , mérite à mes yeux presque autant d'égards qu'en mériterait Perse lui-même ; je considère ce phénomène d'assimilation comme une sorte de parenté, de génération intellectuelle ! Or donc , touchez là , jeune homme... Sans l'immense différence d'âge qui nous sépare, je dirais que nous sommes frères en intelligence , procréés du même père !
Le docteur Sphex avait parlé avec tant de véhémence et tant d'enthousiasme , que Létorière le regardait avec un profond étonnement, craignant de s'être trompé et d'avoir sous les yeux un monomane au lieu du conseiller aulique qu'il attendait.
LE DOCTEUR SPHEX. 20o
Le savant , interprétant différemment ce silence , dit au marquis : — Voyez un peu , j'agis comme un vieux fou... Je vous traite de frère, et je ne songe seulement pas à vous demander à quel savant latiniste j'ai l'honneur de parler.
— Mon nom est Létorière, monsieur, — dit le marquis en saluant.
— Létorière ! — s'écria Sphex en se redressant brusquement; — seriez-vous par hasard parent du marquis du même nom ?
— C'est moi qui suis le marquis de Létorière, monsieur.
— Vous?... vous ?... vous?... — dit le docteur sur trois tons différents. — Allons donc, c'est impossible. Le marquis de Létorière est, dit-on, aussi ignorant qu'une carpe, aussi léger qu'un papillon ; c'est un de ces beaux diseurs de fadaises, incapables de comprendre un mot de latin, et qui , en fait de Perse, ne connaissent guère que les étoffes de ce nom-là, — ajouta le conseiller , très-satisfait de cette détestable plaisanterie.
— Je vois avec peine qu'on m'a calomnié
près de vous, monsieur, — dit le marquis.
— En vérité, sérieusement, vous seriez M. de Létorière? — dit Sphex d'un air stupéfait.
— J'ai l'honneur de vous l'affirmer, moni sieur, — dit le marquis.
— Mais êtes-vous ici pour un procès ?. . . Répondez, monsieur... ; répondez, ne me trompez pas.
— Monsieur ! — dit le marquis , comme s'il eût été choqué de l'indiscrétion du conseiller...
— Pardon de ma vivacité, monsieur...
Si j'ai l'air si bien instruit de ce qui vous regarde, c'est que... — et le docteur hésita ; — c'est que j'ai quelques parents dans le conseil aulique , et je suis informé de tout ce qui s'y passe...
— Eh bien ! il est vrai, monsieur, je suis malheureusement ici pour un procès, — dit en soupirant Létorière.-
— Mais, mon jeune ami, — lui dit-il , — permettez-moi de vous dire que vous me semblez très - insouciant de vos affaires... Vous venez réciter des vers aux zéphyrs... ;
cradmirables vers , il est vrai : entre nous , ce n'est guère là le moyen de gagner votre procès... Croyez-moi , jeune homme, si la justice est aveugle , elle n'est pas sourde..., et il est mille moyens d'intéresser ses juges.
— Hélas! monsieur, j'ai vu mes juges..., et c'est parce que je les ai vus que je conserve peu d'espoir... Dans mon chagrin, je demande aux lettres des consolations et des enseignements, j'en demande surtout à mon poëte favori... Je cherchais la force de lutter contre le mauvais sort, en relisant ses vers. Ne trouvez-vous pas, monsieur, que sa poésie énergique, fière et sonore, doit ranimer les âmes affaiblies , ainsi que le bruit guerrier d'un clairon ranime les soldats découragés ?
Le savant fut profondément touché de l'expression à la fois simple et digne avec laquelle Létorière prononça ces derniers mots.
— Pardonnez à un vieillard, — lui dit-il, — l'intérêt qu'il vous témoigne ; mais ne vous exagérez-vous pas aussi les mauvaises dispositions de vos juges?... Avez-vous bien
fait ce qu'il fallait pour les intéresser à votre cause, avant d'en désespérer ainsi?
— Ceux de mes juges que j'ai vus, monsieur, ne pouvaient guère avoir de sympathie pour moi, et je ne devais pas d'ailleurs compter leur en imposer.
