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CHAPITRE PREMIER

Le Mirage de l’Antiquité. — Amateurs et Snobs Marchands d’illusion

Le mirage de rantiquilé, en matière d’art, a souvent nui à la qualité de l’amateur qui, très souvent, a passé dédaigneusement devant la beauté de son temps pour se pâmer sur des ruines sans valeur. Le critérium esthétique de certains amateurs est, ainsi, borné au moindre délabrement, à la moindre poussière des temps, plus ou moins vénérables, selon l’artifice.

Malgré que, logiquement, le maquillage soit réservé au mensonge de la vieillesse, d’aucuns ne sauraient se contenter de la jeunesse sans fard, et c’est ainsi que l’artifice se venge cruellement de l’ignorance ou de son aggravation pédante : le snobisme, en présentant du faux vieux.

C’est le faux vieux suffisant, tant à la satisfaction bourgeoise, pour son économie, qu’à la prétention artistique pour son prix élevé, mais c’est le faux vieux hélas ! trompant l’amateur éclairé, lorsque la fraude est

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devenue un art. Aussi bien le bourgeois s’illusionne selon une somme égale à la laideur pressentie, (ju’il prend, intimement, pour de la beauté et, comme le taux connaisseur n’estime un achat qu’ù sa cherté, il ne nous reste guère à plaindre que l’amateur éclairé, souvent converti, il est vrai, à une beauté frauduleuse qui le dépasse! Du moins ce truquage de la beauté le console-l-il de son erreur, au point (pi’il se demande souvent jusqu’è (juel point il s’est trompé, puiscpi’il a frissonné comme en présence de la beauté véritable.

N’était le dépit d’avoir été dupé et parfois, coûteusement, on ne devrait logicpiement n’en vouloir (pi’à soi-même d’une mauvaise accpiisition, car le sincère désenchantement esthétique ne peut provenir d’une révélation matérielle.

Si le bibelot que vous chérissez depuis des années, vous apparaît soudain hideux de n’être pas authentique, vous faites réellement tort à votre goût. 11 faut avoir foi en la jeunesse, malgré même un acte de naissance implacable el , la garantie de vieillesse porte en elle tout autant sa conviction. Conviction basée avant tout sur de la beauté, d’oi'i ([u’elle vienne, et non sur de la vétusté fatalement vénérable. Cette dernière appréciation appartient en propre à l’archéologie qui collectionne les pierres du passé, qui rêve sur des débris, scientifiquement, et non idéalement.

L’antiquité, au surplus, n’a pas produit que des chefs-d’œuvre et il ne faut pas confondre la curiosité avec la beauté. L’horreur n’équivaut à la splendeur

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que dans l’expression suprême de l’élonnemenl, et

Fig. l. ~ La prétendue tiare de Saïtapharnès, autrefois au musée du Louvre.

noire snobisme s’est malencontreusement mépris sur le caractère de cette expression; d’où une perversion « distinguée » du sens critique.

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C’est ainsi que nos sculpteurs modernes ont créé des statues mutilées, pour rivaliser avec la statuaire antique dont la beauté nous est parvenue, souvent détériorée, à travers les temps. Cette caducité, avec ses tarés, aussi logiques que regrettables, constitue premièrement la beauté, chez les sots qui ne sont pas éloignés d’admirer la Vénus de Milo uniquement parce qu’elle est dépourvue de bras et, de même, la radieuse Victoire de Samothrace parce que la tête lui manque.

Comme si les admirables auteurs de ces statues les avaient ainsi conçues, initialement ! Comme si ces marbres désormais immortels, devaient leur immortalité à leur âge — tout comme le vin gagne en cave — et à leur décrépitude! Et voici que pour plaire à la niaiserie de l’heure, nombre de statuaires modernes, malicieusement, offrent en pâture à leur public, tout un monde d’éclopés, de décapités, d’hommes et de femmes « troncs », manchots, culs-de-jatte, et autres débris humains, résultant d’une catastrophe ou en rupture simplement, de quelque cour des Miracles !

Qu’importent à ce public les lois de l’esthétique! La beauté intacte est, comme l’esprit sain, une banalité, et rien ne vaut la curiosité, la « rareté » de l’absurde. L’incompréhensible devient ainsi du génie et l’art jaillit au spectacle d’une plaie !

Mais ce qui est vieux n’est donc pas fatalement beau ? Sentez-vous l’écueil de l’enthousiasme non averti, en faveur de toute ruine quelle qu’elle soit?

