‹ L'art de prescrireChapitre 34 sur 90 · AVANTAGES ET INCONVÉNIENTS DE LA VOIE RECTALE · texte numérisé non relu

AVANTAGES ET INCONVÉNIENTS DE LA VOIE RECTALE

donnerai la nomenclature, très brève, d’ailleurs, des formes pharmaceutiques sous lesquelles les médicaments peuvent être administrés par elle; vous savez que celles-ci se réduisent à deux : une forme liquide, le lavement, et une forme solide, le suppositoire. Ensuite, je vous décrirai chacune de ces formes et, en dernier lieu, je vous indiquerai la façon de les prescrire, de les faire figurer sur l'ordonnance.

AVANTAGES ET INCONVÉNIENTS DE LA VOIE REC- TALE. — Envisageons tout d’abord les avantages, les désavantages et les inconvénients de la voie rectale.

Les avantages peuvent se ramener à quatre.

La voie rectale est, en somme, assez pratique ; elle n’est pas aussi pratique ni aussi naturelle que la voie digestive, mais elle a l’avantage de ne réclamer qu’une instrumentation assez sommaire à la portée de tous et, surtout, de toutes les bourses. Souvent, on peut recourir à l’emploi de la voie rectale sans aucun aide, et lorsqu’on en a besoin, cet aide n’est pas nécessairement une personne médicalement instruite, il peut être rencontré facilement dans l’entourage du malade.

En second lieu, les médicaments administrés par la voie rectale s’absorbent rapidement, souvent même plus rapidement que par la voie buccale. Le fait a été établi par des expériences déjà anciennes de Demarquay, qui fut chirurgien de la maison Dubois, et par des expériences plus récentes de Dujardin-Beaumetz et son élève Lémansky.

Demarquay a mis surtout en évidence la rapidité avec laquelle les médicaments peuvent être résorbés lorsqu’ils sont pris par la voie rectale, en se servant de l’iodure de potassium. Il administrait à des malades la solution suivante :

I lodure de potassium 1 gram.

I Eau distillée . 200 gram.

11 la faisait prendre tantôt par la bouche et tantôt par le rectum, au même sujet, puis il étudiait l’élimination de 1 iode, en particulier dans la salive et dans les urines. Or, chez dix sujets sur lesquels il expérimenta, toujours l’élimination de l’iode fut plus rapide et par la salive et par A. Gilbert* — L’Art de Prescrire* 11

burine, lorsque le médicament était pris par la voie rectale que lorsqu’il était pris par la voie buccale.

Le même fait a été retrouvé à propos d’autres médicaments par Dujardin-Beaumetz et Lémansky. On peut donc poser «en loi que la plupart des médicaments sont absorbés plus vite lorsqu’ils sont administrés par le rectum que lorsqu’ils sont pris par la bouche.

En troisième lieu, la voie rectale est celle qui, tout au moins théoriquement, donne, avec la voie ordinaire et la voie intestinale, les effets les plus rapides, lorsqu’il s’agit de porter l’action médicamenteuse sur certains organes : je veux parler du foie, par exemple. Vous connaissez les connexions anatomiques de cet organe, par l’intermédiaire de la veine porte, avec l’estomac, le petit et le gros intestin. Les médicaments administrés par la voie digestive et pris par la bouche ou par l’anus, résorbés, sont transportés immédiatement au foie; et la voie qu’il convient d’employer de préférence lorsqu’il s’agit d’exercer une action médicamenteuse sur cet organe est, à défaut de la voie buccale, la voie rectale.

Enfin, en quatrième lieu, la voie rectale épargne au malade la double action réciproque sur laquelle j’insistais tout à l’heure : les médicaments pris par cette voie ne peuvent subir l’action du suc gastrique, bien entendu, et, d’autre part, ils ne peuvent produire la gastrite médicamenteuse.

Si les avantages de l’emploi de la voie rectale peuvent être ainsi résumés en quatre propositions, les inconvénients de cette voie ne sont guère qu’au nombre de deux : en premier lieu, il faut mentionner la répugnance qu’éprouvent un certain nombre et même la plupart des malades à adopter cette voie pour prendreles médicaments; sauf dans quelques cas exceptionnels qui confinent à la phobie, cette répulsion peut être aisément surmontée et, en somme, il n’y a pas là un vice radical.

