CHAPITRE IV
Les pièges tendus à l’amateur Comment il se défend
Examinons, tout d’abord, et d’une manière générale, les pièges tendus à l’amateur. Il faut avouer que ces pièges sont aussi parfaitement adaptés à la crédulité qu’à la malice — singulière complication inhérente à l’amateur — dont ils veulent abuser. Mais la confiance du client, vis-à-vis de son marchand, a raison de la malice, au point de se convertir en conviction. D’autre part, le marchand sait se récuser devant l’indicateur de la « bonne affaire » à temps et avec un tel talent, même, que le client achète, le plus souvent, à l’indicateur, en dehors du marchand son complice.
Tandis que le marchand tient boutique, sans mystère, l’indicateur — non patenté — révèle sous le sceau du secret, de rares curiosités et pièces de choix qu’on a dénichées par hasard. « Prière aux marchands de s’abstenir », disent les petites annonces, à
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la quatrième page des journaux; sans quoi, M. Gogo ne croirait plus à son privilège... d’être mystifié par les marchands eux-mêmes.
Le marchand, donc, — naturellement, nous ne parlons ici que du commerce malhonnête — lorsqu’il s’agit de la bonne affaire, sait qu’il est suspect. Tout dépend, au surplus, de l’importance et de la fortune de l’amateur visé. Nous savons qu’il faut toujours du nouveau à certains clients et, les indicateurs n’ignorent pas cette particularité, non plus que chacun des goûts à satisfaire. Autant de goûts, autant de truquages correspondants.
D’ailleurs, les affirmations de la science et de l’expertise sont, avec la meilleure bonne foi du monde, les auxiliaires les plus parfaits de la mystification, dont l’art et l’habileté atteignent souvent à l’extraordinaire.
Nous nous abstiendrons, à ce propos, de conter des anecdotes aussi connues que douteuses, aussi nombreuses que spirituelles. En dehors des bévues officielles complaisamment ébruitées, il faut humainement admettre que l’on ne se vante pas d’avoir été « roulé », et l’erreur privée préfère le silence.
D’autre part, si les savants et les experts se trompent, qui croire ? Mais tout simplement notre science propre, basée sur la force de notre illusion éduquée. Puisque c’est vous qui achetez, c’est vous qui devez connaître les limites de votre contentement mesuré à la hauteur de vos désirs.
Fig. 35. — Souvenir de Mortefontaine^ par J.-B.-G. Corot, musée du Louvre.
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Bref, nous en arrivons aux mille et un trucs de la fraude sous la surveillance le plus souvent, du marchand malhonnête. Un quidam se rend chez un collectionneur et lui confie qu’il connaît un Rembrandt authentique, naturellement.
Le tableau est dans un grenier, en province. Flairant la bonne affaire, le collectionneur et son indicateur sont bientôt en campagne. On arrive chez des « braves gens » tout à fait inconscients de posséder un chef-d’œuvre, et comme bien vous pensez, on n’a garde de les éclairer.
Les « braves gens » sont pauvres, ils ne demandent pas mieux que de vendre tout ce qu’ils pourront, mais ils n’ont rien. Alors le collectionneur et son acolyte, en dernier ressort montent au grenier, histoire d’acheter n’importe quoi, pour qu’il ne soit pas dit qu’ils ont dérangé inutilement des « braves gens » et, dans un coin poussiéreux, sous des chiffons, derrière tout un bric-à-brac impressionnant, on aperçoit le « chef-d’œuvre ». Mais dans quel état! couvert de moisissure, tout craquelé...
D’un coup d’œil, l’amateur est renseigné. Point de doute, c'est un Rembrandt^ et, son émoi passé, il
1. Voici comment opéra certain marchand de tableaux pour tirer le plus large bénéfice possible d’un faux Rembrandt qu’il avait en sa possession. Il recouvrit de couleur fraîche la signature apocryphe du maître et envoya l’œuvre en Amérique. Puis il prévint la douane, par une lettre anonyme, du subterfuge dont se serait servi un marchand de tableaux qui, pour ne pas
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acquiert le tableau précieux à un prix modique, tandis qu’il verse la forte somme entre les mains de l’indicateur.
Or, les « braves gens » sont ni plus ni moins de « mèche » avec l’indicateur, qui, aussitôt que le collectionneur a le dos tourné, partage avec eux sa commission, sans oublier, dans la répartition des bénéfices, le marchand, troisième complice.
Or, le soi-disant Rembrandt n’est qu’une copie d’ailleurs remarquable ou bien qu’un excellent pastiche de fabrication toute récente.