Du côté de la peinture, même observation. La

Fig. 2 — Momie de Thaïs (?), musée Guimet.

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moindre craquelure est sympathique et, lorsque le sujet du tableau disparaît sous la crasse, le « connaisseur » est bien prêt de crier au chef-d’œuvre !

La poussière des temps tient ainsi du miracle, tout comme le nébuleux garde un mystère avantageux.

Dans la nuit, l’imagination voit des choses extraordinaires, et les pierres cachées sous la mousse sont singulièrement privilégiées. Les insinuations sont plus éloquentes que les paroles et, lorsque l’on s’entend à demi-mot, on se comprend bien davantage. Quel excellent parti à tirer, dès lors, de la crédulité humaine! Quelle ressource inépuisable pour les dispensateurs de cette ambiguïté, qui confond le bibelot rare avec le faux bibelot, sou& la même poussière !

La parole énigmatique d’un marchand tient aussi lieu d’une garantie vis-à-vis de l’acheteur incompétent dont la bonne foi, en réalité, n’a pas été surprise, puisque la somme de mystère qu’il emporte, est à la mesure de son illusion.

Au surplus, puisque marchand et amateur se réjouissent, chacun de son côté, d’avoir fait une « bonne affaire », c’est qu’ils se félicitent de s’être mutuellement « roulés ».

Combien cela est loin d’un achat de beauté pour le seul plaisir d’acquérir de la beauté 1 Et combien le « connaisseur » est mal fondé, souvent, de récriminer sur une acquisition qui « l’emballa », lorsque le doute sur la qualité esthétique de cette acquisition coïncide

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Fig. 3. — Momie de Vanachorète Sérapion (?), musée Guime

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avec un soupçon d’inauthenticité. Malheureusement, la passion du collectionneur n’est pas toujours élevée, et Ton pourrait ranger parmi les maniaques, ces enragés de la vieillerie pour la vieillerie, qui accumulent, sans souci d’art, des vestiges du passé, avec le même empressement qu’ils entasseraient des cartes postales ou des tickets d’autobus.

Écoutez, d’ailleurs, les erreurs singulières engendrées par l’enthousiasme frénétique à l’égard du passé. Nous découpons dans un article de la Presse, les lignes suivantes : « On achève en ce moment une église anglicane, avenue de l’Alma. Elle est* toute neuve, toute blanche, curieuse à voir. Et les connaisseurs de grommeler : « Les architectes d’aujourd’hui ne savent plus rien faire ! Hélas ! où sont les sublimes artistes du xiii® siècle, qui faisaient jaillir du sol de si beaux clochers vers le ciel! » Or, le hideux clocher de l’avenue de l’Alma est la copie scrupuleusement fidèle d’une admirable église de Caen, Saint-Étienne, qui date du xiii® siècle... »

En poursuivant la lecture du même article, le mirage flatteur de l’antiquité s’accentue: «...Je connais, dit M. Klotz, un marchand de produits chimiques, très enrichi par l’aniline, qui avait acheté les ruines d’un château féodal. Il a dépensé des millions à rendre au manoir son primitif aspect. Rien ne manque à la clef : ni pierres massives, ni fossés traîtres, ni pontlevis hypocrite. Pourtant le paysan des alentours, lui-même, sent « que ce n’est pas ça ». Pourquoi?

Fig. 4. ~ Sépulture de Leukyôné (?), musée Guimet.

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Faut-il en trouver le motif dans cette belle strophe de Victor Hugo :

Voulez-vous qu’une tour, voulez-vous qu’une église

Soient de ces monuments dont l’œil idéalise La forme et la hauteur ?

Attendez que de mousse elles soient revêtues ;

Et laissez travailler à toutes les statues Le Temps, ce grand sculpteur !

Mais la poésie jouit d’une immunité due à l’élévation pour le moins théorique, de la pensée. Elle plane et auréole tout, par essence. Emportée « sur l’aile du Verbe », elle se rit de l’esthétique, au sens exact ; sa générosité déborde. Sentimentale, grandiloquente, la rime s’égare génialement hors de la raison. Néanmoins, malgré que la beauté se confonde charitablement avec la laideur, dans la religion et la poésie; malgré souvent que le vice triomphe de la vertu au bout d’un beau geste oratoire ; malgré encore que la pensée magnifie tout dans un sentiment respectable où communient le souvenir et le regret du passé; il n’empêche que l’esthétique ainsi que la vertu, reposent sur des lois fondamentales.

