DU GESTE
Dans le mmistère de la Chaire '
Les mains sont pour l'homme comme une seconde langue qui, dans le silence même, explique nos sentiments, fait connaître nos pensées, et parle un langage connu chez toutes les nations.
L'orateur parle aux yeux par l'action des mains, et
en diversifie le jeu, les tons et les inflexions, pour ainsi dire, d'une manière agréable et pathétique. Le geste soutient la prononciation de l'orateur, anime l'éloquence , nouiTit la vivacité de la diction, et embellit les figures répandues dans le discom's.
Les règles du geste sont nées dès les temps héroïques , dit Quintilien-. Elles ont été approuvées des plus gi'ands hommes de la Grèce, et Platon les a mises au rang des vertus civiles. Il n'est pas naturel de remuer toujours les bras en parlant : il faut les remuer parce qu'on est animé ; mais il ne faudrait pas , pour paraître animé , remuer les bras '. 11 y a même des choses qu'il faudrait dire ti'anquillement. J'avoue qu'on a mis en règle, ou du moins en coutume, qu'un prédicateur doit s'agiter sur tout ce qu'il dit pres-
1 Extrait du traité de l'abbé Dinouart, sur V Eloquence fin cotys dam le ministère de la chaire.
2 Quinlil. 1. I, c. 13,
* Fénelon, Dialog. nir VEloq.
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ijue indifféremment; mais il est aisé de démontrer que souvent nos prédicateiu's s'agitent trop , et que souvent aussi ils ne sagitent pas assez. Venons au principe. A quoi sert l'action du corps? N'est-ce point à exprimer les sentiments '■t les passions qui occupent l'Ame? Le mouvement du corps • st donc luie peinture des mouvements de l'àme, et cette [)einture doit être ressemblante. H faut que tout y représente \ ivement et naturellement les sentiments de celui qui parle, et la nature des choses qu'il dit. Je sais bien qu'il ne faut point aller jusqu'à une représentation basse et comique. I/orateur doit exprimer par ime action vive et naturelle , le que ses paroles seules n'exprim(;raient que d'une manière languissante; mais pour bien peindre, il fout imiter la nature, et voir ce qu'elle fait quand on la laisse faire, et que l'art ne la contraint pas. Naturellement fait-on beaucoup de •restes, quand on dit des choses simples, où la passion n'a lucune part? il faudrait donc n'(Mi point faire en ces occasions dans les discours publics; ou en faire très-peu; car il f:iuf que tout y suive la nature. Bien plus, il y a des choses oH l'on exprimerait mieux les pensées par une cessation de tout mouvement. Un homme plein d'iui grand sentiment, demeure un moment immobile. Cette espèce de saisissement tient en suspens l'àmc de tous les auditeurs.
Les mains ont différents mouvements : on les appuie, on les met l'une dans l'autre, on les agite ensemble ou séparément, on frappe l'une sur l'autre, on les abat, on les élève, on les étend, etc. Tous ces mouvements ne couA-iennent point également à l'orateur. Ces gestes doivent convenir à la natTire des choses qu'il traite , et à la profession qu'il exerce. Le geste d'im philosophe ou d'un théologien sur les hancs, diffère de celui du prédicateur dans la chaire. Il en est cependant des uns et des autres comme d'un peintre ou
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d'un sculploui', dont la main judicieuse sait dispenser sur la toile, ou sur un bloc les traits qui caractérisent les objotg qu'il vont représenter. L'homme pensif, furieux, grave, enjoué; li; héros, l'homme savant, les batailles comme les simples jwysages, tout sort du pinceau ou du ciseau que sa main conduit, avec cet air et ce caractère propre qui les fait rcconnaitre par la nature même. La crainte et la tristesse, par exemple, affaiblissent le corps, resserrent les membres; des mains trop libres, trop agitées répugnent à cet état. Au contraire, le mouvement en est vif dans la joie, parce qu'elle dilate, qu'elle se répand dans toutes les parties. Dans la colère, elles auront un geste rompu, violent et comme dans le désordre. 11 n'est donc rien de plus ennuyeux, de plus choquant que la monotonie du geste. J'aimerais mieux une main emportée, un peu ardente, que celle qui est engourdie, et qui paraît toujours avoir la crampe aux doigts, ou qui scmbla])le au pendule d'une horloge, balance ses mouvements.