— Pourquoi cela, mon jeune ami?...
— Notre poëte pourrait au besoin vous répondre , monsieur :
Velle suum cuique est, nec veto vivitur uno
Hic satur irrigue mavult turgescere somno , Hic campe indulget ^..
— Je comprends , je comprends, — dit le conseiller en souriant de la juste et maligne application de ces vers ; — je sais qu'on dit de par Vienne que le conseiller Flacsinfingen aurait bien figuré parmi les gourmands convives du festin de Trimalcyon .
I Chacun son goût , aucun ne se ressemble ; celuilà préfère s'engraisser à table et dans les bras du sommeil ; celui-là aime les durs exercices du Champ de Mars.
et que le brutal châtelain de Henferester aurait pu lutter dans le cirque de Rome contre les bêtes sauvages ! En effet , vous , pauvre lettré, pauvre poète, pauvre rossignol au doux chant..., quels rapports pouviez-vous avoir avec cette panse inerte de Flacsinfingen, qui ne songe qu'à sa table? Qu'auriezvous pu lui dire, si ce n'est :
Ouœ tibi summa boni est ? Uncta vixisse patella Semper?... '.
Il en est de même de ce gladiateur, de cette brute de Henferester. . . , dont je ne puis voir le lourd et grand corps sans me rappeler ces vers de notre dieu :
Hic aliquis de gente hircosa centurionum Dicat : Quod satis est sapio mihi; non ego euro Esse quod Arcesilas aerumnosique Solones 2.
^ Pour vous le souverain bien quel est-il? de faire cbère lie tous les jours.
2 Mais j'entends un vieux bouc de centurion me répondre : J'ai autant de savoir qu'il m'en faut à moi ! j'ai bien besoin de devenir un Arcesilas ou un Solon morose î
— Eh bien ! vous avouerez, monsieur, — reprit le marquis en souriant, — que n'ayant en vérité pas autre chose à dire à mes juges, je ne devais guère espérer de les intéresser. Hélas !... je ne suis ni un coureur de forêts ni un gourmand... ; sans cela peut-être aurais-je éveillé quelque sympathie dans mes juges.
— Mais tous les conseillers ne sont pas des gladiateurs et des gloutons menés par leurs femmes , mon jeune ami. . .
At me nocturnis juvat impallescere chartis '.
— Ah ! monsieur. . . , tout mon malheur est de ne pas avoir de juges qui vous ressemblent...
— On m'avait pourtant parlé d'un certain docteur Sphex, — dit le conseiller en attachant un regard perçant sur le marquis, — d'un vieux bonhomme qui n'était pas sans lettres. . . , qui jugeait le matin et qui se livrait le soir à ses études chéries...
ï Mais à moi il me plaît de pâlir sur les livres.
His mane edictum, post prandia Callirhoë do * !
— Je me suis plusieurs fois présenté à la porte de M. le conseiller Spliex , monsieur , — dit Létorière , — et si ce que vous me dites est vrai , je le regrette doublement , car c'est peut-être le seul de mes juges auquel j'aurais pu inspirer quelque sentiment de bienveillance , ou dont j'aurais pu réclamer l'intérêt au nom de nos goûts communs.
— Par Hercule !... jeune homme, n'en doutez pas... ; mais tout n'est pas désespéré..., je connais assez cet original de Sphex : si vous voulez m'accompagner , je me ferai un plaisir de vous recommander , et même de vous présenter à lui.
— Comment pourrai-je , monsieur , reconnaître et mériter cette précieuse faveur ?
— Jeune homme , les gens comme vous et comme le conseiller Sphex sont rares ; et chacun doit gagner à la rencontre que je
I Un édit le matin à ces gens , et le soir Callirhoë (et le soir plaisir).
vous propose. Donnez-moi votre bras et marchons.
Le vieillard se faisait un malin plaisir de la surprise qu'il ménageait à Létorière ; celui-ci ne manqua pas en effet de se récrier sur la bizarrerie et le bonheur du destin , lorsqu'on arrivant au logis du conseiller celui-ci découvrit son incognito.