Que les préférences personnelles discutent ces lois, soit 1 mais l’art ne se paie pas de mots, et, si la conscience est la pierre de touche de la vertu, la compétence est l’honnêteté du jugement artistique.

La « croix de ma mère » peut être esthétiquement

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hideuse, en dépit du sentiment qu’on y attache, et si le temps présente avantageusement un monument, un tableau, un meuble, encore faut-il que la qualité intrinsèque de l’œuvre domine la piété du passé. Je sais bien que la sensation d’art et le caractère, prétendent rivaliser avec la saine évidence de la beauté. Autre hérésie à combattre. D’abord, la sensation d’art ne peut résulter d’un malaise, elle ne doit émaner que de l’esprit normal et expérimenté. L’hystérie mentale a comblé l’impressionnisme, du « tachisme » au « cubisme ». La sensation d’art des snobs est d’une « rareté » stupide et, si les bananes pourries charment leur palais, les roses malodorantes grisent leur odorat, sans nous surprendre.

Les étoffes (et les tableaux) à l’envers, font harmonieusement les délices, encore, de ces invertis, et leur sensation d’art naît simplement de leur ignorance compliquée. Quant au caractère, il ne faudrait pas davantage exagérer son excuse.

Certes, nombre de visages ingrats et de sites galeux immunisent le caractère jusqu’à se réclamer de la beauté. Nous ne contredisons pas, non plus, à la puissance du charme — cet autre expédient de la beauté — mais encore siérait-il de ne pas laisser l’incompétence errer sur des nuances qui lui échappent.

Concédons donc aux seuls vrais connaisseurs le soin de juger et de détailler, en tout équilibre, ces phases délicates de la vision et du sentiment. Malheureusement, le retour à la naïveté a voulu faire échec

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àTentendement sain, au savoir basé sur l’expérience.

Fig. 6. — La Vierge à l’œillet, copie soi-disant d’après un

original perdu de Raphaël (?), musée du Louvre.

Cette apothéose de la niaiserie, pour faire diversion,

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fut nécessairement saluée par nos snobs. Du coup, ceux qui savent allaient être désorientés 1 Et l’on recourut encore au passé mystérieux, sanctifié de sensation d’art et de caractère, ces deux échappatoires, — renforcées de naïveté — à l’ignorance.

C’est ainsi que les graveurs retournèrent au canif, les musiciens à l’épinette et les auteurs dramatiques aux théâtres de la nature. Cette exhumation du primitif était d’une originalité!

Ainsi donc, l’exquise naïveté allait accentuer la débâcle de l’erreur prétentieuse ! Et voici que l’on se pâma sur des maladresses, sur des laideurs, sur des œuvres nulles qui jouaient à lafraîcheur de l’ingénuité.

Ainsi donc notre siècle « roublard » allait assister à cette singulière rénovation de l’innocence, sous les auspices de l’hystérie !

Comment avoir le cœur, après cela, de blâmer les profiteurs-marchands lorsqu’ils trompent sur la qualité de la laideur vendue! Le goût suit la mode, les marchands emboîtent le pas.

Un lapidaire avait vendu à la femme de l’empereur Gallien des pierreries que l’on reconnut pour fausses. Gallien fit arrêter ce marchand malhonnête et le condamna aux lions ; mais, quand le moment du supplice fut venu, il ne fit lâcher contre lui, dans l’amphithéâtre, qu’un chapon. Et comme chacun s’étonnait et cherchait le sens de cette énigme, un héraut expliqua la pensée du monarque : « Cet homme a voulu tromper, il est attrapé à son tour. »

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A celte anecdote où nous voyons un dupeur généreusement dupé, nous joindrons cette autre qui prouvera aux marchands que souvent le mieux, en matière d’imitation, est l’ennemi du bien. Phèdre raconte dans de ses fables qu’un célèbre histrion était chargé d’amuser le peuple en imitant le cri d’une oie. Un paysan ayant voulu surpasser l’histrion fit crier oie véritable qu’il avait cachée sous son manteau : il fut sifflé.

Ce qui intéressait le peuple romain, ce n’était

pas le cri de l’oie, mais l’heureux effort de l’histrion pour imiter c'e cri. On a écrit justement que les Romains, avant de piller la Grèce, n’étaient que des « bourgeois ». « Leur consul disait à ses intendants

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