En secondlieu, sil’emploide la voie rectale ménage l’estomac, il peut, surtout si l’on a affaire à des médicaments irritants ou caustiques et si on néglige certaines précautions, entraîner la production d’une rectite. La plupart des médicaments sont bien tolérés par le rectum, quoiqu’ils le soient en général moins bien que par l’estomac. D’autres, doués de propriétés

irritatives ou caustiques, sont mai supportés, surtout si on emploie de fortes doses et si on répète souvent l’administration du médicament. Toutefois on peut pallier ces effets par certains moyens sur lesquels j’insisterai.

Les' inconvénients de la voie rectale ne sont donc pas rédhibitoires, et c’est pourquoi cette voie demeure l’une des plus importantes.

Indications et contre-indications. — En somme, la voie rectale doit être considérée comme succédanée de la voie dig'estive ordinaire, et, par suite, on devra y recourir surtout quand cette dernière sera impraticable, soit par le fait d’une obstruction siégeant dans sa partie supérieure, par suite, par exemple, d’un trismus, d’une angine phlegmoneuse ou d’un rétrécissement du pylore, soit aussi par le fait d’une gastropathie, d’un cancer stomacal, d’un ulcère, d’une gastrite, qui contre-indiquent l’ingestion de médicaments.

On pourra encore recourir à la voie rectale envisagée comme succédanée de la voie buccale, lorsque l’on redoutera la possibilité d’une irritation stomacale, soit que les médicaments soient intégralement administrés par la voie rectale, soit qu’ils soient en partie pris par cette voie et en partie par la voie buccale.

Enfin on aura recours à la voie rectale, en la mettant en concurrence avec la voie intestinale, lorsque. faction médicamenteuse devra s’exercer sur le foie et surtout par l’intermédiaire d’un médicament comme la pancréatine, qui est attaquée et digérée par le suc gastrique.

Les contre-indications sont exceptionnelles : je vous citerai, d’une part, les rares cas où le malade a une répugnance touchant à la phobie à employer cette voie et, d’autre part, les affections rectales, les rectites, le cancer et le rétrécissement du rectum.

FORMES PHARMACEUTIQUES DES MÉDICA- MENTS. — Je vous ai dit que les formes pharmaceutiques sous lesquelles les médicaments peuvent être administrés par la voie rectale sont au nombre de deux : une forme liquide, c’est le lavement ; une forme solide, c’est le suppo -

sitoire . Étudions maintenant chacune de ces deux formes pharmaceutiques.

Lavement. — Le lavement est également dénommé, vous le savez, clystère , du grec xXu<rrT|p. On l’appelle aussi, depuis Louis XIV etMme de Maintenon, remède . Mme de Maintenon avait trouvé que le mot lavement sonnait mal à l’oreille; c’est sous son influence qu’à partir de la fin du règne de Louis XIV le mot remède lui fut substitué. Enfin, fait moins connu, le lavement était encore appelé, au moyen âge, œnème. Lavement, œnème, clystère et remède, tels sont les quatre synonymes que l’on peut employer.

Définition. — Le Codex ne contient pas de définition du lavement. « On donne ce nom, écrit Yvon, aux injections rectales. » C’est là une définition courte et en somme assez satisfaisante.

Avant de décrire le lavement, permettez-moi de vous rappeler en quelques mots son histoire.

Historique. — Les anciens, Plutarque, Pline et Galien, ont recueilli cette légende que l’inventeur du lavement serait un oiseau, l’ibis sacré d’Égypte, et celle-ci nous a été transmise par les auteurs du Moyen âge et de la Renaissance, en particulier par Guy de Chauliac et Sonnet de Courval.

Guy de Chauliac écrit en effet : « OEnème et clystère a été prins de l’oiseau nommé cigogne, laquelle, ayant douleurs de ventre, prend de l’eau de la mer dans son bec et se la jette par derrière, comme Galien raconte en X Introduction des médecins. »

Sonnet de Courval, de son côté, ajoute : «■ Ils avaient appris (les Égyptiens) l’usage du clystère, parce qu’ils avaient remarqué que l’oiseau nommé ibis, qui est une espèce de cigogne, puisait de l’eau de la mer avec son bec et se la mettait au fondement, pour lui ouvrir le ventre qu’il avait constipé. »

Voilà la légende, qu’il est intéressant de connaître, parce qu’elle est la source et l’origine des insignes de 1 "aima mater , la Faculté de médecine de Paris.