Au grand étonnement de la vieille Catherine, le docteur lui ordonna de mettre deux couverts , car le marquis n'avait pu refuser de partager le repas du conseiller , qui lui avait dit en manière d'allusion à la frugalité de sa vie :
Positum est algente catino
Durum dus , et populi cribro decussa farina » ;
ce qui fut d'ailleurs réalisé de tous points. Un anachorète se fiit à peine contenté des mets qui furent servis dans la bibliothèque par la vieille Catherine.
' On vous sert sur un plat ^lacé des légumes tout crus avec un pain de farine d'orge mal passée.
Le conseiller, de plus en plus enchanté de son hôte, lui lut ses traductions, ses commentaires; et, faveur inespérée, dernier terme et dernière preuve de confiance , lui montra le précieux manuscrit.
A cette vue, Létorière manifesta une admiration si passionnée , si jalouse, que le docteur commença à regarder son hôte d'un air inquiet, et se reprocha presque son imprudente confiance.
— Est-ce que vous habitez seul votre maison avec votre ménagère ? — dit tout à coup le marquis d'un air sombre , en serrant entre ses mains le précieux manuscrit, comme s'il eût voulu se l'approprier.
— Serait-il assez enthousiaste de Perse pour vouloir m'assassiner et me voler mon manuscrit ? — se demanda le conseiller avec une sourde terreur mêlée d'admiration ; et il s'approcha du pistolet que le ressort de la porte faisait mouvoir , et se prépara à une défense désespérée.
Mais le marquis , lui remettant le manuscrit entre les mains , d'un air égaré , s'écria : — Pour l'amour du ciel ! monsieur.
2i2 l'art de plaire.
cachez, cachez ceci !... Pardonnez à un insensé !
Et il sortit précipitamment de la chambre, en mettant ses mains sur ses yeux.
Le conseiller referma le secret et trouva son hôte assis d'un air accablé dans la bibliothèque.
— Qu'avez-vous, jeune homme ? — lui dit Je savant avec intérêt.
— Hélas ! monsieur , pardonnez-moi ! ... A la vue de ce manuscrit , une pensée infâme, monstrueuse, m'est venue. . . , malgré la sainte loi de l'hospitalité.
— Vous avez eu l'envie de me ravir mon trésor ?
Xétorière baissa la tête d'un air confus.
— Touchez là , mon jeune ami. Je vous comprends,... je ne vous comprends que trop, — dit le conseiller en poussant un soupir.— C'est un grand honneur que vous venez de rendre à notre auteur , et si vous saviez l'histoire de ce manuscrit... — Et après un moment de silence le conseiller ajouta : — Vous verriez que je dois excuser la terrible tentation dont vous n'avez pu vous défendre,
Malheureusement la confidence du conseiller s'arrêta là.
Les deux amis passèrent le reste de la journée à analyser à grand renfort d'érudition les jugements de Casaubon , de Koenig, de Ruperti, sur leur poëte favori. Ils y découvrirent des beautés cachées qui avaient échappé à tous les éditeurs.
Létorière , par un heureux hasard de mémoire, porta jusqu'à l'extase l'admiration de Sphex , en lui faisant remarquer que ce passage de la satire III : «c Les leçons de ce sage 'portique oit est peinte la défaite du Mède, n se rapportait à Zenon , chef du stoïcisme.
En un mot , dans ce long et savant entretien, Létorière, admirablement servi par ses souvenirs , par l'étude approfondie qu'il avait récemment faite de Perse , à la recommandation de Dominique, et par la surprenante flexibilité de son esprit, captiva complètement le docteur Sphex.
Cependant pas un mot du procès n'avait été dit de part et d'autre. Le marquis s'en taisait par prudence , le conseiller par embarras ; car quelque bien disposé qu'il fût
pour Létorière, il pensait avec amertume que sa voix ne suffirait pas pour assurer le gain de la cause de son jeune protégé.
— Quel dommage , — s'écria le conseiller, — que vous quittiez sitôt Vienne ! nous aurions passé de longues et délicieuses journées dans l'admiration toujours renaissante de notre dieu, et nous aurions dit comme lui :
Unum opus et requiem pariier disponimiis aml)0 , Atque vereciinda laxamus séria mensa i.
