e discours en cbemin nous présentant des tleurs
Amuse notre esprit qu'il doit porter ailleurs '.
Que du cœur échaulFé les figures dictées Ne soient jamais de l'art par macbine empruntées : La natm*e sans art produit ses mouvements, Et pare le discoiu's de ses vrais ornements.
Garde-toi toutefois de traiter de frivole L'art que la réthoriquc enseigne en son écolo -. Mais sois à t'en servir toujours si modéré. Qu'on croie en t'écoutant que tu las ignoré. Qu'on ne remarqiu; en loi, ni ligure alfectée, Ni terme rebattu, ni plu'ase répétée.
Tu dois en composant varier tes discom-s ; Il en est qui bornés toujoiu's aux mêmes tom-s,
> Cela sent la vanité, disait le P. Lejoune, cl toute imperfeclioii du proilicateur mésédifie ses aiiditeurs; ces Heurs nuisent FOiivcnt aux fruits; s'amusant àaflniirer la gentillesse des paroles, l'auditeur ne s'applique qu'à demi à la vérité des sentences. {Avis aux jeunes Prt'dicoteurs.)
î « Puisque cliaquc jour la rhétorique est employée pour persuader les clioses fausses aussi bien que les vraies, qui oserait préfendre que les défenseurs de la vérité doivent renoncera cet art, et la laisser désarmée contre le mensonge. » Ainsi parle saint Augustin, et il montre avec éloquence qu'on doit connaître cet art. et en employer les ressources pour le triomphe de la
vérilc»
{De Doclrùto C/irùl. Lib. IV. c. u).
3f« i/art de préchek.
Font sur le même plan rouler chaque matière. Par là Piroat i crut signaler sa manière; Toujours est sou sermon en trois points proposé. Et toujours en trois points chaque point divisé. Cette uniformité me semlile i)UL'rile; Un peintre est méprisé quand son pinceau stérile. Se répétant lui-même en ses divers tableaux. Ne donne à ses desseins ni goiits ni tours nouveaux. Les yeux les moins savants savent les recoimaître; Mais aux coups de pinceau l'on distingue un grand maître. Il est partout le même, et partout différent; 11 [daît à l'homme habile, il plaît à l'ignorant. Au brillant à propos joignant le pathétique. Fais sans le demander que l'auditeur s'applique. Fuis l'usage établi par nos froids orateurs. De dire à tout jiropos. Suivez, chers auditeurs. Ecoutez, comirenez ce que je m'en vuia dire. On devrait rire alors, si l'on osait en rire, De voir un orateur réduit à mendier Ce qu'il doit obtenir sans nous en supplier. C'est du prédicateiu' l'action noble et vive. Qui doit rendre au sermon notre oreille attentive; C'est le sermon tout seul qui doit, sans la quêter. Régler l'atti-ntion dont il faut l'écouter. Délicat sur ce point, je souffre même à peine Que le prédicateur, en reprenant haleine. Ou même dise après la proposition :
Messieurs, honorez-moi de votre attention ^.
> Prédicateur csUmé dans sin tcmp». Il mourut en iCC6; ses sermons ont tU'; in. primés plusii uis fois. * Formule qui se icnconirc as>'cz kouvciiI diins les sermons
f)f I',(i?ir(i.iliiiic.
Quoi ! voit-on revêtu de l'étole sacrée Le prêtre de l'autel s'arrêter ;\ l'entrée, VA supplier le peuple, avant de célébrer, De son attention qu'il daigne l'honorer? Ministre d'un côté, de son Dieu qui s'inimole, Et de l'autre envoyé pour porter sa parole, C'est à Dieu fjue dans l'une et l'autre fonction. Chacun doit son respect et son attention ^
Fais donc que l'auditeur l'entendant ce Carême, Sans en être prié t'écoute de lui-même. Ou plutôt du seraion lui dérobant l'ennui. Qu'il en craigne la fin, et suive malgré lui.
Tu dois être savant, siu-tout dans la science, Dont on prend sm' les bancs l'exacte intelligence. Incei'tain sans cela, bégayant, te trouhlant. Tu ne peux sur im point décider qu'en tremblant ; Ou bien en décidant avec plus d'assurance. Tu viens d'un ton savant marquer ton ignorance.
Mais pi'ends garde en prêchant de faire vanité De ce langage obscur dans l'Ecole usité. Ce langage savant ne réussit qu'aux grilles, Et tu sais ce qu'on dit, qu'en un couvent de filles Lingende fit un joiu" un excellent sermon; Mais il était trop clair, il ne parut pas bon.
On s'en plaignit ; comment tant de filles se taire?
Hé bien, leur dit Liugeude, il faut vous satisfaii'e ;
Je prêche encore demain. Il le fait, et d'abord
Jusqu'à la Trinité mon homme prend l'essor.
* Ceci est facile à dire ; mais n'y a-f-il pas quelque peu d'exagération. Dans un temps comme le nôtre, où la plupart des auditeur.=,àdemi chiétii:i:s, (je leur fiiis )a part large), vous écoutent comme à regret, n'cst-il pas bon, sans u^er de formule servile, de réclamer parfois leur attention?...
»^ L ART DE PRECUER.
I>e ce profond mystère il parle avec emphase
Répète trente fois, subsistance, hypostase,
Et de termes savants lit un galimatias
Uui charma des esprits qui ne l'entendaient pas ».
On n'éblouit par là qu'une foule imbécile; Mais à tous auiliteurs veux -tu te rendre utile , Toucher également le peui)le et les savants. Et même réussii' en de certains couvents; Car il en est aussi dont les gi'illes sacrées Cachent, comme à Belfonts ^, des vierges éclairées ; Que tout soit dans ta bouche exprimé nettement. Et que l'Ecole parle intelligiblement.
Ne fais point, affectant un savoii' pédantesque, Du latin et du grec l'étalage burlesque. .le voudrais, quand j'en trouve un rliscours chamarré. Que qui s'en sert si mal l'eût toujours ignoré. Il t'est pourtant permis de suivre encor l'usage De citer quelquefois le latin d'un passage; Mais si tu crois devoir le traduire en français, Fuis de nos précieux les ridicules lois. Qui d'un français nouveau s'étaut fait la méthode, Font dire à Jfcrs-CHRisT des phrases à la mode. Et jusqu'au texte saint expliqué joliment. Font [tasser leur bizarre et vain raffinement.
Que tes citations soient courtes et serrées, Et n'en change jamais les phrases consacrées. Quand un passage est grec, si tu veux l'empiunt* r. Carde-toi bien en grec de venir le citer ;
1 Que de fois ceci s'est rencontn^, depuis saint François de Sales qui raconicàce .sujet un Inii charmant, jusqu'à des exemples Lien récents que chacun pourrait citer, car on en rencontre partout.
- Célèbre monastère.
:tn
On te soupçonnerait d'être honnue de collège. Enfin, le latin seul jouit du privilège ; Et le grec, de la chaire aujourd'hui rejeté, N'est tout au iilus admis que dans la Faculté.
Avec non moins de soin la chaire évangélique A banni des dévots le langage mystique. Et le laisse en partage à ces spécidatifs. Qu'elle suppose saints et vrais contemplatifs; Quoi(j[ue dans cette route équivoque et bizarre , I/amour-propre souvent les trompe et les égare. Fuis leur langage obscur, parfaits ou égarés. Du reste des humains leurs termes ignorés. Ne sont point de la chaire, où toujours sans mystère. Se doit développer la vérité sincère.
Fuis tous termes savants, tous mystiques propos. Qui n'offrent à l'esprit qu'un son vague et des mots.
Je ne veux point de mots, je demande des choses. Apprends, puisqu'à prêcher. Abbé, tu te disposes. Que le prèdicateiu' doit toujours à l'esprit En faire plus penser que sa bouche n'en dit; Mais qu'en vain à l'esprit il croit se faire entendi'e. S'il se sert d'mi discours que l'on ne peut comprendre.
Sage fut cet auteur, ami de la clarté. Qui voulant de ses vers bannir l'obscurité. Interrogeait d'abord une oreille ignoi'ante. Et pour en bien juger consultait sa servante i. C'est par là qu'en son genre il sut se signaler; Et qidconque en public se disjtose à parler.
' Il s'agît de Molière, qui souvent lis<iit certains passages de ses comédies h sa servante, pour mieux juger l'tfTi I qu'ils devaient produire sur le public.
40 l'art de PHKCUEri.
Devrait de cet auteur imiter la prudence. Et du peuple d'abord consulter l'ignorance.
On dit que ce docteiu" est savant et subtil; Mais cbacim l'écoutant demande, que dit-il? On le fuit ; mais pour lui, content de son mérite. Il traite de grossier l'auditeur qui le quitte : Donnez-moi des savants, dit-il, et vous verrez Que mes sermons sont beaux.... qu'ils seront admirés.
Des oratem's grêlés c'est l'ordinaire excuse; Et toujoiu-s l'auditeur est celui qu'on accuse. Mais parlons, cher Al)bé, parlons de bonne foi; On ne t'écoute pas, je ne m'en prends qu'à toi. Oui, renonce au métier, résous-toi de te taire. Si tu n'as pas le don de parler au vulgaire *, Qui, moi? je suis, dis-tu, des savants recherché. Du beau monde, des grands. Mais tous ils ont péché : Tout pécheur, justement accusé d'ignorance, Est censé t'écoutant, rechercher la science. Qui seide est nécessaire à cpii veut son salut : C'est là de tes sennons, c'est là l'unitxue but.
Redevable envers tous, aux grands, à l'homme habile. Tu dois, ainsi qu'au peuple, annoncer l'Evangile. Mais ne t'y trompe pas, l'habile homme et les grands Sont peuple à cet égard, parfois plus ignorants. Plus couverts sur la foi de tén(''bres grossières. Que le peuple grossi(;r qui manque de lumières^,
' (( En clriquf sermon qiio vous composez, dit le P. Lcjcunc, regardez toujours quel profit pourra en retirer un artisan, une servante; mais surtout fuites en sorte qu'il n'y ait personne qui n'en puisse retirer quelque prufit. {Avis aux jeunes Prédicat.)
2 II n'est pas rare de rencontrer des liommcs possédantd'ailleurs de grandes connais>ances, et plus ignorants qu'un enfant du caté»
Tu veux en les prêchant signaler ton esprit ;
Que ton sermon soit beau, délicat, bien écrit.
Plein de termes brillants, de subtiles pensées.
D'images avec art élégamment tracées.
Hélas ! rpie veux-tu faire? en ce genre, crois-moi.
Les grands et les savants en savent plus que toi.
Choisis mieux : dis, veux-tu qu'ils t'estiment habile ?
Prêche avec moins d'esprit, mais prêche l'Évangile ' :
Hassendile en tes sermons pour les voir écoutés.
De la religion les grandes vérités.
Les arrêts éternels du Dieu (fu'ils déshonorent.
C'est lu ce que pécheurs, grands et savants ignorent;
C'est ainsi que tu peux sans vain raffinement.
Aux grands, au peuple, à tous prêcher également.
Déduis bien les raisons, choisis bien les passages.
Et toujours à l'esprit peins de nobles images;
Aussi bien que les grands le peuple écoutera.
Et s'il n'en voit pas l'art, son cœur le sentira.
Pour goûter une pièce il n'appelle personne.
Et sans savou' pourquoi, ni comment elle est bonne ;
Elle est bonne, il suffit, il l'écoute, et jamais
Un sermon excellent ne lui parut mauvais.
Mais toi, de qui l'esprit nourri dans les sciences. Des différents degrés connais les différences,
chisme sur les vérités de la religion. ^L Hamon, faisant la remarque que le peuple des villes est moins instruit de la religion que le peuple des campagnes, on accuse les grands sermons. Il a raison; il y en a si peu qui soie;it à la portée du pcupL-.
* Quello erreur de vouloir contenter par des discours relevés trente ou quarante personnes doctes, et de laisser à jeun un grand peuple qui vous écoute. Croyi z que l s .•■avaiits eux-mêmes sont ravis d'entendre un prédicateur qui, plein de zèle, touche et instruit le peuple, quoique par un discours simple et ramilier.
{A vu aux jeunes Prédicat.)
Ne les confonds jamais : distingue en un sermon Le bon du médiocre, et le meilleur du bon. Toujours vers le meilleur que ton esprit s'élève; Il n'est point d'orateur que le travail n'achève. Ne garde point en chaire un infonne talent ; C'est peu que d'ètr(; bon, il faut être excellent.
Sonde, pour t'élever, ta force et ton génie ; Ne sois jamais saisi de l'aveugle manie, De croire que tii peux, dès le premier sermon. Egaler Bourdaloue et passer Mascaron.
Sache mieux te connaître, et sois moins téméraire. Travaillant sur ton fonds, fais-toi ton caractère : ^iédiocre. il vaut mieux, s'il n'est point imité. Qu'un plus gi'and sur le tien avec étude enté. Qui ne sait qu'imiter, ne sait point l'art de plaire.
Souvent plus lAche encore, l'orateur plagiaire Ose dire un sermon, que du prompt écrivain A ]>ris en l'écoutant la diligente main, (iiet usage est commim ; mille orateurs en France .\u copiste fidèle ont dû lem' élo(|uence; Et la pro\"ince encore entend prêcher absents. Ceux qu'on voit h Paris en vogue et florissants. Des gi'ands prédicateurs funeste destinée ! Tandis que Bourdaloue à la cour étonnée, Tonne dans ses sermons et touche à chaque mot. Ailleurs il fait pitié dans la bouche d'un sot. Rougis de t'enrichir de dépouilles pareilles, El fais que tes sermons soient le fruit de tes veilles i.