Quelques-uns d’entre vous, peut-être, ont eu l’occasion de

FORMESJPHARMACEUTIQUES DES MÉDICAMENTS. 165

tenir entre Jes mains des jetons à l’effigie des anciens doyens de la Faculté ; ces insignes y sont au revers fréquemment figurés. En tout cas, tous, vous avez vu, en certains points de l’Ecole, en particulier au fronton d’une grille intérieure de construction récente, ces fameux insignes qui remontent au xvie siècle; ils consistent en un ovale où sont figurées trois cigognes tenant dans leur bec un rameau d’origan, avec, en tête, des nuages, au-dessus desquels on lit cette fière devise : Urbi et Orbi s al us !

Si la Faculté de médecine, au xvie siècle, a choisi, pour les représenter, l’origan et la cigogne, c’est que l’origan, d'une part, était considéré comme jouissant d’une grande activité médicinale; c’est que la cigogne, de l’autre (l’ibis est une espèce de cigogne, ne l’oubliez pas), passait alors pour l’inventeur du lavement et que le lavement était réputé pour un instrument thérapeutique de tout premier ordre.

La légende, comme vous le voyez, fournit la clef du rébus que constituent les insignes de la Faculté.

Dans les temps primitifs, l’instrument dont on se servait pour la pratique du lavement était très simple : il se composait d’une vessie d’animal, de porc, généralement, à laquelle on adaptait un roseau. La vessie était remplie de liquide; le roseau était introduit dans le rectum, et le sujet lui-même, ou plutôt un aide, pressait sur la vessie et vidait son contenu dans l’intestin. C’est d’ailleurs d’une façon analogue qu’actuellement encore les nègres donnent des lavements : ils se servent de calebasses à extrémité effilée, au fond desquelles ils percent un trou ; la calebasse est remplie de liquide; l’extrémité effilée est introduite dans le rectum du patient; un aide n’a plus, pour propulser le liquide, qu’à souffler par le trou.

Mais, si les peuples primitifs se sont contentés d’une simple vessie, li y a longtemps qu’existe l'instrument qui a été rendu célèbre par Molière : je veux parler de la seringue . Celle-ci a joué un tel rôle dans l’histoire de la médecine et de la thérapeutique qu’on s’est attaché avec ferveur à en découvrir l’inventeur. L’on crut l’avoir trouvé dans Regnier de Graaf qui, en 1668, avait écrit un ouvrage intitulé de Clysteribus ,

If attribution était manifestement erronée, puisque dans

l’ouvrage de Philibert Guybertde 1639, lesŒuvres duMédecin charitable , il était fait mention de la seringue et que, dans les publications bien antérieures cf Ambroise Paré, elle était copieusement décrite. >

Laissez-moi vous relater ici les lignes curieuses consacrées par le Médecin charitable au célèbre instrument :

« Parmi les ustensiles que le Médecin charitable déclare nécessaires aux riches, on voit figurer : 1° deux seringues, avec leurs étuis, l’une pour servir à la maison, avec deux canons d’ivoire, l’un pour donner des clystères aux grandes personnes et Fautre pour les petites ; un pot d’étain à mettre les clystères, pour les garder et faire chauffer, lorsqu’on voudra les donner ; l’autre seringue aussi avec deux canons de buis, pour prêter charitablement aux pauvres, quand ilsen auront affaire. »

Vous voyez que non seulement la seringue existait au temps de Philibert Guybert, mais qu’encore, à son époque, à côté du riche instrument à canules d’ivoire destinées à l’usage personnel, les riches possédaient ou devaient posséder un autre ustensile plus modeste, à canules de buis, pour la charité.

La paternité de la seringue fut alors attribuée à un médecin du nom de Gatinaria, qui vivait à Paris au xvie siècle et qui, en 1539, avait publié un ouvrage intitulé Decurisegritudinum.

Mais il n’est pas douteux, — de nombreux écrits en témoignent, notamment ceux d’Avicenne, — que les origines de la seringue ne soient beaucoup plus reculées encore et que déjà elle n’était pas inconnue au xie ou même au xe siècle!

Pendant des centaines d’années, la seringue fut le seul objet au moyen duquel on pouvait administrer les remèdes, et ce n’est que dans ces derniers temps que d’autres instruments appropriés à ce but ont été imaginés ; je fais allusion aux irrigateurs , bocks , poires et souffleries.