— Je sens cette privation comme vous , M. le conseiller. Malheureusement il faut sacrifier ses plaisirs à ses devoirs. — Et Létorière se leva.
Frappé de la réserve du marquis à l'endroit de son procès , le conseiller dit , en attachant sur son hôte un regard pénétrant :
— Mais ce procès, nous l'oublions...
^ Nous nous meUrons au travail , nous le quitterons ensemble, et un modeste repas égayera ensuite nos sérieuses matinées.
— Le moyen de songer , monsieur , à de tristes intérêts matériels lorsqu'on parle de l'objet de son culte avec quelqu'un qui partage notre admiration !
— Hum ! hum î — dit le docteur en secouant la tête ; et souriant d'un air caustique, il récita ces vers ;
Mens bona , fama, fides ! hœc clare, et ut audiat
[hospes;
Illa sibi introrsùm , et sub liDgua immurmurat :
[Oh ! si
El]||illet patrui prseclarum funus M...
Oui... oui... On dit tout haut : J'oublie mon procès,... et tout bas on voue aux dieux infernaux le méchant conseiller qui ne nous donne pas une parole d'espoir,... n'est-il pas vrai ?
— Que voulez-vous , monsieur ? — dit le
' Sagesse, honneur, vertu, voilà ce qu'on demande tout haut. Voici les prières sous-entendues qu'on fait tout bas : Oh î si un convoi magnifique emportait le beau-père .'
marquis en souriant , et répondant par une citation du même livre :
Messe tenus propria vive ^ !
— Et vous croyez avoir récolté l'indifférence , jeune homme? — s'écria le savant, en riant de cet à-propos. — Eh bien ! moi , je vous détromperai... Il ne sera pas dit que la voix du vieux Sphex ne protestera pas du moins contre le jugement d'une panse comme Flacsinlingen ou d'un vieux bouc de centurion , d'un gladiateur brutal comme Henferester. Dans mon opinion , l'équilibre entre vous et les princes allemands était si parfaitement égal , qu'il ne fallait qu'un souffle pour faire pencher la balance.
— Sels etenim justumgemina suspendere lance Ancipitis librœ 2...
dit le marquis : — Ne doutant pas de l'inté-
' Il faut vivre de ce qu'on récolte.
2 Vous savez en effet tenir d'une main impartiale la balance de la justice.
LE DOCTEIR SPHEX. 217
grité du juge , je n'ai jamais douté du succès de ma cause auprès de lui.
Enchanté de cette nouvelle citation , le conseiller s'écria : — Et vous avez bien fait, jeune homme ; si ma voix est solitaire , elle en protestera d'une façon plus éclatante encore contre un jugement que je regarderai comme inique s'il vous est contraire. . . Adieu donc... C'est après-demain que nous prononçons sur votre cause... que les dieux vous soient favorables î Quant à moi , par Castor ! je sais ce que j'ai à faire ; — et le docteur termina l'entretien par cette dernière citation :
Ast vocat officium : trabe rupta, Bruttia saxa Prendit omicus inops ; remque amnem surdaque vota Gondidit lonio» !...
1 Mais vous avez ù rendre un bon office ; votre ami a fait naufrage, il s'est sauvé sans nne obole sur les rochers de Lucanie , son avoir et ses vœux inutiles , tout est au fond de la mer !
Le conseiller Flacsînfingen.
Le lendemain du jour où Létorière avait quitté le docteur Sphex , une agitation extraordinaire régnait dans la maison du conseiller aulique Flacsinfingen.
Il était onze heures du matin , M""^ Martha Flacsinfingen , grande femme de quarante ans environ , sèche , pâle et grave , vêtue d'une longue robe brune, portant une collerette empesée et une sorte de bé-
LE CONSEILLER FLACSl?fFI>GE?î. 219
guin de velours noir, était en conférence avec son mari le conseiller, gros homme pansu , coloré, à l'air jovial et ricaneur.
Enveloppé dans une robe de chambre de îampas, la tête entourée d'un bonnet de nuit serré par un ruban couleur de feu , le conseiller semblait écouter sa femme avec une déférence mêlée d'impatience.