Tu peux par des récits et des comparaisons Illustrer quelquefois de solides raisons ;
' Cepcndnnf, saint Augustin permet de prêcher les sermons d'autrui. « Il en est, dit cet illustre docteur, qui ont le talent de
CHANT DEl'XIÈME. 43
N"' crois pas qu'un iliscoiirs en ait moins de noblesse.
Ni qu'il tombf toujours par là dans la bassesse.
Laisse aux faux délicats un si foux sentiment;
Quelquefois le sublime en fait son ornement.
Des loups et dos breliis, la faille bien contée.
Fit rompr-e avec Philippe une trêve arrêtée;
Et l'orateur * fameux qui la sut employer.
Ne crut point avilir l'honneur de son métier.
Tout sert, tout réussit, quand avec l'éloquence
On a joint le bon sens, le zèle et la prudence.
Tout est bon, tout est grand, rpiand il sert à toucher;
Mais qui ne touche point ne doit jamais prêcher;
Indigne d'autant plus d'annoncer l'Evangile,
Qu'en traits nobles et vifs ce champ est plus fertile.
Et que l'homme ici-bas n'a rien de plus touchant
Que la crainte ou l'espoir qu'on lui donne en prêchant.
Hé quoi ! l'on aura pu par de vaines alarmes, Sm' des maux inventés nous arracher des larmes; P'OEdipe malheureux fau'e plaindre l'erreur, Et de Phèdre coupable abhorrer la fureur ; On aura su toucher par ces nobles cliimèi'es; Et quand tant de péchés, tant d'erreurs volontaires,
bien prononcer un discours sans avoir celui de le composer; si un orateur habile leur en fournit de convenaLles, et qucles ayant confiés à leur mémoire ils les débitent au peuple, on ne saurait les condamner. » Doct. C'i., lib. IV, cap. xxix. Toutefois, le saint n'a point voulu par-là encourager la paresse, encore moins la vanité de ceux qui se font valoir en prCcliant les sermons des autres ; il suppose que. soit excès d'occupation, soit manque de cnpacilc, le prédicateur ne peut lui-même composer ses instructions. A part ces deu.v cas , nous pensions qu'il est mal de prêcher les sermons d'autrui.
• Démosthènes.
Nous font à notre [lerte aveuglément courir ;
Quand la moi't nous attend, quand l'enfer va s'ouvrir,
Quand, prête à se venger, l'éternelle Justice
D'une éternelle flamme allume le supplice;
Chargé de nous tirer de notre aveuglement.
Un oratéiu" viendra nous parler froidement.
Et de discours fleuris, de brillantes pensées.
Repaître de l'enfer nos âmes menacées?
Qu'il se taise, ou qu'il touche et ne néglige rien
Pom' émouvoir le cœur, et le rendre chrétien.
Mais à ce grand effet c'est en vain qu'on aspire, Si la conclusion ne sait pas le produire.
Pour apprendre <à toucher, apprends à bien finir : Là, redouble ta force, et prompt à réunir Les points les plus touchants qu'a fournis ta matière. Fais du pécheur rebelle une conquête entière.
Rappelle donc alors tes plus forts arguments ; Mais sans te refroidir en longs raisonnements. Reprends-les en deux mots, évite les redites. Et toujours renfermé dans les boi-nes prescrites. Ne va point tâtonnant, cherchant à l'attraper. Saisir trois fois la fin qui semble l'échapper. De ces prédicateixrs, embarras ridicule.
De {pli, voulant finir, la fin toujours recule, Et qui toujours, du peuple habile à la prévoir, Trompent la conjecture et trahissent l'espoir.
Evite également, si tu la veux touchante. Une conclusion, ou trop brusque ou trop lente. Et tàch(!, pour finir, de saisir le moment Où ton sermon a fait un i)lus gi-and mouvement.
Pour fruit de ton travail, ne cherche |)oinl la gloire D'entendre, en finissant, retentir l'auditoire
Du bruit et du fracas tout-;'i-C(iup iv.paudu. D'un applaudissement jusque-là suspendu K
Crains, au contraire, crains, quand ta voix applaudie N'excite que le bruit, dont à la Comédie, Aux Ic^ges, au parterre on applaudit l'acteur; Qu'ainsi qu'à ce spectacle, ici ton auditeur Ne cherche, en t'écoutant, que le plaisir que donne Le rôle bien joué d'Oreste ou d'Hermione.
Lom de t'en savoir gré, gémis de ce vain bruit. Gémis, que du sermon ce soit là tout le fruit ; Que là, des auditeurs se renferme l'attente. Et (|u'un prédicatem- s y borne et s'en contente.
Cherche un autre succès, et crois n'avoir prêché, Que quand ton auditem- instruit, ému, touché, S'en va, les yeux baissés, sortant seul en silence. Chercher un confesseur, et par sa pénitence, S'assurant l'avenir, expiant le passé.
Prévenir de la mort le repentir forcé.
Sois honteux de la foule à te suivre attachée. Quand au sortir du temple où ta voix l'a prèchée. Tu la vois chaque jour au théâtre courir, Ecouter un acteur, comme toi l'apfilaudir. Sois honteux qu'après toi, cent caiTOsses accourent, Quand deux heures après tu trouves qu'ils entourent Ces lieux que justement ton zèle a censiu'és. Où les dieux qu'il combat triomphent adorés.
' « 0"anfl vous sortez dn sermon, ne vous amusez pas à recueillir ces vains applaudissements populaires : ô qu'il a Lien fait! ô la belle langue 1 ô i'abimo de savoir! ô l'admirable mémoire! ô qu'il y a du plaisir à entendre cet homme ! Ce n'est qu'un vain babil qui sort de tèt(!s sans jugement.
{Esprit de saint François de Sales. X\'« pirt., cli. iv).
l'aht l>e pnftcuiîR.
Ne t'applaudis du Lruit que luit ton éluifueiiee. Du monde qui te suit u'approuve l'aftluence. Qu'autant que tu verras le monde qui te suit , Pratiquer les leçons dont tu l'auras instruit.
Mais peux-tu l'espérer ? Fais du moins qu'à t'entendre On juge que c'est là ce que tu veux prétendre.
Car quoi qu'on dise, Al)béj toujours on prêchera. Et ce grand changement jamais n'arrivera.
On a beau s'échauiïer, beau redoubler son zèle, On ne trouve au sermon qu'im auditeur rebelle. Et sans en alléguer mille exemples divers. Peut-être ici sans fruit je te prêche en ces vers.
BoMMAiRE. — Consulter. — Redouter les éloges. — Martin.
— Se défier des flatteurs. — Ce <iue c'est qu'un sermon.
— Excellent conseil — Prière. préi)aration. — Travailler son sermon, l'apprendre par cœur. — Choix du sujet. — Se uieltre ua rapport avec la fête. — Instruire, tirer des conclusions pratiques. — Vérité des tableaux. — Eviter la satire. — Fuir le bel esprit. — Ecueil à éviter dans la peinture des mœurs. — Indiquer les remèdes. — Douceur. — Comment on doit citer les Pères, — Fuir l'hérésie, être e.xact dans sa doctrine. — Eviter l'exagération , rester vrai. — Tableau. — L'homme au carrosse..
J'estime uu écrivain qui jamais ne s'entête , Et dont à coniger la plume est toujom's prête. C'est par là seulement, quelque talent cpi'on ait. Qu'on peut se rendre habile et devenir parfait.
Veux-tu par tes sermons nous toucher et nous plaire? Cherche, avant toute chose, un ami dx'oit, sincère. Pour toi juge équitable et censeur rigoureux.
Ton sermon te parait d'un goût, d'un tour heureux. Plein de feu, d'onction, de force et d'harmonie, U te plaît, et tu l'as enfanté de génie ; Vingt fois tu le relis, et toujours tout nouveau. L'ayant relu vingt fois, il te parait plus beau. Crains cet aveugle amour qu'on a pour son ouvrage; Consulte ton ami, regarde sou visage.
48 l'aut dk pi\êchicu.
Observe do quel air il i't'|t(tiiil consul U-. De ce cliai'maiit sennou lonuait-il la Ijcaulé? Nou; supprime-le donc, et (pie ta main immole Cet enfant bieu-aimé dont tu fais ton idole.
D'un ami droit et vrai mérite les avis, Par la docilité dont ils seront suivis *. Mais quand de tes défauts tu veux qu'on t'avertisse, D'im critique ignorant ne suis point le caprice. Aux a\'is d'un censeur tu ne dois déférer. Qu'autant qu'il aura su t'instruii'e et t'éclairer. Ne suis que la raison sur laquelle il se fonde ; Car, ne croire personne, et croire tout le monde. Est un écueil égal. Souvent on s'est gâté Autant pour avoir trop, que trop peu consulté.
Cléon, pour le montrer à quiconque l'approche; A toujom's un sermon (|u'il tire de sa poche. Et selon chaque avis qu'il vient interroger. Gâte à la fin l'oun'age à force de changer. Sache à quoi t'en tenir, évite tout critique. Qui pi"enant sur ta pièce un pouvoir despotique, A son autorité t'obligeant de céder.
Contraindrait ton génie en le voulant aider.
Mais aussi ne va pas demander qu'on t'éclaire. Pour vouloir qu'on t'aveugle, et d'un ton peu sincère, Disant : N'épargnez rien, critviuez jus(ju'au bout. Attendre qu'on te loue et qu'on t'approuve en tout.
' Malheur à celui qui est seul : Vcf soli. Cet oracle de l'Esprit- Saint reçoit également son accomplissement dans le sujet qui nous occupe. Qu'il est à dcsircr pour un jeune prédicatcup de se trouver près de ses anciens m;iitres du séminaire, de pouvoir les confiuller ! Ce sont ses amis, les meilleurs, les plus sincères et les phi.s désintéressés. Heureux aussi celui qui est vicaire sous un bon curé, qui (le\icnt son giiidc, son pcre, son ami,.,. Mais aussi, jeunes prôlres, il faut de la modestie, et une docile simplicité..!.
cri.vNT Taoi=if;MF.. 49
C'est ainsi quclcpicfois que l'aniour-propro en use : Dans l'homme l'air modeste est souvent une ruse; Un orgueil déguisé qui peut p/us sûrement S'attirer la louange et l'applaudissement.
Crains cet orccueil secret dont l'ànie est prévenue; Embrasse avec plaisir la vérité connue j Sans faiblesse et sans honte, on cède à la raison.
Ne cherche [loint d'éloge, et crains-en le poison. La lonange te plaît, tu veux qu'on t'applaudisse. Chacun t'applaudira par grâce ou par malice; Aussi bien que l'ami, l'ennemi complaisant NomTira tes iléfaiits en les canonisant.
Un jour Martin prêcha, (retiens bien cette histoire.) Je courus, invité, grossir son auditoire. Il commence, j'écoute; et d'un ton d'écolier, A peine eut-il, tremblant, dit son exorde entiei'. Qu'il hésite, répète, et perdant son étoile, 11 vogue à l'aviMitiu'e et sans rame et sans voile. Vingt fois je fus trouldé, voyant qu'il se troublait. Et je tremblai vingt fois en voyant qu'il tremblait. Entin, de flots en flots, sa mémoire infidèle Demi-noyé, le jette à la vie éternelle : Il s'y prend et finit. Moi m'en voulant aller; —
Quoi! vous en allez-vous sans le congratuler
— Moi, le congratuler? non, non. Mais j'eus beau dire. On me prend, et par force à sa chambre ou mo tire.
Là, chacun à, l'envi lui faisait compliment. Pendant qu'il essuyait, étendu moUomcnt Dans un lit bassiné, sa suem" glorieuse. Mon Dieu, s'écriait l'un, la pièce merveilleuse! Voilà ce qu'en français on nomme un bon sei'inon. Disait l'auti'e; mais bon, ce qui s'appelb' bon.
Puis l'embrassant : Mon cher ! que vous êtes aimable ; Mascaron moins que vous en chaire est agréable. Moins juste Desalleurs, moins éloquent Fléchier, Et moins est Bourdaloue habUe en ce métier.
Lui cependant, moileste au milieu de sa gloire. Semblait, en soupirant, accuser sa mémoire, Et se plaindre qu'elle eût deux ou trois fois bronché. — Bronché? vous vous moquez. Non, vous avez prêché Comme on ne prêche point, d'un air.,.. Oui, je vous jure Qu'on a trouvé surtout votre mémoire sûre. Et puis cela n'est rien, n'avez-vous pas tout dit. Le défaut de mémoire a fait voir plus d'esprit '. Martin à ce discom's sans façon se console, Rit, s'applaudit, se lève, et croit sur leur parole Qu'il s'est aperçu seul du fatal accident; Et cori'igeant l'aveu qu'il a fait imprudent. Vante plus haut que tous la pièce qu'il a dite ; Et de l'air dont il parle, et se croit du mérite. On dirait qu'il est sûr que pour l'Avent prochain Le roi le doit exprès mander à Saint-Germain 2, Et que, de marguilliers une ambassade prête, L'attend pour lui jeter un Carême à la tête.
Moi caché dans un coin et murmurant tout bas. Je rougissais de voir qu'il ne rougissait pas ; Et j'étais là le seul qu'à son air on dût prendre. Pour le prédicateur que l'on venait d'entendri;. Enfin, je me retire, et vais ailleurs pester Des sots que d'autres sots plus sots qu'eux vont ilatler.