Quelle que soit l’ancienneté de l’origine de la seringue, c’est à partir du xvie siècle seulement et jusqu’au xvme quelle remplit un rôle de premier plan. C’est ainsi, par exemple, que l’histoire rapporte que Louis XIII prit en un an 215 purgations et 312 lavements. Louis XIV ne' se montra pas sur ce chapitre inférieur à son père; de son temps, d’ailleurs, tout le monde prenait des lavements : on en prenait plusieurs fois par jour, et parfois même en public !

Pour vous montrer jusqu’où allait l’orgie des lavements, laissez-moi vous rapporter l’histoire d’un procès que lit à un chanoine de Troyes, du nom de François Bourgeois, une garde-malade spécialisée dans l’administration des lavements, du nom prédestiné d’ÉtiennetteBoyeau, parce que le dénommé François Bourgeois lui avait refusé le paiement des innnombrables lavements qu’elle lui avait administrés. Elle remit alors sa cause entre les mains d’un avocat du nom deGrollet, lequel présenta au tribunal un mémoire considérable, que je vous demande la permission de vous relater :

« Mémoire pour Étiennette Boy eau, garde-malade , contre maître François Bourgeois , chanoine de Vinsigne église collégiale papale de Saint-Urbain , de Troyes.

« Le sieur Bourgeois se trouvait depuis quelque temps fatigué d’une intempérie chaude des viscères et de cette énorme acrimonie du sang qui en fait extravaser la partie génératrice (sans doute des hémorroïdes) ; ayant consulté son médecin, on lui ordonna l’usage fréquent d’une espèce de lénitif connu vulgairement sous le nom de clystère. La Faculté ayant parlé, il ne s’agissait plus que de trouver quelqu’un pourvu des talents nécessaires pour en exécuter l’ordonnance. Il aurait pu s’adresser au sieur Jondel, le phénix des apothicaires de cette ville ; mais le sieur Jondel gagne beaucoup d’argent dans sa boutique et ne se déplace qu’à grands frais. Étiennette Boyeau jouissait alors de la réputation la plus brillante ; elle avait l’honneur de servir les personnes les plus qualifiées de la ville, qui se louaient de son zèle et de son désintéressement; d’ailleurs, quoique pas riche, elle ne prenait que 2 sous 3 deniers par représentation, ce qui la faisait passer pour une femme d’un désintéressement peu commun.

« Le sieur Bourgeois jeta les yeux sur elle ; il la pria de venir le voir, lui fit confidence de sa maladie, de la consultation des médecins et du service dont il avait besoin.

« Étiennette, lui ayant donné un essai de son savoir-faire, il la combla des éloges les plus flatteurs et la pria de lui continuer par la suite ses bons offices.

« Deux ans entiers se passèrent de la sorte chez le sieur Bourgeois, toujours un peu échauffé et toujours se rafraîchissant ; Étiennette, toujours officieuse et toujours prête à le

rafraîchir. Elle y procédait au moins une fois par jour et jusqu’à six.

« Cependant elle avait besoin d’argent, et le sieur Bourgeois ne voulait point lui en donner. Trois cents fois, dans les moments les plus intéressants et dans la posture la plus suppliante, elle le pria d’avoir égard à ses besoins, sans qu’il se laissât attendrir.

« Enfin, après diversespéripéties, qu’il est inutile de rapporter ici, elle le traduit en justice et, par un exploit en date du 5 mai 1746, elle réclame la modique somme de 150 livres, tant pour avoir mis en place 1 200 lavements que pour avoir fourni la seringue etle canon. »

Après avoir démontré, en s’appuyant sur les autorités les plus récentes, combien est modique la somme demandée, l’avocat conclut :

« Si les services ordinaires doivent être d’une récompense pratique, combien doivent l’être davantage ces* services secrets auxquels l’humanité répugne un peu, ces services, en un mot, que l’on ne rend point en face.

« Comment se défendra le sieur Bourgeois? Opposera-t-il la fin de non-recevoir? Mais, depuis Je dernier lavement jusqu’à l’exploit, il ne s’est écoulé que deux mois.

«Niera-t-il les services d’Étiennette? Tous ses voisins et amis sont prêts à en rendre témoignage.

« Dira-t-il qu’Étiennette s’acquittait mal de ses fonctions? Le vent des honnêtes gens soufflerait contre lui.

« Peut-être demandera-t-il une restriction sur la somme de 150 livres, en disant que les lavements, comme toute autre chose, doivent être moins chers en gros qu’en détail et que lui, qui en prend tous les jours, plutôt six qu’un, doit les avoir à meilleur marché qu’une personne qui n’en prendrait qu’un en passant ? Cette réflexion du sieur Bourgeois est spécieuse. Mais, par un calcul fort simple, vous pouvez vous rendre compte que l’application en est fort peu juste.