La conseillère tenait entre ses doigts décharnés un billet qu'elle relisait pour la seconde fois avec une attention profonde , en pesant sur chaque mot.
Ce billet était ainsi conçu :
«c M. le marquis de Létorière aura l'hon- * neur de se présenter aujourd'hui, à midi, chez madame la conseillère de Flacsinfingen , si elle daigne le recevoir. >
Après avoir lu , elle reprit : — Se présenter chez madame la conseillère , quelle audace !
— Mais , Martha , — dit humblement le conseiller , — je ne vois pas ce qu'il y a d'audacieux à...
— Vous ne voyez pas î Oh ! certes , vous
2â0 l'art de plaire.
êtes si pénétrant ! Vous ne voyez pas qu'une telle lettre, delà part cFun voluptueux , d'un débauché , d'un Nabuchodonosor comme ce marquis de Létorière, est pire encore qu'une insulte ? car c'est pour ainsi dire une préméilitation ! une menace d'insulte !
— Comment cela , Martha ?
— Mais vous avez donc oublié tout ce qu'on raconte de cet homme abominable , qui ne laisse après lui , dit-on , que filles séduites.. . , qu'épouses coupables ?. . . Ne savezvous pas que c'est un Pharaon , qui croit vous ensorceler d'un coupd'œil..., une manière de Tarquin effréné, qui la première fois qu'il se trouve avec une femme ose lui parler le langage de la galanterie la plus perverse !
— Le fait est que c'est un de ces verts galants que les maris , les pères et les mères donnent au diable vingt fois par jour , hé , hé , hé ! — répondit le conseiller en riant d'un gros rire.
Cet accès d'inopportune hilarité fut sévèrement puni par la conseillère , qui pinça vertement son mari , en s'écriant :
LE CONSEILLER FLACSINf INGE^Î. 221
— Vous êtes pourtant assez misérable pour rire sottement, lorsque vous avez en main la preuve qu'un pareil débordé a peutêtre la prétention de mettre le comble à ses triomphes infernaux en attaquant l'honneur de votre femme ! . . .
Le conseiller regarda la conseillère d'un air ébahi en joignant les mains.
— Attaquer votre honneur , Martha ! Eh ! bon Dieu du ciel , qui pense à cela ?
— Oh ! quel homme ! quel homme ! Mais écoutez donc !
Et la conseillère relut une troisième fois la lettre : — M, de Létorière aura llionneur de se présenter aujourd'hui à midi chez 3ia- DAME de Flacsinfingen,
— Comprenez-vous bien ? chez madame.
Est-ce clair ? Ce n'est pas chez monsieur le conseiller qu'il veut se présenter , c'est chez madame la conseillère. C'est donc une espèce de rendez-vous qu'il me demande ; il ne le cache pas, il ne prend pas de détours, il l'avoue sans honte ; et vous , vous ne bondissez pas , vous restez là indifférent à cet affront! Alle^, allez, Flacsinfingen, vous n'é-
tes pas digne d'avoir une honnête femme ! Me demander un rendez-vous ! L'impudique ! ! — répéta la conseillère avec indignation.
— Comment, Martha, vous allez supposer sérieusement que le marquis songerait...? Alloue donc 5 vous êtes folle... archifoUe ! — s'écria le conseiller impatient. — S'il vous demande un rendez- vous , c'est pour vous parler au sujet de son procès ; rien n'est plus simple. Comme tout le monde , il sait que j'ai placé toute ma confiance en vous , c'ést-à-dire que vous me menez par le nez ; eh bien ! pour agir sur moi, il veut d'abord tout naturellement agir sur vous, Martha.
— Agir sur moi ! ! c'est bien ce que j'empêcherai au péril de mes jours ! — s'écria la conseillère d'un ton héroïque.
A ce moment on entendit une voiture s'arrèter à la porte.
— Ciel î c'est lui ! — s'écria la conseillère en s'appuyant sur le bras du fauteuil de son mari. — Je n'ai pas une goutte de sang dans les veines. Flacsinfingen , lie me quittez pas : au nom du ciel , défendez-moi.