• Cetîibkau n'e;>tpoint unecliarge; il n'est personne, pcul-ôlre, qui n'ail vu quelque chose de semblable à la scène qu'il raconte.
- Le roi cUiil en ce lemps-la à Siinlfiurmaiii-cu-Luye.
l'ortile d'autant plus en est partout l'engeance. Une l'homme est plus rempli do sotte suffisance, l'A qu'enfin pour traiter la chose en général. Aucun de son métier ne croit s'acquitter mal.
11 n'est point d'homme aussi qu'un autre homme ne flatte. (Juiconcpje prêche mal, voit que sa honte éclate; Contre lui l'auditeur est partout un témoin; Mais il trouve toujours un flatteur au besoin. (Ju'un seul le loue ; un seul l'autorise à se dii'e Tout aussi bon que ceux qu'on applaudit, admii-e ; il regarde en pitié leur applaudissement, Lt croit que c'est cabale ou f(jl entêtement
Ainsi parle Crispin. Demandons ce qu'il pense De ce prédicateur, dont la noble éloquence \'A le rare talent font partout tant de bruit; ( :iispin hausse l'épaule. Il est vrai qu'on le suit, I lit^il, mais du public, c'est fowjue, c'est caprice.
Sais-tu pourquoi Crispin ne lui rend pas justice ? (.'est qu'il prêche, et partant s'estime autant que lui : (Jue tout homme est jaloux de la gloire d'autrui : Et que la vanité qui nous est naturelle Se nourrit à la voix d'un flatteur infidèle. Or, on voit à. Ci'ispin toujours quelque flatteur, l-^n pourrait-il manquer, puisqu'il est directem'?
Juge mieux du public, et quand il t'abandonne. Ne t'en prends qu'à toi seul, ne querelle personne; Crois qu'im sermon est bon quand il est écouté ; Ce seul point décisif en marque la bonté.
Prêcher n'est point savoir bien parler, bien écrire. Mais se faire écouter en tout ce qu'on veut dire, Par là se faire suivre; et qui n'a pas ce don Peut bien faire im discom-s, mais non pas un sermon.
52 l'art nr. prêcher.
Enfin, qui dit sermon, tîit deux choses ensemble. Dit un honune qui parle, un peuple qu'il assemble; Il n'est point de sermon où manque l'un des deux. C'est l'essence en un mot de cet emploi fameux.
Juge par-là du nom dont il faut qu'on appelle Ceux, comme on en voit tant, qui sans suite et sans zcle Ne font que des discours, et prèclient i)our parler; Dis, si tu peux, comment on les doit appeler? — Comment? Prédicatem's, répond père Grégoire; Chez nous c'est là leur nom. — Ont-ils un auditoire? — Non, c'est ce qui leur manque. — Eh bien donc, ils ne sont Que des parleurs en l'air, c'est là le nom qu'ils ont.
Crains qu'ainsi le public ne te nomme toi-même. Combien en a-t-on vus prêcher tout un Carême, Sans avoir jamais fait, ce qu'on nomme un sermon. Et de prédicateur être dignes du nom?
Mesure là-dessus ton mérite et ta peine ; Et pour règle prenant cette preuve certaine , Ne te crois, quoi qu'on dise, un vrai prédicateur. Que quand ton sermon seul attire l'auditeur.
Te burnant donc toujours à ce seul témoignage, Vu de tes auditeurs consulter le visage; Va sur eux du sermon étudier le prix.
Et demander aux yeux ce qui plait aux esprits.
Observe les morceaux, où la foub; attentive Abandonne à ta voix son oreille captive ; Où chacun dans sa place immobile et serré, Te dévore des yeux et te suit à ton gré. Cette preuve suffit; tu peux, sans t'y méprendre. Prendre pour beaux endroits ceux qu'on se plaît d'entendre. Quand Vt/mUe à Ja voix se laisse {joiiverner. Le caur suit le pencha/it que ht voix suit lianiicv.
CHANT TflOISIKMU:. î)3
(.ts ciilroits sont, (lis-tu, les muiiis beaux de la pièce. D'autres out plus Je tour, d'esprit et de justesse : Ceux-là sout uégligés. Il n'importe, ils sont bous; Sur eux à l'avenir règle tous tes sermons.
Au but de ton métier, si ton esprit s'appliijue, Tu i)ourras être seul ton juge et ton critique, Travailler sûrement, ne te rien pardonner; Mais écoute un conseil que je vais te donner.
Quand tu fais un sermon, est-ce ainsi, dois-tu dire, Oue du vice, en prêchant, je détruirai l'empire? Si Paul ou Chrysostome étaient mes auditeurs. Que diraient, m'écoutant, ces grands préilicateurs? l'^st-cc ainsi de l'Enfer qu'ils confondaient la rage? Que Paul d'étonnement frappait l'Aréopage? Et que pom' assister son prochain indigent, Chrysostome à l'avare arrachait son argent?
Toujours devant les yeux mets-toi ces grands modèles ; Leurs écrits de leur voix sont les échos fidèles. Apprends, en les lisant, le pouvoir qu'ils ont eu; Tâche de l'obtenir, comme ils l'avaient reçu.
Fais donc ce qu'ils ont fait. D'abord à la prière De ton sermon informe appoi'te la matière, Kt demandant à Dieu qu'il te daigne éclairer. Médite-la longtemps pour la bien pénétrer'.
• Le premiiT avis que je vous donne pour bien prêcher, dit le Père Lejcnnc, c'est de bien prier Dieu ; le second, c'est de bien prier; le troisicmo, le quatrième, le dixième, c'est de bien prier Dieu. 1) Avant lui, sùnt Au:4usfin avait dit : Le prédicateur doit bien se persuader que pour réussir il faut plutôt recourir à Dieu par la prière qu'aux talents de l'éloquence, afin que, gémissant aux pieds du Seigneur pour lui-même et pour ceux qui doivent Tentendre, il n'exerce les fonctions d'orateur qu'après avoir rempli celles de suppliant, sit orator natequàn dictor. (De Doctrin. Lib. IV, cap. xv\
54 l'art de PllÊCHER.
Prépare-toi toujours, gvirdc toi bien de faire D'un sermon impromptu l'épreuve téméraire.
Peux-tu dans un besoin, sans êti'e embarrassé. Achever im sermon qu'un autre a commencé ? Alors, par charité, monte en chaire, improvise^ Pour que cet auditoire, assemblé dans l'église. Ne soit pas sans sermon. Mais en tout autre cas, Sans ce pressant besoin, ne te hasarde pas.
On ne demande point ce qu'un sermon te coûte ; On le demande bon, si tu veux qu'on le goûte.
Reconnais donc ici la populaire erreur.
Qui si souvent demande : Aijprenez-vous par cœur? Et qui croit bien louer l'homme éloquent qui touche. Lui disant : C'est assez pour vous d'ouvrir la bouche. De ce sot compliment combien est irrité L'homme habile, qui sent quelle peine a coûté L'objet de tant de soins, que ce compliment fade Traite de fruit soudain et d'heureuse boutade. Que dirait-on de pis, s'il avait mal prêché ?
Un autre, diras-tu, n'en serait pas fâché ; Car combien en voit-on, qui touchés de la gloire De prêcher sm'-le-champ, veulent nous faire accroire Que leurs sermons, bien loin d'être à loisir appris. Dans la chaire enfantés, ne sont pas même écrits •,
Je le sais, c'est aussi ce que j'allais te dire. Et sur (pioi je croyais devoir encor t'inscruire.
Ne te donne jamais la folle vanité D'avoir ce grand talent, cette facilité. Qu'en croirait-on, dis-moi? Quoi ! que le ciel t'inspire, Et que, te dispensant et d'apprendre et d'écrire,
' Vanité iiiiicuIo,cIont les exemples sont fréquents.
CHANT THOISIKME. P5
Au secours seul de Dieu tu t'en serais remis, Attendant les sermons aux Apôtres promis ? Ce serait tenter Dieu d'attendre ce miracle; Notre foi languissante y met toujours obstacle. Dieu n'accorde aujourd'hui qu'à nos humbles efforts. Ce qu'à la foi des saints il prodiguait alors.
L'iumible efl'ort qu'on doit faii'e, et que Dieu veut que
[fassent] Tous les prédicateurs dans l'emploi qu'ils embrassent, C'est de faire à loisir, d'apprendre leurs sermons. Et ne i)oint présumer qu'ils soient solides, bons. Quand négligeant le soin d'eu charger sa mémoire. Téméraire on s'expose aux yeux d'un auditoire, N'apportant avec soi tpie l'audnce et le bruit D'un discours sur-le-champ mal tourné, mal construit '.
Ne va point jusque-là pousser ta hardiesse. Et d'un prétexte saint déguiser ta paresse.
Apprends-donc à loisir, travaille tes discours ; Mais n'en attends le fi*uit que du divin secom's. Et crois-toi d'autant plus serviteur inutile. Que tu prends plus de peine à devenir habile.
Choisis dans tes sujets ce qu'ils ont de meilleiu"; Mais pour le bien choisir interroge ton cœm'.
' Ce conseil d'écrire tout entier ses sermons, et de les apprendre par cœur est donné par tous ceux qui ont traité de la prédication. Il s'applique également aux instructions plus courtes et plus familières ; ce n'est qu'î'près un certain temps et une expérience acquise , qu'on peut s'en dispenser ; encore est-il toujours utile de jeter sur le papier le plan et les principales idées qu'on se propose d'exposer. Il vaut mieux ne pas apprendre absolument mot à mot, afin de débiter avec plus de naturel et d'aisance.
55 l'art dk riiÈciiER,
Ce qui dans l'uraisoii cl le plail el le louche,
Poil et plaire el loucher, (juaud il est dans l.i Ijouchc.
Du sermon là-dessus dis[»o>e le projet.
Traite ditlércnunenl lai dillérent sujet. Tantôt c'est im éloge, el lautùt uu mystère; Tantôt sur la vertu j'ai besoin cpi'on m'éclaire; Tantôt par invective on conibat le péché; Que tout soit avec soin diversement touché. Par le chobc du sujet ne vient point nous sui-premlre, Ti'aite toujom-s celui que l'on a droit d'attendre; Et ne t'avise pas de prendre un faux détour Pour quitter sans besoin l'Évangile du jour.
Quand l'Église propose une fête, uu mystère. Il ne t'est pas permis de prêcher et le taire. Je veux que l'on m'en parle, et ne peux t' écouter Si sur d'autres sujets tu prétends m'arrêter.
Aujonrd'hid du Sauveur on fête la naissance. Et toi tu viens du luxe attaquer la licence : Quand pour nous dans la crèche un lieu s'anéantit. Quand d'un bienfait si grand l'Eglise retentit. Toi seul lu n'en dis rien ; la foule révoltée Ne prête à t'écouter qu'une oreille irritée.
Explique le mystère, et fais-en voir l'esprit. Pour fournir un sermon tout mystère suflit; Ne le quitte donc point. Souvent on le propose. Et bientôt on le laisse, et l'on prêche autre chose.
Un jour de Pentecôte un bon cui'é prêchant. Fit voir dans son exorde, en style assez touchant : » Que Dieu n'avait jamais fait présent à la terre » D'un plus grand don, que, quand au bruit de son tonnerre, » Parmi les tourbillons, il donna son Esprit : » Que cet Esprit était, selon qu'il est écrit.
» Aux pauvres destiné: Partant c'est une aumône^ Dit-il, en finissant l'exorde de son prône. De l'aumône. Messieurs, parlons donc amplement. Puisqu'elle vient s'offrir si naturellement '.
Tu ris ; mais ce détour est pourtant ordinaii'e ; On voit peu de sermons prêches siu" un mystère. Où le mystère soit exactement traité ; C'est un autre sujet sur le mystère enté.
Oh ! des prédicateurs ignorance ou paresse ! Aucun mystère n'a, ni plus de sécheresse, Ni moins de beauté propre à se faire goûter. Que les autres sujets où l'on va s'écarter.
Mais ne t'applique pas à le faire comprendre. Ne pense seulement qu'à nous Lien faire entendre, ( Soit qu'on le puisse, ou non, comprendre et concevoir ) Ce qu'un chrétien doit croire, et ce qu'il doit savoir. Prends du fond du mystère ime morale utile : En morale toujours un mystère est fertile,
• Nous assistions à une fêle patronale; le sermon devait ctic fait par un homme d'cspril, auteur de plusieurs ouvrage^^, parmi lesquels se trouve un recueil d'instructions pciir la campajjnc. Nous écoulions arrectts auri/jus. 11 s'agissait de saint Rémi ; le prédicalcur fit un raisonnement à peu près semblable à celui que rapporte ici de Villiors. Saint Rémi est l'apôtre des Francs, par conséquent on peut lui attribuer tout le bien que Dieu a produit par la France; nuire sujet ■sera donc : Gesta Dei per Franco*. Dans une première partie, l'oralcur no;is conduisit à la siiite de saint Boniface, dans la Germanie, dans la Francoriie, dans la Poméranie, dans la Calédonic, cic. Dans une seconde partie, nous dûmes accompagner Ic^ croisés de Palcrmc à Saint- Jcand'Acre, non sans avoir touché les cùtec de la Grèce, si r.c/ies en souvenirs, etc. De la troisième partie, je n-; puis rien dire, .je n'ai de la patience que pour uae heure ; elle était épuisée. II s'agit, je le repète, d'un auteur, sinon lu, du moins beaucoup imprimé.
58 l'aut de prêcher.
Et sans que sottement on le tire aux cheveux, On y ti'ouve à placer des mouvements heureux.