« Étiennette a servi le sieur Bourgeois deux ans consécutifs. Le fait n’est pas douteux. Chaque année est composée de 365 jours, ce qui fait, pour deux ans, 730 jours. Or le sieur Bourgeois prenait au moins 1 lavement par jour et souvent 6.

«Ainsi, en évaluant l’un dans l’autre 3 lavements par jour, on

trouve un total de 2190 lavements, lesquels, à 2 sous C> deniers, font la forte somme de 273 livres 15 sous.

« Étiennette veut bien restreindre cette somme de lavements à 1 200 et, au lieu de 273 livres 15 sous, réduire sa note à 150 livres.

« Gomment donc le sieur Bourgeois ose-t-il se plaindre? Étiennette pouvait-elle porter le désintéressement et la modération plus loin?

« L’intérêt propre du sieur Bourgeois doit l’engager à faire justice à Étiennette, car enfin il n’est pas parfaitement guéri de sa maladie. S’il ne satisfait pas Étiennette, qui, désormais, voudra lui rendre des services qu’il sait si mal récompenser? Qui les lui rendra avec autant de zèle et de désintéressement?

« Qu’il revienne à résipiscence ; Étiennette oubliera le passé. On s’attache aux gens par le bienfait. Elle est véritablement attachée à lui par les bienfaits qu’elle lui a rendus. Qu’il lui fasse justice, et il la verra retourner auprès de son lit avec plus d’empressement que jamais ! »

Description^ — Les lavements peuvent être administrés dans quatre buts différents : 1° en vue de l’évacuation du contenu de l’intestin, ce sont les lavements évacuateurs ; 2° en vue de l’alimentation du sujet, ce sont les lavements alimentaires ; 3° en vue d’une action médicamenteuse topique ; 4° en vue d’une action médicamenteuse générale et, par suite, en vue de l’absorption.

Les lavements qui ont joué un si grand rôle dans le passé, notamment du xvieau xvine siècle, ressortissaient surtout à la première catégorie. Nous ne nous en occuperons pas actuellement, pas plus que des lavements alimentaires et des lavements topiques.

Nous nous arrêterons uniquement aux remèdes de la quatrième catégorie, qui nous intéressent seuls en ce moment, à savoir les lavements médicamenteux destinés à l’absorption.

Ces lavements, comme tous les lavements, d’une façon générale, offrent à étudier leur contenu, le liquide qui les constitue, c’est-à-dire le lavement proprement dit et leur contenant, c’est-à-dire Y instrument au moyen duquel on peut les administrer.

Envisageons successivement ces deux parties : le lavement proprement dit, le liquide constitutif du lavement; l’instrumentation appropriée à l’administration du lavement.

Liquide du lavement. — Un lavement, d’après le Codex , comporte 500 grammes de liquide ; c’est là ce qu’on appelle le lavement entier ; le demi-lavement se composant de 250 grammes et le quart de lavement de 125 grammes.

Jusqu’à ces dernières années, on ne prescrivait guère que des lavements de ces trois catégories : lavement entier, d'un demi-litre ; demi-lavement, d’un quart de litre ; quart de lavement, d’un huitième de litre. Mais on a utilisé peu à peu et de plus en plus des lavements plus importants que ceux-ci et des lavements moins considérables; et c’est ainsi qu’assez fréquemment, de nos jours, on administre des lavements de 1 litre, de 1.1*5 et même de 2 litres; ce sont là ce qu’on pourrait appeler des doubles , des triples et des quadruples lavements; et c’est ainsi que, d’un autre côté, il n’est pas rare qu’on prescrive des lavements composés seulement de 100 grammes de liquide, de 50 grammes ou même de 10 grammes, de 5 grammes, de 1 gramme.

D’une façon générale, les lavements importants sont des lavements évacuateurs, des lavements destinés à faciliter l’exonération de l’intestin. C’est ainsi que le lavement entier, le lavement de 500 grammes, est pour ainsi dire toujours un lavement évacuateur. A plus forte raison en est-il de même des lavements de 1 litre, lx,5 et 2 litres. Ces grands lavements sont généralement utilisés d’une façon particulière et appropriée à ce mode de lavement qu’on appelle le lavage intestinal\ j’y reviendrai plus loin, lorsque je vous entretiendrai des médicaments destinés à un usage topique (1).

