DANS LE MINISTÈRE DE LA CHAIRE
IHiiut donner dans ce qu'on appelle le babil des maim. Il est 'Ifs actions rpi'on ne doit jamais représenter. Ne contrefaites jamais celles qui ont quelque chose de licencieux; n'exprimez pas plus ce qui regarde la description (quelquefois uéssaire) de certaines débauches. Les actions qu'on peut [irésenter avec bienséance, demandent des gestes médioivs, forts, modestes et peu fi'équents. Dans les prosopopées 1 1 ne faut admettre que ceux qui conviennent aux personnes ({ue l'on fait parler. Si vous représentez Jésus-Christ sur la ridix, où il dit: Mon Dieu, poiirquoim'avez-vous abandonné? il no faut point lui faire joindre les mains, ni les liausser \t'rs le ciel; ni en répétant ces mots : Femme, voilà votre fils, les lui faire prononcer comme s'il montrait saint Jean avec le doigt. Les yeux seuls doivent agir dans ces circonsl.iMces. Le sens cormnuu dicte ces choses; mais on les dublie souvent par inattention.
Le bras a beaucoup de grâce, lorsque, sans remuer les
■paules, onlui donne une étendue raisomiable, etqu'enavan-
iiit la main, on étend aussi les doigts. Ce geste convient aux
iidroits qui veulent éti'e prononcés de suite et avec l'api-
'lité. Il n'est pas facile de décrire tous les mouvements dont
irs mains sont susceptibles, parce qu'il n'y a peut-être pas
!ui mot qu'elles ne soient jalouses d'exprimer. Demander,
liiomettre, appeler, menacer, supplier, détester, interroger,
nier, avancer; marquer la tristesse, la joie, la pudeur, l'in-
'•M'titude, le repentir; prier, approuver, inciter, admirer;
rlarcr le temps, le nombre, la quantité, la manière, tout
■la leur est familier. Faut-il indicpier les personnes et les
lieiLx? je ne sais s'il y a advei'be ou pronom qui le fasse
mieux. Le langage des mains est comme ime langue uni-
iTselle cpie la nature a l'endue cmnmune à tous les hommes.
■^i la main n'a point de gestes qui n'accompagnent la voix
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très-iiaturelleineiit, elle eu a aussi iVaulros qui font enlcudre les choses en les imitaul; mais ils sout exclus de la chaire. Un geste fort commun est celui où le doigt du milieu plié contre le pouce, ou allonge les trois autres. 11 est assez d'usage quand on entre en matière , et alors il est plus mesuré, se portant modestement à droite et à gauche, la tète et les épaules ne faisant de leur cùté autre chose que de se laisser aller insensiblement au mouvemement de la main. Donnez à ce même geste un peu plus d'étendue; il a je ne sais quoi de positif et d'assuré. Dans les reproches, il est vif et pressant; mais plusieurs le corrompent en l'avançant jusques vers l'épaule gaiiclie. D'autres font pis; ils mettent les bras en travers, et prononcent du coude.
Le doigt qui précède celui du milieu, se plie fort bien contre le ponce conjointement avec lui. Ce geste est encore ])lus pressant que le dernier, et par conséquent moins propre pour l'cxorde et la narration. On tient quelquefois les trois derniers doigts fermés sous le pouce, et alors lé premier, celui dont (licéron dit que Crassus se servait avec tant de grâce, demeurant allongé, a plus d'un usage. Penché de côté, il indique. Si l'on tient la main haute et que ce doigt soit un peu baissé en dedans vers l'épaule, il affirme. Tourné contre terre, et presque renversé , il presse : et si vous le prenez jiar l'extrémité d'en haut, en courbant un peu les derniers, mais le ])f'tit moins que les autres, vous trouverez qu'il est fort propro pour la dispute. Il est encore plus naturel quand on dispute vivement, de tenir ce doigt par le milieu, en fermant les derniers d'auianl plus fort que les jiremiers descendent plus bas.
Inauli'.' geste, qui convient particulièrement à un discours modeste, est celui où les doigts se joignent faiblciniiit ]y^V eu haut ; rorntnur pnrtr In main vpvs lui peu loii» de In
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bouche ou (1(> l'estomac; ])uis l'éloiguaut un peu, la laisse aller iloucemeut. Telle fut, je m'iniagLue, la manière dont Démosthènes prononça cet exorde si timide et si soumis de son oraison pour Ctésiphon; et Cicéron, je crois, ne tenait pas la main autrement quand il disait: Si j'ai. Messieurs, quelque sorte d'esprit et de talent, je sens mieux que personne combien peu j'en ai, etc.