Ainsi sur vm mystère on peut, sans qu'on le quitte, Plaire, instruire, toucher, pourvu qu'on le médite ; Mais le prédicateur qui sait peu méditer, Préférant ce qu'il croit plus heureux à traiter. De la Religion laisse là les mystères.
Et toujom's des pécheurs s'attache aux caractères. Il s'égaie à les peindre, il crie, il fait grand bruit, Pendant que de la Foi le peuple mal instruit. Après tant de sermons le plus souvent ignore, Ce qu'est et le chrétien et le Dieu qu'il adore K Pense donc à l'insti'uire ; on ne peut avec fruit, Peindre et blâmer ses mœurs qu'après l'avoir instruit.
Veux-tu prêcher partout une moi'alc utile?
Tu dois étudier et la cour et la ville.
Connaître l'homme tel, qu'en ditférents états,
La fortune le montre ou le cache ici-bas;
Savoir de ses hmneurs les goûts et les caprices.
De son cœur corrompu les erreurs et les vices;
De ses états divers reconnaître l'écueil;
Et de la volupté, l'avarice et l'orgueil,
* Si ces sages conseils étaient suivis , on no rencontre."ait pas une ignorance si profonde des mystères de notre sainte Relijjion , dans les paroisses habituées aux grands sermons. Un jour de Noël , on prêchera sur In /l'cture des mauvais livres. A Pâques, ce sera sur la sociabilité du christianisme. D'antres fois ce sera des sujets plus fantaisistes encore. Mais de Noire-Seigneur Jésus -Christ , de son Incarnation, de sa Résurrection , on ne dira pas un mot. Cette manie pénètre parfois ju-qu':iu sein de no» vil!ai?es ; ce s-era les instructions de l'abbé AI'* qui seront prêchées exclusivement aux grandes fûtes ; inslniclions qui ont sans doute leur mérite, mais qui sont bien creuses...
CHANT TROlSIÉMli. S9
Démêler dans sou cœur les routes déguisées,
Kt les lois hautemeut du monde autorisées. Tu dois peindre autrement les pauvres, les bourgeois.
Que les riches, les grands, les princes et les rois;
Attaquer dans les uns l'envie et la paresse,
Dans les autres, l'orgueil, le luxe et la mollesse;
En rendi'e un plus soumis à la main qui l'abat.
Pour la main (jui l'élève un autre moins ingiat;
Et leur montrer à tous qu'ils com'ent à leur perte.
Quand la route du Ciel leur est h tous ouverte. Mais tu ne dois jamais et du mal et du bien
Parler (;n philosophe, où je te veux chrétien.
Garde-toi d'inspirer une vertu païenne.
Enseigne les motifs qui la rendent chrétienne.
Que Socrate ou Platon prêchent la probité.
Toi, viens, avec saint Paul, prêcher l'humilité ;
Et tâche, en condamnant la probité stérile.
De changer en chrétien l'honnête homme inutile ' . Ne peins jamais les gens autrement qu'ils ne sont;
Ne combats point un mal qui jamais ils ne font
C'est au prédicateur une erreur ordinaire ;
Il feint pour la combattre, il forge une chimère.
Il a beau s'escrimer, ses coups portent à faits.
Connais, vois qui t'entend, pour blâmer ses défauts. N'imite point celui qui, prêchant au village.
Criait qu'on réformât table, train, cquiparje. Vases, cristaux, latnbris, trumeaux, glaces , plafonds , Choses dont l'auditeur ignorait jusqu'aux noms.
• Ces réflexions peuvent s'appliquer à ceux qui cherchent à imiter dans leurs sermons les conférences du P. Lacordaire, du P. Félix et autres ; confcrences qui ne conviennent gucres qu'à l'auditoire unique, devant lequel elles ont élé prononcées.
60 l'art de PllÊCllEH.
Quetoujoui's tes portraits soient peints d'il près nature; Mais du cœur seulement doime-nous la peint lu-e. Et ffue dans tes discours on ne trouve aucun trait, Qui désigne celui dont tu fais le portrait.
Dans la chaire jamais n'introduis la satii'e ; Jamais en badinant n'y cherche à faire rire. Gémis de l'ignorance, ou de l'abus gi'ossier. Des siècles où l'on vit la chaire s'égayer Par tant de traits bouffons, qu'on aurait peiue à croire. Si Barlette * imprimé n'en gardait la mémoire; Si nous n'avions encor Menot ^ et le sermon. Qui nous peint en bm-lesque et Marthe et Madelon.
Il n'est de ces sermons aiicuu fruit salutaire; Et quoiqu'on m'ait, entin, assuré que le Père Qui disait gravement': Fom de vous, Monsei'jncur, Touchait en faisant rire, et corrigeait le cœur ; J'en doute, et crois toujours que ce bizarre apôtre Par tout ce qu'on eu dit, dont je ris comme un autre. N'a su que faire alors, comme il fait aujourd'hui. Rire de ses sermons, et peut-être de lui.
Pour corriger un cœur, il faut qu'en lui s'imprime Un remords sérieux, un vif regret du crime.
' Religieux dominicain du xv*= siccîc. Il eut une telle répnlatition comme prédicaleur, qu'on disriit, par maiiicie de proverbe: Ncscil jirftjdiaire qui nesr.it Bwletarc. Ses sermons imprimés, (s'ils sont de lui), sont riJiculcs cl burlesques.
- Cordelier, n^oit en 1518 Ses sermons sont un mélange bizarre de s^criciix et de comique, de burlesque et de sacré, des bouffonneries les plus plates et des plus sublimes vérités de l'Evangile. Henri Etienne et Voltaire les ont encore défigurés.
3 Sermon devant M. 1« Prince, sur ces parole*: Ootnis cato fœnuiit.
CilANT TIIOISIÈME. 61
(Jii"il plume ses [iccliûs, s'attriste eu y pensant. Quoi! nous attriste-t-on, eu nous divei'tissant?
Fuis-ilonc, uon-sculemcnt ce burlesque profane ; Mais ces traits que la chaire également condamue, Où le prédicateur négligeant le profit.
S'égaie à faire voir et briller son esprit. Tels sont tant de sermons qu'on suit et qu'on admire ; Mais dont toujours, sans fruit, le cœur sec se retire. C'est prêcher vainement, et le prédicateur Ne doit plaire à l'esprit (|ue pour toucher le cœur.
Souvent par cent portraits placés à l'aventure. Le sermon n'ofl're aux yeux qu'une vague peinture : Là l'esprit incertain ne sait où s'attacher. Oh ! combien en voit-on qui pensent bien prêcher. Quand du cœur tour à tour parcourant les faiblesses. Ils blâment les honneurs, les plaisirs, les richesses ? Tout vient dans leur sermon, tout est mis au hasard. Nul principe établi, nulles preuves, nul art ; Mais par induction traitant chaque matière, Ils n'oifrent qu'une vague et confuse lumière. Quaml, entre les oiijets qu'ils viennent présenter, Sur un qui me touchait je pense m'arrêter. Ils m'en olTrent un autre, et celui qui l'elface. Par un autre elfacé ne laisse aucune trace. L'esprit court aux olycts qu'ils lui viennent offrir. Le cœur sans s'émouvoir le laisse seul courir.
C'est là toujom's l'effet que produit l'abondance De cette impétueuse et rapide éloipience. Qui sans s'assujettir' aux preuves, aux raisons. S'abandonne au détail du mal que nous faisons.
Sache mieux du sermon disposer l'ordonnance ; Des principes d'abord établis l'évidence ',
62 l'art di: phêcher.
Et ue fais de nos mœurs aucune induction,
Qui ne soit d'un principe luie conclusion.
Ne peins jamais nos mœurs pour paraître bien peindre ;
Peins-les bien, pour pouvoir à la fin nous contraindre
D'avouer de nos comrs l'affreux égarement.
Et nous en corriger par le raisonnement.
Quoiqu'aveugle et b'ompé, quoique faible et coupable.
L'homme est pourtant toujours animal raisonnable.
Il lui faut des raisons pom* le persuader j
C'est sur cpioi ton sermon doit toujom's se fonder.
Quand tu dépeins le mal, crains qu'au lieu de déplaire. Ton portrait n'ait souvent im effet tout contraire ; Crains, peignant le péché, d'en marquer l'agrément, Et de nous faire aimer le vice en le blâmant '.
C'est du prédicatem' où j'ai vu l'imprudence; Je l'ai vu follement mettre son éloquence A faire des détails du monde et des plaisirs. Plus propres à donner qu'à bannir les désirs ; Flatter le goût du mal par l'art de le décrire. Blâmant les médisants, nous apprendre ù. médire. Blâmant les courtisans, nous faire aimer la cour. Et plaire à l'impudique en attaquant l'amour. Des intrigues du monde interprète profane. Qui fait voir sans horreur le vice qu'il condamne. Ou rire à ses dépens un auditeur malin.
En faisant ces tableaux souviens-toi de ta fin. Souvent de tel désordre un j)écheur est coupable,
' 11 faut porter dans la peinture du vice une réserve exlrôme. Ainsi, point de ces pointures si vives et si délicates qu'elles semblent laisser au vice ses ;igrémenis ; point du ces descriptions des amusements mondains dans un langage plaisant et léger plus propre à faire aimer le monde qu'à le décrier...
CHANT TROISIÈME. fi3
Dont an prédicateur l'ignorance est louable. Ou s'il doit tout savoir, et modeste et discret. Il ne doit pas toujours dire tout ce qu'il sait '.
Que l'image du vice adroitement tracée, Puisse déplaire au cœur, sans blesseï' la pensée. Prends garde d'alarmer la timide pudeur. Et jamais du péché ne peins que la laideur. Il ne me suffit pas cpi'oii m'expose le vice. Il faut en le voyant tpie mon cu^m- le haïsse ; Peins-le moi donc affreux, ridicule ou fatal ; Mais donne le remède en découvrant le mal.
Je suis un malheureux, un cœur faible et revéche. Peut répondre un pécheur à celui qui le prêche; Vous me voyez à fond, et j'ai dans vos portraits De mon cœur cnminel reconnu tous les traits. Mais ce n'est pas assez de sentir sa misère ; Il faut se corriger par la vertu contraire. Faites-la moi connaître, et pour y parvenir, Montrez-moi le chemin qu'un pécheur doit tenir. Voilà ce qu'au sermon tout pécheur pourrait dke. Donc, sans l'avou- instruit, jamais ne te retire. Au portrait de ses maux ajoute le conseil. Et toujoiu's sur sa plaie applique l'appareil.
N'irrite point le mal ipi'il faut que tu guérisses. Ménage son esprit sans ménager ses vices. Combats-les sans l'aigrir. Le meilleur médecin Au malade irrité parait un assassin ^.
' Il est indécent au prédicateur de paraître Irop instruit des usages du monde, du détail des modes, du nom des parures, des divertissements et des jeux.
' 11 ne faut point prendre le ton acerbe de l'invective ou du reproche: le vrai zèle necomiaitpascelangage ; ilestdoux, sansfiel,ten-
Mais surtout, eu pièchant, si tou zèle s'applique A combattre l'erreur de l'aveugle hérétique. Toujours avec égard apprends à le traiter; il s'agit de l'instruire et non de l'insulter '. La charité sans fiel s'oppose à l'imposture. Et le zélé chrétien ne vomit point d'injure.
Que jamais dans la chaire on n'entende de toi Que ce qui peut instruu-e et ranimer la Foi.
Ilomplis bien tou sermon^ n'y souffre point de vide. Et que jusqu'à la Un il soit clair et solide; Crains d'un brillant concept cherchant l'éclat trompeur. De donner pour lumière une fausse lueur; Cherche le vrai dans tout; et défends à ton zèle D'altérer, en l'outrant, sa beauté naturelle.
Que toujours de la Foi les articles traités Exposent aux. chi'étiens de grandes vérités. Emploie en les traitant l'Écriture et les Pères; Mais ne les cite pouit s'ils ne sont nécessaires. Je ne peux te souffrir quand lu viens, en latin, Sans besoin, nous citant le grand saint Augustin, Sans besoin alléguant l'École et l'Écriture, Te faire un vain honneur de ta longue lecture.
drc et compatissant pour le pécheur qui s'égare. D'ailleurs, l'iiivective aigrit et no conigc pas; l'auditeur sort du sermon plutôt irrité qui; convorli. Mais surtout, évitons dans nos instructions, tout ce qui, de près ou de loin, pourrait être pris pour une personnalité...
' C'était la manière de saint l<>ançois de Sales. Il se contentait d'exposer la vérilé catholique, traitant les protestants avec beaucoup d'égards et de charité. On sait combien cette méthode lui a réussi, et combien sa douceur a ramené d'hérétiques à la foi véritable, [lisjji: du saint Frauc. de Sule^, Part. XIV, oh. vi.]
CHANT TiioisiicMt:. 65
Il en csl i{ui d'un goût, d'un es[»ril de Iravei's, ('.()in[»'daul pour prêcher cent i)ass;iges divers. Appliqués à transcrire, ù piller lui volume. De l'or qu'il leur fournit ne prtniuent ({ue l'écume. Je les connais bientùt; dans leurs faibles sermons. Les Pères sont chargés des endroits les moins bons. Je les entends crier quand la preu\(; est forcée, Quand la pensée est fausse, obscure, embarrassée: Ce n'est 2)as moi. Messieurs, mais un Père l'a dit. Un Père ? Je me lève et je sors de dépit. Et vais chercher quelqu'un, (|ui sur ces plagiaires Par un bon interdit venge l'honneur des Pères.