Inversement, les petits lavements, sauf exception, sont des lavements médicamenteux, des lavements à conserver, soit en vue d’une action médicamenteuse locale, soit en vue d’une action médicamenteuse générale, c’est-à-dire en vue de l’absorption. Les lavements médicamenteux ne sont guère

(1) Voir p. 280.

tout au plus que des demi-lavements, généralement des quarts de lavement ou moins, et les tout petits lavements de 50 grammes, 10 grammes, 5 grammes, 1 gramme, sont toujours, ou presque toujours, des lavements médicamenteux, destinés soit à une action locale, soit à une action générale.

Donc, grands lavements, lavements évacuateurs; petits lavements, lavements médicamenteux.

Instrumentation. — Les instruments dont on peut se servir pour l’administration des lavements sont au nombre de cinq principaux : 1° la seringue j 2° la poire ; 3° l’irrigateur ; 4° le bock ; 5° enfin la soufflerie de MM. Chevretin et Lematte. Étudions successivement et rapidement chacun de ces instruments.

La seringue représente, des divers instruments appropriés à l’administration des lavements, le plus ancien ; je ne vous le décrirai pas; vous le connaissez tous, et il a été rendu célèbre par les critiques et les sarcasmes de Molière. Quoique le premier en date, cet instrument est, incontestablement, celui qui donne les meilleurs résultats ; c’est le plus parfait.

La seringue peut être d’ailleurs munie d’une canule souple, adjonction grâce à laquelle les remèdes peuvent être introduits profondément dans le rectum et grâce à laquelle aussi il est possible de s’administer à soi-même des lavements. C’est à Regnier de Graaf, que certains ont considéré, à tort, comme l’inventeur de la seringue, qu’est dû ce perfectionnement.

Antérieurement, Ambroise Paré avait proposé, en vue de la pratique de l’auto-lavement, l’adaptation à la seringue d’une canule à angle droit, mais il s’agissait d’une canule métallique, c’est-à-dire rigide.

Il existe, vous le savez, des modèles divers de seringues et des seringues de diverses tailles : notamment des seringues d’une contenance de 250 grammes, de 125 grammes, de 50 grammes, 10 grammes, 5 grammes et même 1 gramme; on a pu utiliser la seringue de Pravaz, munie d’une petite canule en caoutchouc, pour l’administration de minuscules lavements.

La poire , instrument de caoutchouc d’invention récente,

peut être munie, comme la seringue, d’une canule souple, à la faveur de laquelle on peut introduire les lavements profondément et se les administrer à soi-même assez commodément.

Il en existe de diverses formes et de diverses contenances, de même que des seringues.

C’est un instrument d’un fonctionnement médiocre, certainement bien inférieur à la seringue, bien moins approprié qu’elle à l’administration des lavements. Sa seule supériorité sur la seringue est son prix peu élevé, qui en fait un instrument populaire.

L 'irrigateur est un appareil inventé par Eguisier ; vous le connaissez tous; il permet l’administration de lavements médicamenteux de 250 grammes et de 125 grammes, c’est-à-dire des demi-lavements et des quarts de lavement; mais on ne peut guère avec lui introduire ces tout petits lavements médicamenteux auxquels j’ai déjà fait allusion à diverses reprises. Il est impossible, au moyen d’un irrigateur, d’administrer un lavement médicamenteux de 25 grammes, a fortipri de lOg'rammes, de 5 grammes ou moins: la totalité du lavement s’égarerait dans le tuyau de l’appareil, sans compter que, souvent, le piston fonctionne mal et qu’une partie du liquide reflue.

En réalité, l’irrigateur est surtout propre à l'administration des lavements évacuateurs, des grands lavements, des lavements entiers, d’un demi-litre, ou bien des lavements plus considérables, de 1 litre, par exemple.

Ce que je viens de vous dire de l’irrigateur, je pourrais le répéter à propos du bock. Le bock est, par excellence, approprié à l’administration des grands lavements et surtout des doubles, des triples et quadruples lavements. C’est le meilleur instrument pour l’administration de ce type de lavement qu’on appelle le lavage ; mais, pour les tout petits lavements médicamenteux, il ne peut convenir, le remède restant presque tout entier dans le long tuyau de l’appareil.

Reste la soufflerie grâce à laquelle on peut administrer en

lavements des médicaments contenus dans des ampoules et ainsi, par conséquent, de tout petits lavements.