Autre mystification analogue. On vient un jour prévenir l’amateur que l’on a découvert, dans une écurie, chez des fermiers, un superbe coffre de la Renaissance. Figurez-vous que les vandales s’en servent comme de mangeoire pour leurs bestiaux I Et notre amateur, flanqué de son guide, est bientôt rendu à l’écurie. « Quel superbe coffre I pense-t-il, et, benoîtement, il propose au fermier, après avoir critiqué l’incommodité de la mangeoire, de lui en adresser une du dernier modèle, à la place. En apparence, le fermier n’en croit pas ses yeux, mais en réalité, notre amateur est volé, car le coffre en question n’est qu’un
être taxé à la valeur de l’artiste célèbre exporté, aurait masqué le nom fameux. On enquête aussitôt, le marchand est poursuivi devant les tribunaux, car la dénonciation anonyme a été heureusement vérifiée. Or, notre marchand s’en tire avec une grosse amende, tandis que son « Rembrandt », bénéficiant d’une réclame scandaleuse, lui rapporte une fortune.
truquage habile transporté dans un cadre ingénieusement imprévu.
Ah I tu te méfiais du marchand ? Eh I bien, voilà pour ta peine...
Mais là ne s’arrête pas la fraude sur ce thème dont les variantes, au reste, se devinent. Passons donc maintenant, au truc des fouilles. Cette fois le décor change et notre fraudeur a revêtu la blouse du terrassier. « Il a trouvé, dans une pelletée de terre, des médailles d’or qu’il apporte. » Il en ignore la valeur, naturellement, n’étant qu’un pauvre terrassier, et puis il ne faut pas que sa trouvaille s’ébruite, sans quoi la loi la lui disputerait. Nul doute pour l’amateur, les médailles sont précieuses et, finalement, il paie un bon prix des pièces quelconques que l’on avait enfouies pour la circonstance.
Le coup de la fouille et la diversité de ses attractions. varie selon le terrain propice aux hypothèses archéologiques. Le nombre des poteries, tombeaux, armes, etc., prétendus authentiques, déconcerte. Le lieu où on les découvrit n’est point hélas ! toujours une garantie. Michel- Ange n’ignorait pas le snobisme de ses contemporains, lorsqu’il fit chorus avec eux devant une belle œuvre antique, que l’on venait de déterrer. Le malheur fut que la soi-disant œuvre antique n’était qu’un de ses propres chefs-d’œuvre qu’il avait malicieusement enfoui, et l’histoire nous dit le sot désenchantement des précédents admirateurs...
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La découverte dans le sol, d’une statue mutilée
il vaut mieux, pour la crédulité et pour davantage de vraisemblance, qu’elle soit mutilée — est donc d’intérêt supérieur. Comme les savants guettent l’occa-
Fig. 36. — Un Corot inconnu.
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sion de se manifester, ils attisent volontiers les désirs de toute une élite locale. De même qu’il y a toujours un archéologue à l’affût du bavardage et qu’un Mécène se révèle généralement aux alentours d’un chef-d’œuvre exhumé, le musée de la grande ville voisine se fait une fête de recevoir la pièce fameuse.
Et l’archéologue écrit sur la bienheureuse statue de longs mémoires qui lui ouvrent une honorifique carrière de « correspondant de plusieurs sociétés savantes », tandis que le Mécène reçoit des décorations et que la municipalité se frotte les mains. Songez si elle est flattée par ses électeurs et sûre de sa réélection cette municipalité, en échange de sa clairvoyance artistique si profitable aux finances de la ville où les étrangers goûteront maintenant une attraction de plus !
Or, neuf fois sur dix, la précieuse statue est fausse. Passe encore si elle était belle cette statue, cela l’absoudrait; mais, quand on voit des gens se pâmer sur une œuvre sinon très mauvaise du moins très médiocre, en raison seule des hasards et du mystère de sa découverte, on demeure confondu !
Ce sont ces mêmes gens qui admirent la tour Eiffel ou bien l’obélisque de la place de la Concorde parce que ces monuments furent très difficultueux à édifier ou parce qu’ils sont simplement curieux à voir.
Dans certains cas, la curiosité communie avec l’archéologie, dans la négation de l’art et, si elle arrache aux moindres pierres leur état civil, il ne s’ensuit point, pour cela, que ces pierres sont belles.
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Les fraudeurs, d’ailleurs, sont au courant des manies
archéologiques, et les monuments du passé, grâce à eux, livreront'toujours des secrets nouveaux.