D'un parti condamné renonce aux intérêts, A l'Eglise soumis observe ses décrets.
Sois instruit de ta Foi, si tu veux en itistruire • Souvent par ignorance on se laisse séduire. Et pour dogmes certains par ri"]glisc enseignés. Le zèle ose donner des dogmes condamnés; Le zèle ne rend point l'ignorance excusable.
Souvent à l'ignorance un orgueil plus coupable Ose joindre en prêchant l'hérétique fierté. Et pour se distinguer corrompt la vérité.
Tout homme de parti, conduit par un faux zèle. Fait admh'cr des sots son audace rebelle; Sitôt que dans la chaire il a dogmatisé. Le voilà du public d'abord canonisé :
Digne restaurateur de la saine doctrine. Lui seul peut rétablir l'antique discipline •
1 Allus-icn à la réputation que faisaient les Jansénistes à ceux qui favorisaient leurs erreurs. Le temps a fait justice de toutes ces célébrilés de parti. Nicole, le r/rand Arnaukl no sont plus guère lus et sont ramenés à kur mesure. Pascal lui-même n'est
C'est là ce que l'on dit. iVuiis, peuple, parents Courent à ses sermons remplir les premiers rangs ; Chacun de son carrosse embarrasse la porte ; T/église est trop petite, on s'y presse, on s'y porte. Contre mi tel oratem* hautement déclaré. L'autre parti s'élève, et bientôt censuré. On devrait l'envoyer par un ordre suprême. Dans quelque lieu secret achever çon Carême.
De ces prédicateurs c'est l'ordinaire écueil , Si la crainte ou l'espoir n'adoucit leur orgueil. Pour èti'e bien suivi Jean parut fanatique j Pour devenir prieur il parut catholique ; Tantôt l'un, tantôt l'autre, inconstant orateur. Il fit tant qu'il ne fut ni suivi ni prieiu'.
Pour articles de Foi certains visionnaii'es Font en chaire passer leurs dévotes chimères ; Et certains esprits forts en expliquant la loi, Font passer pour chimère un ai'ticlc de Foi. Ces bizarres excès sont d'un esprit fp.ii s'aime. Et qui dans ses erreurs s'applaudissant lui-même. Trop simple, ou trop hardi, pour croire ou pour douter, Veut à son propre sens, aveugle s'arrêter. Suis un guide plus sur, crois ce que croit l'Eglise: Si son silence laisse une chose indécise, Ne la décide pas. Sur un point contesté Tu ne déciderais qu'avec témérité '.
plus y effrayant génie, dont parlait Chateaubriand ; c'est un écrivain <lc grand talent si l'on veut, mais d'un triste et panvrc caractère. ' « Les Évoques, dit le concile de Trente, ne doivent pas permettre de traiter en lîhairc les choses douteuses. » Sess. xxv. Saint Charles Borromée défend é-ralomcnt aux prédicateurs d'introduire dans leurs discours des opinions sin;,nilières ou douteuses, quand même elles seraient librement agitées dans les écoles.
{Act. Ecc. Mediol. Pars. IV.)
Sur une opinion que ta foi suspeiulue, liespecte les auteurs tloiit elle est tléfi.'ndiie ; Prends alors le milieu que doit prendre un chréliou, llntre douter de tout, et ne douter de rien,
Poiu'quoi, lui proposant une chose douteuse. Alarmer sans besoin une ;\me scrupuleuse? Assez d'articles siirs et de points décidés. Donneront au pécheur des scrupules fondés.
Quand on est véritable, on est toujours sévère, L'Evangile jxirtoiit ■prêche une vie austère. i]n vain y cherche-t-on des adoucissements. On n'y trouve que croix, que veilles, rpie tourments ; Si ron ne vole au Ciel par la pure innocence. On n'y peut arriver que par la pénitence. L'Oracle est infaillible, et l'on s'etforce en vahi D'y mener les pécheurs par un autre chemhi.
Mais toujours véritable en ces saintes maximes. De défauts mnocents ne nous fait point de crimes ; Je ne t'écoute pas, ipiand sévère , affecté. Tu viens en décidant outrer la vérité.
Si tu blâmes des grands le luxe et la dépense. Si tu veux aux habits moins de magnificence. Ne va pas, casuiste, et rigoureux, et vain. Damner pom" im ruban ton innocent prochain. La chaire n'admet point ce détail ridicule. ',
' Si une mode indécente tend à s'établir le prédicateur peut s'élever contre elle; il aura pour s'autoriser l'exemple de tous les saints qui ont occupé la ch:iire, depuis saint Jean-Clirysostome jusqu'à siint Léonard de Port-Mauiico. Mus si celte mode nouvelle ne blesse en rien la décence, il ne doit pns s'en occuper. On ne peut s'empêciier de sourire en lisant certains sermons où le Père Lejoune blâme la forme des chaussures; il est probr.ble que les audite^irs souriaient aussi...
68 l'art de prêcueu.
Mais aux riches iièchciirs (loime un auti'o scfupulc. Représoulc à leurs yeux la douleur et la faim Du pauvre abaudonné qui demando du i)ain; Trace d'uu liùi)ital l'image lamentable, Pcius tes frères movu'auts que la misère accajjle, Tandis que regorgeant d'ornements superflus, La vanité leur prend des biens qui leur sont dus. Alors bientôt la foi, la raison, la nature. Leur fera condamner l'excès de leur parure ; Alors chacun honteux de ses vains ornements. Peut-être à l'hôpital enverra ses rubans.
Je te l'ai déjà dit, sois toujours véritable : La vérité rend seule un sermon profitable. Si lorsque je t'entends, je puis m'apercevoir Que tu quittes le vrai, et ipie pour m'émouvoir, Ici loin du droit sens cette preuve est tirée. Là, de cet argument la force exagérée.
Que d'un passage ailleurs tu détournes le sens. Le reste m'est suspect. D'abord je me défends, Et te quittant, pour fruit de ta vaine éloquence, J'accuse ta malice, ou plains ton ignorance.
Le peuple, cependant, aime la nouveauté. Et bizarre il se plaît à la sévérité.
Quand un prédicateur de plein pouvoir le damne. C'est un docteur, im saint, ne fùt-il qu'un profane. Un ignorant, un fat; chacun court ajjrès lui. C'est ainsi qu'entre ceux qui prêchent aujourd'hui. On en voit qui n'ayant pour talent que l'audace. Savent, vrais Tabarins ', charmer la populace.
1 Tubirin, boiiiïon grossi .t, dont il est parlé plusieurs fois dans Y Alt /)tji':lif/Hc. Son nom a été appliqué depuis à fuus les baladins,
CHANT troisii;me, C9
Là le prédicateur «lanino en réjouissant, \'A sur chaque péché fait le mauvais plaisant ; Lti tout est mis en œuvre, et proverbes des halles, VA termes t^oguenards, et pointes triviales ; l-à d'un charbon grossier les tableaux ébauchés N'expriment qu'eu grotesque, et vertus et péchés. Cependant à le voir, trancher sur la morale, Traiter tout de péché, de crimes, de scandale. On dirait que le ciel le députant exprès. N'a confié qu'à lui ses oracles secrets ; Que seul de l'Evangile il a l'intelligence. Et de conduire au ciel une pleine puissance.
Entin, venons au point, on l'écoute, on le suit ; Mais de tous ses sermons sais-tu quel est le fruit ? Le peuple qui de tout avec le temps s'ennuie. De ce nouvel Apôtre examine la vie ; Aux dépens du prochain, s'il fit rire les gens. Le prochain à son tour fait rire à ses dépens. Et renvoyant à lui ses sermons, ses scrupules, On en fait tous les jours cent contes ridicules '; Tout le monde s'en mêle, et je ne peux ici Moi-même m'empêcher de faire celui-ci.
Un homme assez connu par ce vain caractère. L'autre jour dans Paris prêchait à l'ordinaire.
qui excitent le lire ou la pitié du public par des exagéralions et des plaisanteries grossières.
* Un prédicateur de ce genre avait acquis quelque célébrité en prêchant contre les riches, [C'était en 1848], la foule le suivait émerveillée. On examina sa vie, on vit que la tempérance n'éLiit point sa vertu dominante ; ses discours mieux étudiés révélèrent que souvent c'était un autre cspiit que le sien qui les inspirait, 11 fut abandonné et depuis?... Dieu ne bénit point l'exagération.
Et venant au détail, se mit à condamner
Les pècliem's qui se fout eu carrosse traîner.
II répéta vingt lois que c'était chose atroce.
Et de péché mortel traita chaque carrosse.
En carrosse d'ami lui-même était venu;
Heureux si dans la chau'e il se fût souvenu
Que l'ami l'entendait assis dans l'auditoire ;
Mais le zèle souvent fait perdre la mémoire.
Enfin, le sermon f;iit, chacun pense au retour,
I/ami monte en carrosse, et lui-même à son tour
Veut monter ; mais l'ami l'arrête, et lui demande
Ce qu'il veut. — Moi?ma place! — Eh quoi, qu'on vous la rende.
Oubliez vous sitôt que ce serait pécher ?
Non, non, venez à pied. Monsieur... touche, cocher.
Sommaire. — Dire la vérité en chaire. — 0 misons funèbres. — Panégyriques. — Etre toucliant. — En lircr des concliisions pratiques. — Choix du texte. — Style qui convient au panégyrique.— Morale mêlée à l'éloge, comment la choi^rir. — Compliments, comment on doit les faire. — Eloge du roi. — Difncullé de prêcher à la cour. — Prêcher au village. — Eviter un extérieur trop soiyné, — Ménager sa voix. — Apprendre son sermon. — Ménager son feu, soigner l'action. — Défauts dans la voix et dans le geste. — Action moins importante dans un sermon que le zèle. — Chercher avant tout à convertir.
Heureux furent ces temps libres du soin de plaire, C)ù l'huinnie impunément pouvait être sincère, i:;t n'avait point encore, avec sa liberté, .V la crainte, à l'espoir vendu la vérité. De ces temps trop heureux courte fut la dm'ée; Bientôt vint la fortune, et du monde adorée. Elle enfanta le fourbe, instruisit le flatteur. Mit partout en usage un langage imposteur. Bannit la vérité, lui déclara la guerre, Et ne lui laissa plus d'asile que la chaire.
Ce fut là que, du ciel nous annonçant les lois, A la voix du mensonge elle opposa sa voix. Et (jne les grands tlattés apprirent à la craindre. Mais les grands à leur tour osèrent la contraindre ;
72 I.'aKT liK PnÊCIIER.
La chaire en Kuir faveur admit les compliments, i Pour eux eut des égards et des ménagements, Et jusqu'après leur mort, prenant soin de leur gloire. D'un éloge funèbre honora leur mémoire.
Oserai-je blâmer un usage établi?
Va tirer, si tu peux, un grand nom de l'oul)!!. Va te joindre à Fléchier dans cet emploi funèbre. Et par là, comme lui, rendant ton nom célèbre. Tu verras ton talent brigué par les héros. Et que sûrs de ta voix ils mourront en rejios.
Je raille; mais, Abbé, que veux-tu que je dise? Sur cet art imposteur veux-tu que je t'instruise. Qui tous les jours en chaire ose, au pied de l'autel. Faire un héros, un saint, d'un coupable mortel ?
Refuse à ces flatteurs et vains panégyriques. Une voLx destinée aux lois évangéliques. Et pour louer un mort cherche d'autres garants Que la foi des amis et l'orgueil des parents.
De sa vie au public demande les mémoires : En vain sur ses aïeux feuilletant nos histoires, Et le flattant d'un nom qu'il soutenait si mal. Tu l'appelles vaillant, généreux, libéral ;
1 Le Père Lejeune n'aimait pas les compliments en chaire. Saint François de Sales était du même avis. Le picmier allèg:iic plusieurs raisons qui doivent, à moins de circonstances tout oxceptjonnclles, préserver un prédicateur do cette manie, nnjourd'hui nn pou épidémique. Premièrement, dit-il, on c^^t soupçonné de llatlerie : secondement, vous dites peut-être plusieurs mensonges dans la chaire de vérité ; troisièmement, il est des auditeurs qui n'estiment pas celui que vous louez; quatrièmement, la chaire est faite pour louer Dieu, non pour préconiser les hommes ; cinquièmement, enfin, saint Thomas enseigne que c'est un péché véniel de louer un homme en sa présence. Avi'i aux jeunes pri'-~ rlicatntrs.
CHANT QUATUlkMi;. 73
( xt éloge imposteur que ton cœui' désavoue,, Condamne et ton héros et ta voix qui le loue. *
(cherche donc un héros qui t'offre plus qu'un nom, (Jui soit tel que Turenne, ou tel que Lamoignon^; l^t que, de son vivant, partout la voix publique Ait longtemps avant toi fait son panégyrique.
Fais alors sans scrupule un éloge ordonné ; Mais qu'à ton héros seul ton discours terminé, !.. lisse des lieux communs la route générale; T(.iut doit rouler sur lui, louanges et morale.
Je dis morale, abbé ; car un prédicafem' Ne doit pas même alors parler en oratcm'.