Cet appareil est construit sur le modèle de la soufflerie du thermocautère de Paquelin, c’est-à-dire qu’il est composé de deux poires en caoutchouc communiquant entre elles par un court tuyau; il comporte, de plus, une petite canule en caoutchouc souple. Il permet, ai-je dit, d’introduire dans l’intestin des médicaments inclus dans des ampoules. Pour s’en servir, on brise les deux extrémités de l’ampoule; puis à l’une de celles-ci on adapte la canule que l’on introduira dans le rectum; à l’autre, on adapte la soufflerie, et vous voyez, d’ores et déjà, ce qui va se passer. La canule est graissée avec un peu de vaseline et introduite dans le rectum. On presse sur la soufflerie, et alors l’air est successivement propulsé de la première poire en caoutchouc, dans la seconde et de la seconde dans l’ampoule; ainsi, le liquide médicamenteux contenu dans l’ampoule se trouve projeté dans le rectum.

Vous voyez qu’il y a là un instrument très ingénieux, grâce auquel on peut donner à autrui de tout petits lavements médicamenteux et aussi se les donner à soi-même.

J’arrive aux suppositoires.

Suppositoires. — Définition. — « Les suppositoires, dit le Codex , constituent des médicaments de consistance solide, auxquels on donne une forme conique ou mieux ovoïde allongée, en les coulant ou en les comprimant dans des moules appropriés. »

De même qu’il existe quatre types de lavements, distingués par le but qu’ils visent, de même existent quatre types de suppositoires : 1° suppositoires évacuateurs ; 2 suppositoires nutritifs ou alimentaires, qui contiennent une certaine proportion de peptone ; 3° suppositoires médicamenteux topiques ; 4° enfin, suppositoires médicamenteux destinés à une action générale, c’est-à-dire à l’absorption. Nous ne nous arrêterons, bien entendu, qu’à cette quatrième catégorie de suppositoires, puisque, actuellement, nous étudions la manière de prescrire les médicaments destinés à l’absorption.

Description. — Il y a lieu de considérer ici, d’une part,

le poids des suppositoires, d’autre part, leur forme et leur mode de préparation .

Le poids des suppositoires, d’après les indications du Codex , doit être différent pour les adultes et pour les enfants : chez les adultes, il doit être 'de 3 grammes; chez les enfants, de 2. Dujardin-Beaumetz donne un chiffre différent pour les adultes, celui de 4 grammes; pour les enfants, de même que le Codex , il s’en tient à celui de 2 grammes. Yvon n’établit pas de distinction pour les âges et fournit les chiffres de 3 à 5 grammes.

Pour certaines raisons que j’envisagerai bientôt, il est bon, selon moi, que les suppositoires puissent n’avoir pas le même poids non seulement chez des sujets d’âge différent, mais même chez des sujets de même âge : chez l’adulte, leur poids doit aller de 2®r,50 à 5 grammes ; dans l’enfance, de lsr,25 à2sr,50.

Généralement, les suppositoires sont coulés dans de petits cornets de papier, et de ce fait résulte leur forme conique. Il est bien préférable de leur donner la forme d’un cône à base arrondie ; vous en verrez la raison tout à l’heure. Mais, pour obtenir eette forme., ou celle d’un ovoïde allongé indiquée par le Codex , il est nécessaire que le pharmacien ait à sa disposition des moules appropriés.

Prescription des médicaments. — J’aborde la dernière partie du chapitre que nous étudions, c’est-à-dire la façon de faire figurer sur l’ordonnance ou de prescrire les lavements et les suppositoires.

Prescription des lavements. — La prescription d’un lavement, je parle des lavements médicamenteux destinés à l’absorption, est toujours d’ordre magistral. Il n’y a pas de lavements médicamenteux de cet ordre spécialisés; aucun industriel n’a fait reposer sur la spécialisation d’un lavement l’espoir de sa fortune. D’un autre côté, vous ne trouverez au Codex aucune formule de lavements médicamenteux. Vous y lirez celle du classique lavement laxatif au séné et au sulfate de soude ; vousy lirez encore quelques autres formules de lavements; mais vous n’en rencontrerez pas de lavements médicamenteux destinés à l’absorption.

La prescription du lavement, par conséquent, peutcomporter trois parties, comme toute prescription magistrale : inscription , souscription et instruction .