Il y a un autre geste où il semble que la main profère elle-même les paroles, (l'est lorsque après avoir été pendante mi moment, elle se ramasse en quelque façon pour se porter vers la bouche, et qu'ensuite elle s'ouvre et se déploie librement en dehors. A l'égard des doigts, tantôt on les partage, mais sans y joindre le pouce; en sorte que les deux derniers penchent en dedans, et que les premiers ne soient pas même aussi droits, aussi allongés qu'ils jiourraient l'être : tantôt on couche les deux derniers contre l'extrémité du pouce, et le pouce se joint lui-même aux premiers vers le milieu : tantôt le quatrième demeure plus courbé que les autres : tantôt cnlin nous les tenons tous quatre médiocrement allongés, et le pouce incliné ; ce qui nous donne la facilité de distinguer les choses que nous disons, en les comptant par nos doigts, (ce qui ne convient qu'aux orateurs profanes), et celle d'indiquer à droite et à gauche, la main n'ayant qu'à se porter d'un et d'autre côté. Quelquefois aussi la main peu avancée et à-demi tournée, imite l'attitude des personnes qui font quelque vani. La main dans cette assietti; se meut par intervalles et comme à la dérobée, en traînant avec soi un léger mouvement des épaules. Cela foxune un ffoste fort propre dans les occasions où il faut parler avec crainte et retenue.
L'admiration a son geste particulier. La main élevée à une certaine hauteur, forme avec ses cinq doigts uno sorts
(le cercle; puis elle s'ouvre et se retourne tout d'un temps en dehors, pendant que le bras, déplié qu'il était, s'allonge et se déploie. L'interrogation s'exprime diversement; cependant c'est onlinairement par un tour de main, de cpielque manière qu'il se fasse.
Le premier doigt appuyé contre le pouce, et les trois autres médiocrement allongés avec un léger mouvement de la main, font un geste qui a de la grâce, et dont on se sert fort bien, soit pour distinguer, soit pour approuver ou pour narrer. Les Grecs avaient un geste qui leiu* était familier dans la dispute; ils allongeaient le pouce et le doigt, qui suit, fei'mant les trois autres. Ils faisaient même ce geste des deux mains tout à la fois ; ce qui formait deux cornes, dont ils semblaient menacer lem' adversaire. J'ai remarqué quelquefois ce geste dans de grands orateurs; mais je ne conseillerais pas d'en faire usage.
Un mouvement de la main, doux et modéré, est bon^ quand on promet, ou quand on flatte; comme im mouvement plus fort s'emploie quand on exliorte. Tout geste qui re\'ient sur lui-même en manière de cercle, est vicieux. La main commence foii, bien à gauche pour finir à droite ; mais elle doit se rabattre sans frapper. Quelquefois en achevant son mouvement, elle tombe de façon qu'elle l'evieut peu après; quelquefois elle se relève aussitôt comme en bondissant, surtout ffuand il s'agit de nier ou d'admirer. La main commence et finit avec le sens, parce qu'autrement il faudrait que le geste précédât la parole, ou qu'il durât encore après : l'un et l'autre seraient vicieux.
Il y a dans la prose une secrète cadence et une sorte de pied, qui demande naturellement certaines mesures de mouvements et de gestes; par exemple, dans cette période : Un crime nouveau, Caïus César, un crime inoui jusqu'à ce jour
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VOUS a été dénoncé par mon propre parent Quintinfi Tvberon. Un crime nouveau, première mesure; un crime inoui, seconde mesm'e; jusqu'à ce jour, troisième mesure; vous a été dé' nonce, quatrième mesure; par 77îon jtropre parent Qnintius Tuberon, cincp-iième mesure. Des jeunes gens qui comiiosent, anticipant la mesure par leur geste, tournent leur période suivant la chute et la détermination do la main ; d'où naît un inconvénient auquel ils ne font point attention, qui est que le geste qui doit toujours être 5 droite en finissant, se trouve souvent à gauche.
Par cette raison, comme chaque période est composée de membres assez courts, où l'on peut reprendre haleine s'il t'n est besoin, je crois qu'il est mieux d'y rapporter aussi <rtn geste. Voilà ce qui peut diriger la main, surtout au iimmencement d'un discom's, quand l'orateur n'ose encore 1 ien hasarder, rien faire qu'avec poids et avec mesure ; car dès le moment qu'il sera échauffé, son geste excité par le feu des paroles, deviendra plus fréquent, plus animé.