Ce n'est point Pline ici, dont la voix mercenaire N eut se faire payer l'encens dont il doit plaire ; I )u qui dans le Sénat chargé de haranguer, l\u' de frivoles fleurs cherche à se distinguer 3 . Ne te propose point de suivra ce modèle ; Tu parles dans le temple, où, victime immoi'teilo, Immolé sur l'Autel ton Dieu môme est présent. VA qui viens-tu louer?... Immobile et pesant ( adavre en proie aux vers, ton héros te présente Du néant des grandeurs la itreuvc convaincante. l\)urrais-tu donc alors, aux yeux de l'immortel, A\aiit la mort en face, en face de l'autel,
' Quand la conduite de certains personnages a été scandaleuse, le mieux serait de garder le silence sur leur tombe. Pauvre chefli'œuvrc, au point de vue évangélique, que l'oraison funèbre de Louis XV par Mgr. de Bcuuvais; pauvre mérite devant Dieu, que celui de la difficulté vaincue, dans l'éloge funèbre du prince Jérôme par Mgr Cœur, évoque de Troyes. fn ecclesiis benedicite Deo Domino, Ps. lxvii.
- Premier président du Parlement.
^ Pline le jeune est l'auteur d'uu panégyrique de Tr.ijan, su lequel la vérité historique aurait plus d'une réserve fi faire.
Oubliant le dessein auquel on te destine,
Faire un panégyrique à la façon de Pline?
Double abus, dont souvent se rendent criminels
Ceux qui dans le lieu saint, à louer les mortel.^,
Prodiguent une voix vouée à l'Evangile.
Complaisants, pleins d'égards, pleins d'un respect servile,
Ils viennent nous vanter de profanes mondains;
Et plus profanes qu'eux, dans leurs éloges vains.
On ne trouve fp.ie traits, que tours et que pensées.
Des profanes auteurs en pompe ramassées.
Veux-tu voir dans la chaii'e un éloge goûté, Laisse là des péchem's périr la vanité, Pleure sur lem' tombeau, donne-leiu" tes prières ; Mais chcrcbe dans les saints de plus dignes matières. Apprends à les louer ; c'est ce qu'en ton emploi, L'Eglise attend encore et demande de toi.
Travaille, et ne crois pas dans une pièce luiique. Avoir de quoi fom'nir chaque panégyrique.
Souvent dans un éloge un saint est enchâssé. Comme l'est un tableau dans son cadre placé : Otez l'un, bientôt l'autre en remplii-a la place. Et le prédicateur paresseux a l'aiidace D'être prêt de prêcher, n'en changeant que le nom. Tous les saints qu'on voudra sur le même sermon. Ainsi j'ai sur trois saints vu le Père Pancrace Prêcher la même pièce. Il prêcha saint Ignace ;
1 L'auleur signale un abus qui pg rencontre encore de noa jours. Cependant, il nous semble que dans certaines cirionslances, aux obsèques d'un curé, par exemple, ou fi celles d'un personnage imp'jrt4nt; il peut ôtrc utile de dire quelques mots, ayant pour but de r iviver la foi à la vie futurf, au purgatoire, de montrer le néant des biens et des avantages de la terre. L'auditoire dans ces circonstances est mieux disposé à entendre, et à croire ces vérités...
Ce saint un mois après devint saint Augustin ; Saint Augustin ailleurs se trouva saint Martin '.
Si tu veux réussir, il faut, et tu l'avoues, Que tout ton sermon soit pour le saint que tu loues.
Coimais, sache ton saint avant que d'en parler, Sois bien sîu' des vertus qui l'ont pu signaler, Et ne t'avise pas en voulant qu'on l'honore. De nous faire im roman des vertus qu'on ignore.
Mais contre un fait reçu ne va point te hcmier. Et laissant Châtelain - savamment discuter , Si Madeleine fut la femme pénitente, Peins-la comme ou la peint; ta critique imprudente Oterait au public, qui veut qu'elle ait péché. L'exemple qu'il suppose et dont il est touché "».
Abbé, tu ne crois pas, comme Laurent le pense. Que d'être alors touchant ton sujet le dispense : Il n'est aucun sujet où le Prédicateur N'ait dû se proposer de toucher l'auditeur.
Laurent, tu le connais, de bel esprit se pique. Et croit qu(ï son talent est le panégyrique : A nul autre, en ce genre, il ne voudrait céder; Je le vis l'autre jom\ Dès qu'il put m'aborder :
' Tout le monde connaît des prédicateurs semblables au pore Pancrace!... Grands prédicateurs de fêtes patronales, !c même sermon leur sert pour tous les saints.... Je me trompe, ils ont un second sermon, qu'ils doivent débiter au chapelet ou à la piièro du soir. 11 s'agit ordinairement, de l'immortalilé de l'àme, telle qu'on la prêche devant une société de secours tnutneU,... Au i-hapelet comme à la prière du soir, vous avez uu auditoire pieux, qui attend de vous tout aut'^e cliose que des phrases sonores el philosophiques sur l'immortalité de l'âme....
2 L'abbé Châtelain, savant critrquo.
* On sait que ce point a été établi avec évidence par l'auteur des Monuments inédits sur sainte Madeleine,
16 l'auv de prêcher.
Je prêche, me dit-il, et vous viendrez m' entendre ;
C'est un panégyrique. —Où?— Vous imirrcz l'apprendre;
On doit avec mon nom ce soir même afficher.
Et Véfjlise, et le saint qui m'engage à prêcher.
En eiiet, dès le soir, aupi"ès des Petits-Pères,
Je vis son nom écrit en fort gi'os caractères.
Qui sortait orgueilleux du milieu d'un placard.
Je m'approchai, je lus, quoiqu'il fût assez tard.
Et que son nom fût seul écrit en majuscules,
Qu'il devait dans trois jours prùclier aux Camaldulus.
C'est bien loin : mais j'y vais souvent; et du Majeur '
De ces pieux reclus je suis fort serviteur.
M 'excuser, c'eût été faire injure à mon homme.
Qui croit que pour l'entendre on irait jusqu'à Rome,
Et qid d'ailleurs savait que Sucy - n'est pas loin.
Pour finir ce détail dont tu n'as pas besoin.
Tu sauras que j'allai l'entendre. Quelle pièce!
Le ciliée jamais n'eut plus de gentillesse,
Jamais saint Romuakl, du monde retiré.
De plus de faux brillants ne se trouva paré.
Tout était de ce goiit. Jamais discours, je pense,
Ne m'a plus indigné. Quoi ! de la pénitence, j
Avoir dans son sujet un modèle si grand, i
Et n'en pas dire un mot? Je ne pus, à Laurent, ^
Après qu'il eut prêché, déguiser ma colère. '
Quel fruit d'un tel sermon avez-vous donc cru faire,
Dis-je en raillant? Quel fruit! moi, j'en fais quand je veux.
Dit-il ; mais ce n'est pas un sermon fnictueiu- ;
• C'est ainsi qu'on nomme le général des Camaldulcs.
^ Maison do campagne de M. le président Lambert, chez lequel se trouvait a'ors l'auteur.
r;H.VNT QUVTRlKMi:. 77
' ',' n'est jnis un discours touchant et pathétique 'Jue Von m'a demandé, c'est un panètjyi'ique. L'espiit seul doit briller dans l'éloge des sainti^. Et nous laissons le fruit à faire aux Capucins. ( '.a fut là sa réponse. Enivré de sa pièce. Il prit mon compliment poiu' une impolitesse; VA peut-être crut-il, cpie je n'avais raillé, Oue jaloux de l'éclat dont il avait brillé. le ne me tlattai point de pouvoir le réduire.
Mais toi qu'ici mes vers se proposent d'instruire, Pourras-tu ne pas voir que de tous les discours Que l'on peut faire en chaire, et qu'on fait tous les jours. Nul ne s'offre à ta voix plus touchant, plus utile. Plus propre à moissonner les fruits do l'Evangile, Que l'éloge d'un saint, où l'on voit éclater Les vertus qii'mi chrétien peut et doit imiter? (".es vertus au pécheur paraissent impossibles; Parle, et fais voir qu'un saint, par ces vertus pénibles, Ce saint dont à ta voix l'éloge est confié. S'est conservé sans tache, ou s'est piu'iiié.
Nous n'avons aucim saint dont le panégmquc Ne soit pour les pécheurs ime leçon publicpie. Autant qu'en le louant on doit avoir d'esprit. Pour mettre dans leur jour les vertus rpi'on décrit ; Autant l'ayant loué, doit-on avoir de zèle Pour en faire goûter et suivre le modèle.
C'est en vain que l'esprit par l'éloge est charmé, Si par l'exemple aussi le cœur n'est entlammi' '.
' Ces règles si sages sont comme le résumé de tout ce qu'on
1 écrit au sujet des panégyriques. En effet, selon saint Basile,
iMoge des saints n'en doit pas être la fin, ils doivent avoir pour
iut de nous porter à honorer les saints et surtout à les imiter.
11 faut à l'un et l'autre, abbé, que tu t'appliques. Ou n'entreprends jamais aucims panégyriques.
Choisis d'abord ton texte. A la fête d'un saint. Le choix t'en est permis, et tu n'es pas astreint. Comme en un autre joiu*, de suivre un Evangile; Mais fuis l'allusion burlesque et puérile, De ceux qui siu" un saint devant faire un sermon. Recherchent dans le texte un rapport à son nom. Ont-ils de saint Victor h publier la gloire? Dès le texte, à coup sur, ils parlent de victoire ; Dès le texte, croyant ce début éclatant. Ils parlent de constance en louant saint Constant. Fuis ce vain badinage et ce rappoii frivole ; Sois plus simple et plus vrai : la divine parole Demande un discours grave et toujours sérieux.
Crois-moi, sans te piquer d'un début spécieux. Fuis ces vains jeux de mots, recherche puérile, Prends pour fêter un saint ton texte en l'Évangile,
L'Eglise, qui des saints a bien conmi l'esprit.
L'a marque par le texte à leurs fêtes prescrit.
Et donné par le choix cp'elle en a voulu faire.
Un Evangile propre 5. chaque caractère •.
Insister peu sur ce qu'il y a d'extraordinaire dans leur vie, faire surtout ressortir les vertus et les actions qui peuvent être imitées par les auditeurs, telles sont les règles qu'on doit suivre.
' Relativement au choix du texte, ceci est peut-être trop absolu. Les prédicateurs qu'on peut citer comme modèles, ne se sont point conformés à cette règle. Pour ne pnrlcr que d'un seul, Bossueta pris pour texte de Sun panégyrique de saint Joscpli : Depositinn custodi ; pour celui de saint Benoît, ce simple mot de la Genèse : Egredere; pour celui de sainte Catlierine : Dédit illi scientiam sanclorum (Sag. chap. x). Pour celui de saint Thomas de Canforbéry : In v.orte rnirubilia operatns est [Eccli. ch. xlviii), etc. On sait que ks exordcs amenés par ces divers textes sont des chefs-d'œuvre.
l'.miMiiioi t'en écarter? Rassemble en tes desseins I /esprit, le caractère et les vertus des saints; lU'lève leurs vertus en leur jour exposées ; Mais n'emprimte jamais ces ligures usées, (Jui font à l'orateur, d'un esprit peu chrétien, I ii'trôner tous les saints, pom' mieux placer le sien.
Décris les actions, rarement les miracles; iHi pécheur il s'agit de vaincre les obstacles; 11' pécheur s'émeut peu de faits miraculeux ; N'en fais jamais un pohit, n'en dis qu'un mot ou deux, I >o la Foi dans les saints pour montrer la puissance, l'oiu' relever leur gloire et notre confiance.
En racontant leur vie, Abbé, souviens-toi bien (Ju'on te veut oratem*, et non historien; l'ais, ornant les récits que le sujet demande, ijue ton sermon jamais n'ait l'air d'une légende.
Supprime tout détail inutile au sujet.
Ne nous aiTÔte point sm* un fiùvole objet.
Peignant de saint Louis la bonté populaire. Dis, ipie de tout son peuple et le juge ot le Père, Vax champs, comme à la ville, à tous donnant accès. Sauvent assis sur l'herbe, il jugeait les procès ; !,;i recevait de tous la plainte ou le mémoire : Mais ne t'avise pas, pour emboUu' l'histoire, 1 >i' faire de cette herbe un trône de gazon ; '■ trône imaginaire et fait de ta façon,
mblerait dressé, moins pour donner audience, ijiie pour placer un trait de ta vaine élocpence.
Non que je blâme ici tous les traits figurés; Mais il faut que toujoiu's au bon sens mesurés, iCuiployés rarement, tu n'en fasses usage, Uue de la vérité pour mieux tracer l'image.
80 l'art de PRÈciiEa.
Augmenter du discoui's la force et l'onction, Sans jamais détourner ailleurs l'attention.
Peins donc toujoiu-s le vrai^ fuis toute métaphore, .
Qui, loin de le montrer, voilant ce qu'on ignore, ^
Ne sert qu'à faire voir, dans un discours fardé. L'esprit frivole et faux de l'orateur guindé.
A l'image élégante et pourtant naturelle Des vertus de ton saint, joins la force et le zèle, Poiu' corriger en nous les vices opposés, l£t mêle adroitement dans les points proposés. L'éloge et la morale; et pour blâmer le vice. N'attends pas règlement que l'éloge finisse'.
C'est ainsi que stérile en use l'orateur : Il attend pour instruire et toucher l'auditeur. Que des vertus du saint il n'ait plus rien à dire; Et finissant ainsi chaque point par instruire, Souvent fait oublier à la fin du sermon, Du saint qu'il a prêché les vertus et le nom.
Place mieux ta morale, et crains qu'elle n'ennuie. Quand après un éloge il faut que l'on essuie Une conclusion, en soi sermon nouveau.