LE CONSEILLER FLACSlNf INGEX. 220
Mais la voiture continua sa route ; c'était une fausse alerte.
Martha passa la main sur son front, et dit avec émotion :
— Le cœur m'a manqué, je l'avoue ; mais on n'est pas maîtresse de sa terreur.
— Ah çà ! puisque vous avez si peur de ce marquis, pourquoi diable le recevezvous, l'affrontez-vous? — demanda naïvement le conseiller.
— Pourquoi, pourquoi? — répéta Martha d'un air indigné, en montrant son mari avec un geste de souverain mépris. — Il me demande pourquoi! Voilà bien la question d'une àme honteusement absorbée par la gloutonnerie ! Pourquoi? Pourquoi le guerrier qui fuit lâchement devant l'ennemi estil déshonoré? Pourquoi éprouve-t-on l'or par le feu? Pourquoi le juste qui a vaillamment combattu , qui a résisté , est-il supérieur au juste qui n'a pas lutté ? Pourquoi l'Écriture (et Martha montra sa Bible ouverte au livre des Juges), pourquoi l'Écriture dit-elle : Fous qui vous êtes exposés volontairement au péril, bénissez le Seigneur. Parlez,
224 L'AIIT de l'LAJRE.
vous qui montez sur des dnesses d'nne beauté singulière, et qui marchez sa7is craiîite dans, . .
— Mais, — s'écria le conseiller en interrompant sa femme avec impatience, — mais encore une fois , vous êtes folle ! Qui est-ce qui pense à vous combattre sur votre ânesse, à vous attaquer , à lutter avec vous , à vous éprouver par le feu?... Est-ce qu'à votre âge on... Ah bah!... allons donc; vous me feriez dire quelque sottise, Martha.
— Joignez maintenant l'insulte à la grossièreté ; rien ne m'étonne de vous.
— Mais encore une fois, ne le recevez pas ce marquis, ne le recevez pas ! — s'écria le conseiller exaspéré; — mon parti est bien pris de soutenir les droits des princes allemands, puisque vous le voulez ainsi. Ce que vous dira ou non ce Nabuchodonosor , ce Pharaon, ce Tarquin, ne changera rien à la chose. Soyez tranquille, je n'ai pas besoin qu'il vous attaque , comme vous dites , ni que vous lui résistiez, pour vous tenir pour la plus honnête femme de toute la Germanie. Ainsi, n'y pensez plus, fermez votre porte, et laissez-moi aller surveiller les four-
LE C0:VSEILLER FLACSi:NTIPfGEN. 255
neaiix de Ripper ; mon estomac m'avertit qu'il est bientôt midi , et je compte si fort sur un certain brochet au four , avec une sauce à la gelée de groseilles , que j'en ai rêvé toute la nuit.
Après avoir laissé parler son mari, M™"" de Flacsinfingen reprit d'un air de mépris calme et concentré : — Je comprends, monsieur, que vous ne songiez qu'à votre ignoble sensualité, lorsque la vertu de votre fomme peut être attaquée... C'est donc moi qui me chargerai de défendre votre honneur et le mien. Nouvelle Judith, je braverai cet Holopherne, et comme elle je dirai : — Donnezmoi, Seigneur, assez de constance dans le cœur pour le mépriser y et assez de force pour le perdre,,,
— Allons..., voilà que c'est Holopherne maintenant , — s'écria piteusement le conseiller.
— Mais malgré ma résolution , — continua Martha, — comme je ne suis, après tout, qu'une faible femme , et que ce mécréant est capable de se porter aux plus affreux excès.... tout ce que je vous demande,
c'est de vous tenir bien armé et bien à portée de me secourir , si mes efforts étaient malheureusement vains !
— Mais, Martha, rassurez-vous, rassurezvous ; on ne se juge jamais bien soi-même. . . , et je vous jure qu'il y a en vous... un certain air..., un certain je ne sais quoi... qui fait que jamais imprudent ne se hasardera... à vous manquer de respect... Ainsi je n'ai pas besoin de m'armer pour...