C'est donc ime règle constante parmi les maîtres de l'art, que la main ne doit jamais aller plus haut que les yeux, ni plus bas que l'estomac. Quand on l'avance vers l'épaide gauche, il faut qu'elle demeure en deçà; plus loin elle n'aurait pas de grâce. Mais lorsque par un sentiment d'aversion, nous portons la main vers la gauche, l'épaule du même cùté doit se hausser un peu, pom* s'accorder avec la tète, qui dans ce moment-là se trouve penchée du côté droit.
Ne soyez ni manœu\Te, ni comédien : n'ayez ni trop, ni trop peu de gestes '. Evitez ce comique tendre oii passionné
' In peslu , nec vcnustatem conspicuam , nec turpifudinem esse, ne aut liistriones, aiit operarii videamur. Cic. ad Heren, 1. m, n. 23.
ne DU GESTE
qui décèlerait en vous le comédien. Geste comique et indécent que celui dont usait le P. Poisson. Il avait l'embonpoint d'un épicurien, le ventre énorme de ce Nomentanus de Juvenal. En parlant de la nécessité de porter la moi'titîcation de Jésus-Christ dans son corps : La porto7is-nous, mes frères, s'écriait-il, en frappant sur la masse énorme de son ventre, la portons nous cette mortification ? On oubliait la remontrance du jiréilicatour, pour rire de l'énoi'mité de cette masse qu'il faisait remarquer, et qui paraissait ïi'avoir jamais logé la pénitence.
Plusieurs sont gênés dans leur contenance ; ils font des contre-sens continuels dans leurs gestes, qui se trouvent en contradiction avec leurs paroles. Nourrissez et proportionnez vos mouvements avec entente, et ne faites jamais grimacer la nature. Cicéron raillait Hoi'tensius de ce qu'il comptait sur ses doigts les membres d'une partition. Les uns ont des mains paresseuses, toujours en repos, semblables à cette statue de Latone,
Nec flecti ccrvix nec brachia redderc gesliis, Nec pes ire potest, nibil est in imagine vivum *.
bien différents d'Orphée, disait Aristide; Nam hinc quidem liijna et lapides traxisse ferunt fahidœ, ipsi verù liç/norum instar et lapidum, nerninem inovent. D'au 1res ont une main avec laquelle vous diriez qu'ils coupent ou qu'ils partagent quelque chose. J'en ai vu qui se faisaient luie main crochue, qu'ils promenaient du haut en bas; ou renversée, qu'ils jetaient en l'air comme pour écai'ter les mouches. Porter la main en avant et l'avoir renversée, la paume en dessus; avoir les doigts crochus, comme ceux rpii demandent l'au-
> Ovid. Métimorp. Lib. Ul.
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iiiùne ; tenir la main à-dcmi fermée et les doigts serrés, roiunie pour puiser de l'eau ; ouvrir le bras droit en avant et gesticider du coude, les étendi'c en forme de croix, frapper d'une main sur l'autre, ou sur le bord de la chaire, s'appuyer dessus et gesticuler de l'autre main; ce sont autant de défauts à éviter. Laissons quelques prédicateurs se frapper le front et la poitrine à grands coups de poing. On pourrait leur appliquer ce trait d'une comédie de Plante : Hic jyectus digitis puisât, cor, credo, evocaturus foras.
Au reste, on ne saurait trop recommander à ceux qui se destinent à la prédication, de fréquenter les maîtres de l'art; ils apprendront jikis sûrement encore par des exemples que par des préceptes, la manière de régler leurs gestes, et de les varier presqu'à l'iulini , suivant la nature des choses qu'ils am'ont à traiter dans leurs sermons •.
' Le conseil que donne Dinouart de fréquenter les maîtres de l'art, de les étudier, d'assister à leurs sermons, est excellent ; mais nous, curés de campngne, nous est-il possible de le mettre en pratique. Si un prédicalcui-remarquable prêche soit un sermon de circonstance, soit un carême dans la ville épiscop;ilc ou dans quelque doyenné, nos devoirs de pasteurs nous retiennent le plus souvent ces mêmes jours au milieu de nos paroissiens. Nous sommes donc obligés de nous former nous-mêmes. Sans attacher au gesie plus d'importance qu'il n'en doit avoir, il ne faut pourtant pas, surtout dans les commencements, le négliger ; il est facile avec un peu d'étude d'acquérir un geste sobre, convenable et naturel. Nous ne sommes point appelés à déclamer les imprécalions de Camille ou les fureurs d'Orcsli;.