Ou d'un autre sermon, pastiche et long morceau. Finis donc par ton saint, et que ta voix retrace. En deux mots seulement, ce que mise h sa place, Dans l'éloge du saint ta morale a touché. Partout où sa vertu, son exemple a jirèché.
Mais entre les vertus que prêche son exemple. Sache encor te fixer. La moi'ale en est ample,
' Il faut aillant que possible que l'applicalion morale ?e joigne an récit; mais surtout il f.iut éviter ces tirades de morale qui viennent uniformément après chaque point et de la mémo manière. Evitez aussi les longues digressions, qui (ont perdre de vue et oublier le saint d'>nl vous Oevoz parler..,
CHANT 0''ATiiii:Mi:. 81
Et lu ne dois choisir, sage prédicateur, Que celle que lu crois utile à l'aiiditeiu'.
En prêchant saint Matthieu, nionlre coniliien fidèle Doit être le chrétien, cpiand la grâce l'appelle; Ou si des publicains tu crois devoir parler. Fuis tous ceux qu'on pourrait par leur nom a]>peler; Noms connus, détestés, et devenus proverbes. Depuis qu'on les a vus, voleurs durs et superbes, Pi'olllant des malheurs d'un siècle infortuné, Changer en or la boue où chacun d'eux est né '.
N'attaque i)oint des gens que tout le monde abhonv, Laisse ces scélérats que personne n'ignore; On les attaque en vain. Tout le public, crois-moi, l'ar l'horreur qu'il en a, liîs prêche mieux que toi : Sans fruit "de leurs péchés tu tracerais l'image. Chacun voit de l'enfer en eux le noir ouvrage. Que serviraient les traits dont tu peux les noircir? Quand le sermon irrite, H ne fait qu'endurcir. Ne parle que de ceux dont l'usure cachée Ne peut, que par ta voix, leur être reprochée. De ces honnêtes gens qui croyant tromper Dieu, Font le honteux métier qu'abjura saint Matthieu.
Cherchant toujours le fruit, défends à ta morale l-es portraits qui font moins de fruit que de scandale ; Ne peins (pie les pécheurs que l'on peut réformer. Ne fais que les portraits qui ne font point nommer. \insi de chaque saint selon ton caractère, i'irant ime morale utile et salutaire,
• Cette boutade s'npplique aux traitants, qui all'ormaient les impôts. Les injustices et les concussions, qui accompagr.aitnt le recouvrement de ces impôts, avaient rendu odieux le nom de i/'oitants.
82 i.'art de prêcher.
Tes éloges pourront instruire, édifier.
Faire honorer les saints et nous sanctifier.
Abbé, je crois t' entendre, et qu'à propos d'éloges. Sur un bizarre usage ici tu m'interroges; Cet usage établi de faire aux auditeui's. Que distingue le rang, des compliments Iktleurs. A qui n'en fait-on pas? aux évêques, aux princes. Et jusqu'aux intendants envoyés aux provinces ; Enfin, pour ceux qu'on voit et riches et puissants. Aucun prédicatem' n'est avare d'encens.
Encor même pai'-là ne se croit-on pas quitte, in grand vient au sermon, il faut qu'on le visite. Et descendant de chaire, on court remercier L'obligeant grand seignem* que l'on vient d'cJinuytM' '.
Que te dirai-je, Aljljé, puisque tel est l'usage? Viendrai-je seul ici crier, d'un ton sauvage, 0 lâche complaisance ! ô triste aveuglement ! Quoi, saint Paul - à Festus fît-il un compliment? Crut-il devant les grands devoir changer de style ? A-t-il loué Félix ? a-t-il llatté Drusile ?
Je crois qu'un bon motif vous rendit complaisants. Et que de la vertu cherchant des jiartisans,
' Moins fréquent qu'an temps où écrivait De Villiers, cet usage cependant tend à persévérer. A chaque fèlc patronale, ou dans [•resque toute ciiconslance qui appelle un sermon extraordinaire, on veut faire l'éloge du curé. Grand bonheur encore, si le curé à son tour n'essaie pas de faire celui du prédicateur. Axinus asiman frical, a dit éncr{jlquement un fabuliste latin. On peut cep'-ndanl dire quelques mots d'éloges courts et Lien sentis. Mais la chaire chrétienne n'étant pas faite pour ces misères, il est difficile de se l)icn tirer de ces éloges. 13os^uel ni Bourdaloue n'ont pu en venir à bout. Massillon seul a quelques compliments qu'on peut citer comme des modèles du genre , ainsi que quelques-uns de ceux qui se lisent dans les Conférences de Lacordaire.
2 /Ic/e* des Apôlres, eli. xxiv, v. la.
\(iu^ .ivt'z cru devoir, successeurs des Ai»ôtres,
\l' pas jtrèclier aux grands comme Fou prêche aux autres.
Il- crois le compliment un innocent appas,
l'our gagner leurs esprits, poui* faille sm' leurs pas
\( coiu"ir tout le peuple, et dans leurs coîurs rebelles.
Insinuer la voix qui les renili'a fidèles '.
Peut-être au peuple même avez-vous cru devoir laire honorer des grands le rang et le pouvoir, i;t par vos compliments les rendre respectables; \U: bien! continuez, vous n'êtes point coupables, l'iiurvu cfue vous bornant à les complimenter. Dans le vice jamais vous n'alliez les Ilatter; i;t qu'éclate, au besoin, cette voix de tonnerre, Hont Dieu veut que l'on parle à ces dieux de la terre, (Juand fiers de leur gi'andeur, de leurs titres parés, 1,1 lin des routes du ciel ils marchent égarés.
iVinsi tu peux. Abbé, tu peux suivre l'usage; \-A puisqu'enlîn, prùné comme un grand personnage, lit com' te doit connaître et ne peut différer I II' vouloir à son tour t'cntendre et t'admirer. riens ton compliment prêt. La matière eji est belle; Tu peux sans flatterie et sans trahir ton zèle. Louer la piété, la sagesse du roi.
Tu verras tout le monde en parler comme toi.
Ce sont là, si tu veux garder ton caractère, Les vertus où se doit borner ton ministère. Ce monarcpae clu"étien n'attend pas que ta voLx Vienne en chaire exposer ses grands, ses prompts exploits,
' Un apôtre de notre époque, Monseigneur Mcrmillod pourrail jôtre cilé comme modèle dans co genre. Aucune allusion possible, aucune louange méritée n'est omise; maisaussiavec quel zèle ouel talent et quel esprit de foi !
8i L'Anr ni' rnÊcnEPt.
Et joindre à l'Evangile une sanglante image
Des lieux où tant de fois a brillé son courage.
Ce merveilleux tableau demande un autre temps.
Fidèles écrivains de ses faits éclatants.
Racine et Despréaux en donneront l'histoire » ;
Toi, tu dois lui tracer une plus noble gloire.
Laisse le champ de Mars où brillent ses guerriers.
Et dans un autre champ fais voir d'autres laïu'iers;
Ose, plein de respect, l'animer à comijattre
Des ennemis plus grands que ceux qu'il vient d'abattre.
Fais-lui du conquérant distinguer le chrétien.
Fais-lui, pour vrai héros, prendre l'homme de bien.
Par son zèle, l'erreur de ses états bannie. Voit dans la même Foi la Finance réunie ; Et sa main arrachant le for et les poisons. Aux duels indomptés, aux sourdes trahisons. Fait couler plus heureux le dur siècle où nous sommes ^. C'est le plus grand des rois. Mais les rois sont des hommes; Et jusques à la mort les hommes combattus. Ne peuvent qu'en veillant assurer leurs vertus.
Apprends-lui que sur lui Dieu gi\avant son image. En vain l'aurait rendu des mortels le plus sage. En vain versé ses dons sur lui, sur ses enfants. Et prolongé le cours de ses jours triomphants. Aux grâces qu'il reçoit si son ànie fidèle. Ne s'assurait au ciel cette gloire immortelle, Dont la gloire attachée au succès des combats. N'est qu'un crayon léger, n'est qu'une ombre ici-bas.
' Hacin.ccl Boileau avaient élc nommés historiographes du roi.
^ Allusion à la révocation t!o l'édit de Nantes, et à diverse» ordonn mecs do Loui.'' XIV.
CHANT QUATIIIÈMU. R3
Que d'un tour délicat, eu deux mots ramassée. Le compliment renferme une simple pensée ; N'en crains point le succès. Un compliment chrétien, S'il est fait de bon sens, réussit toujom-s bien.
Mais crains, quand à la corn" tu cherches à paraître. Moins ]wur apprendre aux rois, qu'au ciel ils ont un Maître, Que pour voir les placards f[u'on afliche pour toi. Te nommer fièrement Prédicateur du Roi.
Que dis-jc? vain honneur ! qualité qui d'un moine Peut tlattcr l'humble orgueil, et dont le Père Antoine Eblouit son couvent. D'un autre espoir touché. Tu crois faire à la com' éclore l'évèché Que couvent tes talents, quêtes sermons mitonnent; Mais crois-tu donc qu'ainsi les évèchés s'y donnent ? Combien en a-t-on vus, dont l'espoir orgueilleux N'a moissoimé qu'affronts en ce champ périlleux? La carrière à fournir fut toujours difficile : On n'y pardonne rien, la voix, l'air et le style. Le discours, l'action, tout est examiné ; Et dès qu'un mot déplaît, le reste est condamné. La franchise en ces lieux, la droiture chrétienne. Se trouvent rarement, et se souffrent à peine : On n'y peut cependant voir le prédicateur Flatter, dissimuler, mollir sur l'aucUteur, Tous attendent de lui l'image de lem's vices ; Et souvent cette image irrite lem's caprices. Et le Prédicateur est traité d'indiscret, Pour avoir su trop plaire en faisant leur portrait. Ne va point à la cour que la cour ne t'appelle. Crains de prendre, étom'di, ta vanité pour zèle. Borne enfin tes désirs; sache te contenter De ue prêcher qu'à ceux qui veulent t'écouter-
Laurent prêche à la cour, Florent prêche au village ; Lequel des deux sur l'autre a le plus d'avantage? A Laurent on s'endort, et l'on pleure à Florent : Florent, crois-moi, l'emporte, et vaut mieux que Laurent.
Si la nature. Abbé, pour toi peu favorable. T'a de prêcher les grands fait naître peu capable, Poui'quoi de tes sermons leur donner l'embarras. Et prêcher sans profit à qui n'écoute pas? Choisis, choisis un champ à tes soins moins rebelle. Suis dans les missions Honoré ' qui t'appelle; Au village avec lui, fais entendre ta voix. Fais par nécessité ce qu'il a fait par choix. C'est tenir trop longtemps ton talent inutile. Que d'ennuyer la cour, que d'endormir la ville. Il est d'autres moissons. Les pécheurs égarés. De ces eaux que tu perds sont ailleurs altérés. Abbé, leur ignorance accuse ta mollesse.
Mais, que dis-je ? est-ce à toi que ce discours s'adresse, A toi qu'exprès le ciel forma, si je t'en crois. Pour convertir les grands et pour prêcher les rois ?
Eh bien, du ciel sur toi, va, cours, remplis l'attente. Fais entendre aux mortels cette bouche éloquente ; Monte en chaire, il est temps. Ça, dis-tu, je le veux. Qu'on vienne me raser, qu'on poudre mes cheveux. Qu'on me frise et m'ajuste... Alibé, que veux«-tu faire Par ces profanes soins, à qui veux-tu donc plaire? Ce vain ajustement siéra-t-il à la voix Qui doit nous annoncer, nous faire aimer la croix? Tu t'emlîellis le teint pour prêcher l'abstinence. Tu t'ajustes pour faire aimer la pénitence.
' Le P. Honoré de Cannet, célèbre par son zèle et par le succès qo'il obtenait dans les missions.
Heureux qui dans l'Eglise à prêcher engagé, Fut d'un air agréable en naissant partagé; Mais malheur à celui qui le croit nécessaire, il est dautres moyens de toucher et de plaire. Je te l'ai dit cent fois, je dois le répéter : Abbé, c'est le sermon qui doit faire écouter].
Garde-toi toutefois de négliger le reste. Prends en montant en chaire un visage modeste. In air qui par avance annonce à l'auditeur, Oue c'est Uieu qui lui parle et non un oi'ateur.
( Connue nce, et que ta voix avec soin mesurée, N'aille point en éclat se perdi'e dès l'entrée. Pourquoi crier toujorn-s? daigne im peu me parler; A[>rès, s'il est besoin, tu pourras quereller.
Pourtant des auditeurs consulte le génie : I.es gi-ands veulent qu'on parle, et le peuple qu'on crie; Tu dois, selon leur goût, les servir tour à tour, Crier à Saint-Eustache et parler à la com* ^.
Ménageant de ta voix la force et l'étendue. Fais que partout sans peine elle soit entendue ; I/un fuyant la lenteur, court toujours en parlant. Craignant d'aller trop vite, un autre devient lent;
• L'extérieur d'un prédicateur doit être propre, convenable, sans affectation ; il y a presque autant d'indécence à se montrer trop négligé qu'à paraître avec un soin affecté. Que doit-un penser de ceux qui montés en chaire, regardent leur montre , placent leur mouchoir, arrangent leur surplis, ajustent leur rabat, etc ! Qu'ils feraient mieux de perdre ces manies. On ne monte pas en chaire pour faire sa toilette. (Voir Dinouart, de V Eloquence du corps).
* Ceci est-il bien vrai? Nous pensons qu'un ton convenable, naturel est bien reçu partout. Crier, avec des inflexions qui rappellent les tréteaux d'un charlatan, ne serait pas supporté même dans les villages.