— Vous savez si je veux ce que je veux, — dit la conseillère , en interrompant le conseiller, et en jetant sur lui un regard qui sembla le fasciner. — Quoique je regrette beaucoup de retarder Tlieure de votre dîner, vous allez pourtant prendre une arquebuse, et, caché sous cette table , vous assisterez à cette entrevue..., prêt à venir à mon aide , si besoin est , lorsque je crierai : « A moi , Flacsinfîngen ! n
— Que je me cache sous cette table avec une arquebuse ! Et pourquoi faire? Mon Dieu! je...
— Je vous dis, moi, monsieur, que cela sera, et cela sera.
LE CONSEILLER FLACSINFINGEÎT. 2:2/
La scène se passait dans le cabinet du conseiller ; un assez grand nombre d'armes du moyen âge étaient accrochées sur la boiserie comme objets de curiosité.
La conseillère choisit une arquebuse et un poignard , qu'elle mit sur la table ; elle examina quelque temps un léger bouclier persan et un corselet de mailles d'acier , et fut sur le point de se revêtir de ces armes défensives pour résister plus sûrement aux attaques présumées du marquis; mais se croyant suffisamment pourvue avec le poignard , elle revint prés de son mari.
— Ce poignard sera pour moi; cette arquebuse sera pour vous. Débora n'eut qu'un clou pour arme; Judith, une épée; Dalila, des ciseaux ; Martha aura un poignard.
— Mais, Martha, prenez garde , celte arquebuse est restée chargée depuis le jour où j'ai voulu l'essayer... A quoi bon, juste ciel, tout cet attirail !
Une voiture s'arrêta de nouveau à la porte. La conseillère ressentit une forte émotion de terreur lorsque sa servante vint lui dire :
— C'est un marquis français qui demande madame...
— Jésus Dieu ! . . . c'est lui. . . , du courage !
— dit-elle à voix basse ; et elle ajouta : — Quand je sonnerai, Claire, vous introduirez cet étranger.
La servante sortie, la conseillère embrassa solennellement son mari , et lui dit d'une voix émue :
— Allons , allons , Flacsinfingen, le moment est venu..., armez votre arquebuse : et que Dieu me sauve !...
Et elle leva le tapis en faisant du geste à son mari le signe de se glisser sous la table.
— Mais , ma femme , je vais étouffer làdessous..., c'est absurde !
— M'entendez-vous 'i^ — dit Martha d'un air impérieux.
— Mais..., il est inutile...
— Flacsinfingen, m'avez-vous entendu?
— dit la conseillère furieuse , en saisissant son mari parle bras, et en accentuant pour ainsi dire chacun de ses mots par un pincement énergique.
— Il faut que je sois, pardieu ! aussi
LE CONSEILLER FLACSi!VFlISG£>. 529
faible, aussi sot que vous êtes folle, pour me prêter à ce manège , — dit le conseiller en se frottant le bras et. en s'introduisant sous la table avec assez de peine.
— Maintenant, quand je crierai: A moi, Flacsinfîngen ! sortez de là, et faites feu sans pitié sur le Philistin ! — lui dit sa femme ; puis elle rabaissa le tapis qui étouffa quelques derniers murmures du conseiller.
Sure de cet auxiliaire caché, Martlia fit de savants préparatifs de défense. La table sous laquelle était le conseiller devait se trouver entre elle et l'adversaire qu'elle redoutait. De plus Martha était flanquée de deux chaises et entourée d'un paravent ; elle avait aussi à sa portée un long poignard de Tolède.
Ce fut alors que la conseillère agita sa sonnette avec un cruel serrement de cœur, après avoir dit à voix basse: — Tenez-vous prêt... Flacsinfingen...
Quelques sons inarticulés sortirent de dessous le tapis , la porte s'ouvrit , Létorière entra, et la conseillère mit la main sur son arme.
L'entrevue.
Cette fois encore la métamorphose du marquis était complète. Il ne semblait pas avoir plus de vingt ans ; ses cheveux châtains sans poudre , partagés au milieu de son front , encadraient sa charmante figure, alors candide et ingénue. II était vêtu de
l'emrevle. 5ol
noir, baissait timidement les yeux, tournait son chapeau entre ses mains d'un air embarrassé , et restait à la porte sans oser faire un pas.