Inscription. — L’abréviatif fy, étant mis à part, qui ouvrait naguère toute formule magistrale (1), l’inscription ou la formule d’un lavement comporte au maximum trois termes ou éléments, à savoir : la base , l 'excipient et Y intermède.

Je vous rappelle que, dans la formule d’une potion, peut 'entrer, en outre, un quatrième élément, dont la non-présence ici tombe sous le sens, le correctif.

Envisageons successivement les trois éléments constitutifs de notre formule.

Base. — La base est ici ce qu’elle est dans toute formule magistrale, quelle que soit la forme pharmaceutique prescrite, c’est-à-dire le principe actif.

Gomme bases des lavements, vous pourrez employer des substances médicamenteuses solides ou liquides, et, comme substances médicamenteuses solides, vous emploierez celles qui sont solubles. Cependant on peut, par exception, introduire dans la formule des lavements des substances médicamenteuses insolubles, c’est-à-dire insolubles dans l’eau. Dans le milieu spécial du rectum, certaines substances médicamenteuses solides, insolubles, sont capables néanmoins d’être absorbées, et c’est ainsi qu’on peut prescrire en lavement du musc , du camphre, etc.

Excipient. — La question de excipient est, en matière de lavement, comme en matière de potion ou de pilules, très importante, et il y a lieu d’envisager successivement et sa qualité et sa quantité.

L’excipient est généralement de l’eau: eau distillée , eau bouillie , bref, de l’eau purifiée, soit par la distillation, soit par l’ébullition, ou bien, si ce n’est de l’eau, c’est un liquide aqueux ou aquiforme, tel qu'un hydrolat, Yhydrolat de tilleul , par exemple.

Fréquemment il y a intérêt à utiliser comme excipient un

(1) Voir p. 34.

liquide aqueux doué de propriétés émollientes, propriétés qu’il doit communément à un mucilage ; et dans ces conditions, on a souvent recours à la décôction ou au décodé de guimauve .

Il y a avantage à procéder de la sorte, lorsque les substances actives du lavement sont douées de qualités irritatives ou caustiques, alors même que celles-ci seraient légères, de façon à atténuer leur action sur la paroi intestinale.

Toutes les fois, par conséquent, que vous emploierez comme base, dans la formule d’un lavement, des substances douées de qualités irritantes, caustiques, celles-ci fussent-elles légères, vous introduirez dans cette formule un véhicule doué de propriétés émollientes, tel que, par exemple, le décocté de guimauve.

Quelquefois, lorsque la base est insoluble dans l’eau, mais soluble dans Y huile, on peut employer comme véhicule ce liquide au lieu de l’eau ou d’un liquide aqueux.

Voici pour la qualité du véhicule des lavements; reste à envisager sa quantité.

En principe, il est bon de prescrire des lavements aussi petits que possible : plus un lavement est petit, plus aisément il est conservé et pjus rapidement il est absorbé.

Toutefois, lorsque vous emploierez, comme principes actifs des lavements, des substances médicamenteuses irritantes ou caustiques, ces propriétés fussent-elles légères, il sera bon que la quantité du véhicule soit accrue, et c’est dans ces conditions que vous prescrirez des quarts de* lavement, ou même des demi-lavements, c’est-à-dire des lavements de 125 ou de 250 grammes.

Intermède . — L’intermède a, dans la formule du lavement, le même rôle que dans celle de la potion : il représente la substance destinée à réunir les principes actifs du lavement à l’excipient. On a recours à un intermède, lorsque l’un ou l’autre des principes actifs du lavement est insoluble, et on emploie fréquemment, comme intermède, le jaune d'œuf. On peut introduire dans la formule d’un lavement un demijaune d’œuf, un jaune d’œuf entier ou deux jaunes d’œufs. La

guimauve, sous forme d'eau ou de décodé de racines de' guimauve, peut également jouer le rôle d’intermède.

Vous disposerez les éléments qui constituent la formule du lavement comme dans la formule de la potion (1) : la base unique ou multiple en tête, l’excipient ensuite, en dernier lieu l’intermède ; vous les placerez sur des lignes successives ; vous déterminerez la quantité de chacun de la même façon que dans la formule d’une potion (2), et vousles réunirez par une accolade.

Exemples de formules de lavements. — Je suppose que, par exemple, vous vouliez prescrire un lavement opiacé camphré , lavement qui jouit de propriétés calmantes pour combattre les érections douloureuses de la blennorragie. Vous formulerez :

Page 1