88 î-'afit ve PKÈcuun.
On uc peut suivre l'un, l'autre on ne peut l'attendre : Je les laisse prêcher, je sors sans les entendre.
Vn sermon qu'on sait mal, fatigue l'auditeur : 11 a toujoiu-s, ou trop, ou trop peu de lenteur. La mémoii'e qui tremble, ou se hâte, ou s'arrête; Il faut quand tu la dis que ta j^ièce soit prête ; Avec soin, je l'ai dis, tu dois l'étudier. Tu dois de ta mémoire aussi te défier : Tu sais quelles en sont quelquefois les disgrâces. Quand un mot qui t'échappe, ou rpi'imprudent tu passes, T'ari'ête, ou sur tes pas te faisant revenir. Te trouble, te fais taire, et brusquement finir.
Que toujom's donc par cœur ta pièce soit apprise; Mais aussi qu'à l'esprit la mémoire soumise. N'ose point le gêner, et reçoive aisément D'une phi-ase ou d'un mot le soudain changement. Sois prêt, quand tu la sens vacillante ou confuse. De fournir d'autres mots pour ceux qu'elle refuse. Le discours, je l'ai dit, sur-le-champ enfanté. N'a, ni le même sel, ni la môme beauté ; Mais enfin, il vaut mieux quand il coule sans peine. Qu'un discours mieux rangé que la mémoire gêne.
Possède-toi partout, et conserve en disant, L'esprit sur ta matière attentif et présent; Ne la perds point de vue, et quoi que tu proposes. Parais moins t'appliquer aux pai'oles qu'aux choses.
Ménage aussi ton feu. Souvent un orateiu' Croit à force de cris échaufler sa lenteur; Et n'ayant point en lui d'ardeur vive et légère. Emprunte en s'agitant une ardeur étrangère. C'est ainsi que sentant approcher le combat. On voit que s'étourilit le timide soldat.
CHANT QLAÏIllfcMIi:. 8S
E\ soiii!)lo par ses cris appeler son courage ;
l'enJant que le héros tranquille dans l'orage.
D'un geste ou d'un regard portant partout l'ell'roi.
Sort vainqueur de Senef, de Lens et de Hocroi.
Ce n'est point par le bruit qu'on marque sa vaillance.
Ce n'est point par le bruit qu'on soutient l'éloquence.
Et le prédicateur aura beau s'agiter.
S'il n'a dans lui le feu qu'il tâche d'exciter.
C'est en vain qu'il le cherche, et quelque etfort qu'il fasse,
S'échaulfant par machine, il me parait de glace.
Jamais, en prononçant, ne fais ces durs efforts Qui semblent disloquer et mouvoir tout le corps.
Aux gestes natiu'els que ta main exercée. Obéisse à ta voix et marcfue ta pensée. Que l'œil suive la main, se ferme rarement. Et toujours du discom's s'accorde au mouvement.
Sois et parais touché. Sans art et sans étude. Ton geste aura toujoiu's assez d'exactitude; La nature conduit la main, l'oeil et la voix. Et les sait au discours accommoder tous trois. L'art ne doit te servir qu'à te régler sur elle; Car toujoiu's la nature est élégante et belle. Ces gestes déréglés, ces dehors vicieux. Dont Lucas ' et Sanlecque ^, auteurs ingénieux. Ont tracé dans leurs vers la liurlesque peintui"e. Ne sont point ceux que forme, ou prescrit la nature.
C'est là pomiant l'erreiu' dont on s'est aveuglé. Prenant pour naturel tout geste déréglé.
* Lucas a composé un poëmc latin en deux chants : de Gestu et Voce.
' Sanlecque est l'auteur fl'un poëme sur le geste que noug réimprimons dans ce volume,
Tel qu'à plus de justesse en vain on sollicite. De sa grossièreté croit se faire un mérite. Tous ses amis ont beau lui dire et lui crier : Changez cet oir, ce ton, ce geste si grossier. Non, répond-il, grossier jusques dans sa réponse, Je ne puis devenir beau prêcheur ; j'y renonce.
Ainsi lier des défauts qu'on lui reconnaissait, Loin de se corriger, Jacques s'applaudissait. En disant : Quant à moi je prêche l' Évangile. Il se savait bon gré de n'être pas docile.
De cette folle eiTeur, tâche, désabusé, D'avoir en prononçant cet air, ce geste aisé. Que donne la nature, ou que l'art nous enseigne: Mais ffue pom*tant ce soin jamais ne te contraigne : Je t'aime mieux grossier^ que si, toujours contraint. Tu suivais la mesure où ton geste s'astreint. Parle avec art : mais crains que ton exactitude Ne nous fasse de l'art apercevoir l'étude. Donne de bons sermons, prêche comme Joli ^ Je te pardonnei'ai de n'être pas poli.
Joli, je m'en souviens, j'ai vu dans mon enfanpe. A ses prônes courir le peuple en affluence; Joli semblait vouloir faire, à foi'cc de bras, Entrer le repentir dans les cœurs scélérats, Tant son geste agité gardait peu de mesures. Et Giroust ^, (tu l'as \'u, du moms tu te figures
1 Joly Claude, d'abord curé de Saint-Nicolas-des-Champs, depuis évêque d'Agen. Ses sermons rédigés par un de ses amis ont été publiés après sa mort. On sait qu'il n'écrivait que l'exordc, le plan et les principales pensées; pour le reste il s'abandonnait aux mouvements de son cœur.
2 Le P. Giroust, jésuite dont les sermons ont été imprimés par les soins du P. Bretonneau. Sa manière de prêcher était simple et
QiK^l il dût ôtre an bruit que fait encorson nom;) Giroiist foisait trcmblor les pécheurs au sermon. Savant les convainquait, touchant les faisait craindre; Sans que jamais pourtant on ait pu le contraindre D'arranger mieux son geste, et de s'étudier A se donner un air moins rustre et moins grossier. En faveur du seniion Ton pardonne le reste; Est-il prédicateur qui ne pèche en son geste. Dont la voix, l'action n'ait rien de dur, de faux? Combien dans les meilleui's ti'ouve-t-on de défauts ?
L'un semblant affecter une voix délicate, Dit du bout de la langue nn sermon qu'il frelate ; L'autre semble en prêchant répéter sa leçon. L'un de chaque Unale en aiginssant le son. Semble dans le palais un avocat qui plaide. Dans un autre un ton bas si règlement succède Aux tons plus élevés, qu'on dirait que deux voix. Que deux prédicateurs nous prêchent à la fois. L'xm ne nous parle ici que par enthousiasme; L'autre là soupirant semble oppressé d'un asthme ; L'un serrant trop les dents, noxis parle de gosioi- ; L'autre les ouvrant trop, s'égosille à crier ; L'un fronce le som'cil, l'autre fait la grimace ; Ici l'un semble prêt à sauter de sa place ; L'autre à sa chaire est là, comme un terme, attaché ; L'un semble en le blâmant ricaner au péché ; L'autre joignant les mains et fermant la paupière. Semble en invectivant faire à Dieu sa prière ; L'un arrondit les bras sm* la hanche placés, L'auti'e toujom's en l'air les jette balancés.
sans prétention ; mais le zèle et ronclion avec lesquels il prononçait ses discours produisaient de nombreuses conversions.
Défauts que l'auditeur dissimule et pardonne. Quand la pièce, d'ailleurs, est, ou lui parait bonne ; Oubliant ces debors, il écoute, applaudit. Et méprise un sermon quand il n'est que bien dit.
Si vingt siècles plus tôt la sublime sagesse D'un Dieu né parmi nous, eût éclairé la Grèce, Démostbènes, crois-moi, du profane orateur Distinguant mieux l'apôtre et le prédicateur, A la seule action n'eût point semblé réduire L'art de persuader, dont il voulait instruire ; Mais quand, docte oratem", on le vit avancer Que ce grand art consiste à savoir prononcer. On ignorait encor la puissance suprême De cette vérité qui parle d'elle-même ; On ignorait que Dieu, voulant la publier, X'emploirait que la voix de l'artisan grossier.
Ces temps sont arrivés. A ta voix confiée, La même vérité doit être pul)liée.
Laisse donc au barreau, laisse à d'autres la loi Qu'établit Démostbènes, et ne la prends pour toi Qu'autant que tu sauras joindre l'art de bien dire. Aux soins plus importants que tu dois te prescrire. Dis, si tu peux, ainsi que Démostbènes eût dit ; Mais de Pierre pêcheur prends le zèle et l'esprit.
Songe à nous convertir, et ne pense à nous plaire. Que quand pour nous toucher ce soin est nécessaire , Et que tes auditeurs, aisés à rebuter, Veulent que l'action aide à faire écouter. En ce point seulement, ménage leur faiblesse; Corrige tout défaut, tout dehors qui les blesse. Et de ta voix d'aljord fais-leur goûter les sons, Pour leur en faire après mieux goûter les leçons.
CHANT QLATIlIÈME. 93
Devoir il'uii ministère^ où toujours charitable. Doit être, tout à tous, ton zèle infatigable ; Savoir s'accommoder à des goûts différents, A l'ignorant, au docte, au peuple, connue aux grands.
Ne dis point qu'à la cour le zèle est inutile : La cour a des chrétiens aussi bien que la ville ; Et tu dois d'autant plus y ranimer la foi. Que la coiu' sert d'exemple, et du peuple est la loi.
Quel fruit plus consolant attends-tu de tes peiues. Que de voii*, de l'éclat des fortunes himiaines. Les grands moins éblouis, jaloux d'un autre lionneur? Et du ciel aspirer à l'éternel bonheur?
Sur leui's égarements quoique tous s'étoiu'dissent , Peut-être quelquefois en secret ils gémissent De se voir loin du ciel, pour lequel ils sont nés, Ci'us, estimés heureux, et vivre infortunés.
Profite des moments où lem* oreille écoute. Et d'un autre bonhem- leur découvrant la route, Fais-leur sanctifier et porter en chrétiens. Du joug de leur grandeur les superbes liens.
Découvre le poison que cachent leurs maxime? ; Mais ne te borne pas à comljattre leurs crinie^:. Fais-leur connaiti'c encor, censeur plus rigoureux. Qu'un plaisir innocent est souvent dangereux.
Apprends-leur qu'un péché dont reste le scandale, N'est qu'à demi détruit, et qu'eu vain on étale D'une conversion l'équivoque dehors.
Si le cœur ne suit pas la réforme du corps.
Ainsi sur chaque point knu' foi développée. Découvrant les erreiu's dont leur âme est trompée. L'honnête homme à la corn* redeviendra chi'étien. Et croira faire un mal de ne pas faire un bien.
Alors, de la vertu trop funestes obstacles. L'attachement au jeu, les profanes spectacles. Ne seront plus traités d'usages innocents; L'indépensable loi de captiver ses sens, Et de fuir les écueils de la vertu chrétienne, Justifiera la voix qui veut qu'on s'en abstienne.
Des sermons à la corn- tel doit être le fruit ; Tel le cherchent tous ceux que la chaire y produit, Là Bossuet, Grignan, Mascarou, Fromentière, Le Bouts, Fam'e et Dom Côme ont porté la lumière. Là Bom'daloue eucor plus que jamais goûté. Fait voir, et fait peut-être aimer la vérité. Déjà Gaillard le suit, et de ce grand modèle Il imite la force et seconde le zèle; Et bientôt, comme Hubert, applaudis à la cour. On y verra Sornin et la Uoche et la Tom\ Là bientôt dom Jérôme annonçant l'Evangile, Moissonnera les fi'uits qu'il moissonne à la ville. Là l'éloquent Fléchier, le touchant De^allem's, Dans BoUeau, dans Anselme am'out dt;s successem's. Là bientôt animé d'une plus noble audace, Viendi-a tonner la Rue, et quittant le Parnasse, On entendi'a la voLx qui charma les neuf Soeurs, Établir de la Foi l'empire et les douceurs *.
Oh ! s'U m'était permis de nommer par avance Ceux qui nés pour la chaire, en fondent l'espérauce. Et qui du ministère en essayant le poids. N'ont cncor qu'à demi fait entendre leur voix ;
• 11 serait trop long de faire une note sur chacun de ces orateurs, la plupart inconnus aujourd'hui. Les sermons des plus célèbres d'entre eux ont été réédités par l'abbé Migne dans sa Coltec' lion des Orateurs sacrés.
CHANT QLATniÈME. 98
De combien d'autres noms brillerait cet ouvx-age. Ici pour exciter ton zèle et tua coiu'age, Je pourrais te nommer la Ferté, Massillon, Maure, Quiuquet, Portail, Smian et Bignuu ; Biguon, car quel crois-tu que sera ce génie, Dont la vaste science à l'éloquence unie, Semble suffire à tout? Si propre à tant d'emplois, Il a comme le reste et la force et la voix. Cheminais, eu quel rang ne doit-on pas le mettre? Est-il quelque succès qu'on ne dût s'en promettre? Si sa faible santé ne nous eût alarmés Par les mêmes sermons, dont il nous a charmés.
Combien d'autres cncor, du ciel nés pour la gloire. Du sein ici d'Ignace, et là de l'Oratoire, Dans le clergé nom'ris, élèves des couvents, Eolôront d'orateurs saints, zélés et savants ? Plein de nobles sujets chaque Ordre en fera naitre. Et mes vers à lem' gloire auront servi peut-être. Du moins, si d'âge en âge on y lit mes avis. Ou applaudii-a ceux qui les auront suivis.
FIN DE r/AUr OE PRÊCHER.