Examinez combien de choses expriment le geste indépendamment de la parole, dit Quintilien ', et vous connaîtrez son importance. Le moindre signe de la tète ou des mains indique notre volonté : il appelle , congédie , promet , menace, supplie, admire, etc. Le geste se produit par degré dans l'exorde; la parole doit précéder l'action des mains pendant l'étendue des six ou sejit premières phrases. On commence le geste du côté de la main gauche , et il linit à la droite. 11 doit commencer et finir avec la parole *, et conve)nr à la nature des choses dont on parle, et des action'^
1 Lib. XI. i
* ?,i Cl il f cr-nio cnni diprnitatf , levi dcxtra? niofu loqui oporfcblt.
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qu'on riiprésoulc , (iuand elle n'ont rien de comique ou de rampant. Variez-le, soutenez-le plus ou moins selon la longueur des phva:5cs, et l'expression diliérentc qu'exigent les figures répandues dans le discours. Liez-les ensemble de manière qu'ils se suivent, et qu'ils se préparent les uns et les autres. On doit éviter avec soin que le geste prévienne ou ne fasse que suivre la i)arole : l'exactitude consiste dans un certain milieu; il faut (pic le geste exprime, non le mot que l'on prononce, mais la pensée que l'on a •. N'étendez point les bras avec contention. Agissez rarement des deux mains, et déclamez encore plus rarement de la gauche seule. Lue main est-elle en action, que l'autre soit appuyée sur la cliaii'e ou étendue sur la poitrine. On les pose également toutes deux sur la chaire en commençant un point. Ne les portez pas plus haut que les yeux, ni trop en arriére, ni tx'op en bas. Que les doigts soient proches les luis des autres, pour éviter la patte d'oie; qu'ils soient droits et ouverts pour ne point gesticuler en furieux, et frapper l'air à coups de poing.
La droite, qui est la plus noble, domine toujours dans l'action, et la gauche no parait que pour obéir aux mouvements qu'elle en exige, et pour l'accompagner ^. On s'en sert dans les cas où il finit montrer de l'aversion ou de l'horreur, ou marquer la place des réprouvés. Un orateur gaucher, pour déguiser ce vice , peut faire ses gestes des deux mains, qui dans tous les temps doivent avoir un mouvement égal à celui de la tète, du visage et des yeux.
Parlant du côté droitj montrer le gauche, c'est ce que les
• Dcbel subscqui geslus, non verba expriment, sed universam ■cm et sontentiam. Cil. de Orut. 1. nr, n. i20.
* Marins sinistra nunquam soin poslum facif, •loxIri'B se froqncn- "^r accommodât. Quinin,
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anciens appellent solécisme des mains. La main gauche toute seule ne réussit jamais à faire un geste ; mais souvent elle conspii'e avec la droite. Par exemple, lorsque pour témoigner combien nous détestons une chose, nous avançons les deux mains sur la gauche, ou que nous les présentons toutes deux directement devant nous, ou que nous jetons l'une d'un côté, l'autre de l'autre, ou qu'enfin nous les joignons ensemble comme pour faire satisfaction ou pour prier. Ce dernier geste se diversifie en plus d'une façon. On joint les mains pour marquer de la soumission, et alors on les tient baissées ; pour l'adoration et le respect , on les élève. S'agit-il d'exprimer une douleur profonde, jointe à une sorte d'invocation? alors on les tient seulement devant soi. Dans les petits sujets et dans ceux qui demandent de la tristesse ou de la douceur, les mains ont le geste plus mesuré; au contraire, dans les grands sujets elhis l'ont phn étendu.
Au commencement d'un discours il faut peu de gestes, si ce n'est dans les discours faits ex abrupto, mais qui sont très-rares. Accordez le mouvement des mains avec l'expression. Attirer en jetant la main dehors, ou repousser la retirant à vous; séparer, arracher enjoignant les mains; otivrir. en les sentant , ce sont autant de gestes contre nature. La main ne monte pas plus haut que les yeux, ou fort peu au delà. On garde la même proportion en l'abaissant. Vous n'étendez pas vos bras plus loin d'un demi-pied <lu tronc de votre corps. Elevez la main, si vous avez à vous énoncer avec serment. Dieu même, quand il parle de cette manière aux hommes dans l'Ecriture, dit (ju'il lève la main; il en est de même de l'exclamation, afin que le geste réponde à la prononciation, et tous les deux ù la nature de la chose. Si les mains ne doivent pas être oisives, elles ne doivent