La conseillère émue, irritée, menaçante, qui, une main sur la garde de son poignard, s'attendait à voir entrer un brillant et hardi seigneur au regard effronté, aux allures audacieuses, au propos délibéré, resta stupéfaite à l'aspect de cet adolescent d'une si rare beauté, qui tout intimidé semblait hésiter à s'approcher d'elle.
Ne pouvant en croire ses yeux , et craignant quelque méprise, Martha lui dit d'une A oix aigre :
— Êtes-vous bien M. le marquis de Létorière ?
— Oui, madame la conseillère, — répondit le marquis d'une voix tremblante , sans lever les yeux et en rougissant beaucoup.
— Vous venez de France?
— Oui, madame la conseillère ; il y a trois jours que je suis arrivé...
A cette voix douce, d'un timbre si pur et si jeune, rétonnement de Martha redoubla ;
elle abandonna ses armes, se pencha vers le marquis, et lui dit d'une voix un peu moins grondeuse :
— Vous êtes enfin M. de Létorière, qui sollicitez pour un procès ?
— Oui, madame la conseillère...
— Pour un procès contre les ducs de Brunswick et de Brandebourg ?
— Oui, madame la conseillère...
En entendant ces réponses d'une naïveté presque niaise et balbutiées avec tous les dehors de la crainte , Martha , rassurée , se leva et fit même deux pas vers la porte, en disant au marquis :
— Mais approchez-vous donc, monsieur...
Létorière, pour la première fois, leva ses
grands yeux tendres et mélancoliques et les attacha quelque temps sur la conseillère , puis les voila de nouveau sous leurs longues paupières.
De sa vie , Martha n'avait rencontré un regard à la fois si doux , si séduisant ; elle se sentit émue et dit au marquis avec une sorte de brusque impatience :
— Mais approchez-vous donc..., mon-
L'ENTREVtE. 2ÔO
sieur.... on dirait en vérité que je vous fais peur...
— Ohî non, madame la conseillère....
vous ne me faites pas peur... ; — car la femme vertueuse est un excellent partage, et elle sera donnée à Vhomme pour ses bonnes actions, dit l'Écriture...
— Il cite l'Écriture! — s'écria Martha avec admiration ; et elle reprit , tout à fait rassurée : — Je vous intimide donc bien ?
— Mais . . . , madame . . . , c'est que vous avez l'air si imposant... Vous ressemblez tant à une des filles de notre roi, que le cœur me bat malgré moi -, — et le marquis mit avec un mouvement plein de grâce sa main sur son cœur. — Mon Dieu..., je puis à peine parler. Ah! ne m'en voulez pas, madame, on n'est pas maitre de cela, — dit Létorière en jetant un regard à la fois timide et implorant sur la conseillère , singulièrement flattée de l'effet qu'elle produisait , et de sa ressemblance avec une des filles du roi de France.
— Mais je ne sais si je rêve ou si je veille, — se disait Martha; — comment, c'est là
cet effronté , cet audacieux , ce séducteur impitoyable ! mais peut-être se joue-t-il de moi , peut-être cette apparence candide n'est-elle qu'une feinte abominable du mauvais esprit. Peut-être est-ce une ruse du tigre qui s'approche à pas lents de sa proie pour mieux la saisir et la dévorer !
A mesure que ces soupçons lui vinrent à Tesprit, la ÔQnseillère, imitant elle-même jusqu'à un certain point dans sa retraite la démarche oblique et soupçonneuse du tigre, regagna prudemment sô»^ioxt<'C^ést-à-dire la table, et dit tout bas à son mari : — Préparez votre arquebuse, Flacsinfingen... le moment approche...
Au brusque mouvement que fit le tapis , ij fut impossible de deviner si le conseiller armait son arquebuse ou s'il faisait mj geste d'impatience. \
Une fois bien retranchée , et à portée de son poignard , la conseillère reprit son accent impérieux , sa physionomie rébarbative , et dit durement à Létbrière : — Eh bien! que voulez-vous, monsieur? Mon mari est convaincu de la justice des droits de>