Fig. 37. — Un paysage de Trouilleberi, à la manière de Corot.
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Pareillement, les ossements s’offriront sans cesse aux investigations. Que d’hommes préhistoriques restent à inventorier! Que de défenses de mammouths! A propos de ces recherches et découvertes sensationnelles décidées à nous prouver — pourquoi ? — que l’espèce humaine descend du singe, ou, du moins, que la physionomie humaine a subi des variations à travers les siècles, nous citerons l’opinion autorisée du célèbre statuaire E. Frémiet. « Je conteste formellement les dires des savants sur ce point. Ainsi, lorsque je fis mon Homme de V Age de pierre^ désirant être des plus exacts, je cherchai dans une vitrine du Jardin des Plantes le crâne d’un homme de ces temps, que j’agrémentai, en me servant strictement des indications de la structure osseuse, de tous les organes disparus. Or, jugez de ma surprise et de mon édification, ce fut le très beau visage d’Alphonse Daudet que je vis surgir du crâne préhistorique en question !...
Mais, au fait ! les truqueurs devancèrent à ravir les savants dans leurs prévisions, et il ne tient qu’à eux de réaliser leurs désirs. A quand le véritable crâne préhistorique donnant — garanti sur facture — la conformation idéalement scientifique? Ils n’en sont pas à un squelette près, ces truqueurs, et, pour lui donner davantage d’authenticité, ils iront enfouir la « boîte osseuse » rêvée, en Allemagne, d’où un docte anthropologue germain répandra la lumière...
Mais poursuivons. Après les fouilles terrestres, voici les fouilles marines. De temps en temps la mer
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nous livre des antiques plus ou moins antiques
et, en dépit de la qualité de l’œuvre, on s’extasie.
Fig. 38. — Uu faux paysage de Corot
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Point de doute, ces débris proviennent des Grecs ou des Romains I Et la discussion entre les savants s’engage, tandis que le mystificateur s’esclaffle et que les musées s’encombrent.
Notez que, cette fois encore, l’œuvre par elle-même offre un vague intérêt et que si sa beauté était grande, cela ne prouverait pas encore qu’elle soit antique. Ne perdons pas de vue l’habileté du faussaire. D’autre part, nous admettons parfaitement des découvertes authentiques faites dans ces conditions, mais nous nous refusons à les admirer en dehors de leur beauté réelle.
Comme toujours, nous prétendons que le critérium artistique demeure l’évidence seule de la beauté, et non la source ou la légende plus ou moins intéressante qui les auréole. Au surplus, il y eut de tout temps des artisans et des trafiquants d’art, et rien ne nous garantit la supériorité de ces derniers, dans l’antiquité, sur nos modernes fournisseurs.
D’où la sottise de l’admiration pour des répliques anciennes qui ne valent pas nos plus médiocres originaux actuels.
Il n’empêche que les faussaires ne se lassent pas de jeter des bibelots « préhistoriques » dans les lacs où se tenaient autrefois des cités lacustres et que nos fleuves, pareillement semés de monnaies, d’armes, de poteries, seront intarissables, de par la volonté même des faussaires encouragés par les archéologues.
Et goûtez toute la vraisemblance de cette ferraille
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Fouillée sur laquelle se penchent les fronts les plus graves I Admirez ces patines I Ne vous avisez surtout, de démontrer rinauthenticité de ces reliques , vous leur ôteriez aussitôt leur prestige, et n’enlevez pas non plus, à cet amateur , l’illusion qu’il a d’avoir acquis une véritable momie, par exemple, tant il y mit le prix, alors qu’une momie authentique vaut, dans le pays même, une somme beaucoup moindre.
Aussi bien le genre de vanité change à chaque amateur, et voici celui qui montre un faux tableau de Corot dont son incompétence s’enorgueillit,
en disant avec un rire satisfait : « Vous voyez ce Corot, n’est-ce pas ? Eh ! bien, je l’ai payé douze francs I Et cet amateur, pour une fois, sans qu’il s’en doute, n’a pas gaspillé son argent...
Fig. 39. —Fausse terre cuite ancienne.
Terre cuite vieillie, avec rehauts de peinture effacée.
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Pour clore notre exposé de la fraude et du truquage en dehors de la vente directe du marchand, voici une autre manière non moins redoutable.
Quelques gens du monde ne craignent pas de se prêter à la complicité des falsificateurs. La plupart de leurs meubles, tableaux et bibelots sont à vendre. Gomme vous êtes à cent lieues de vous douter de cette anomalie et que l’estime de vos amis comme leur goût, vous en impose, votre crédulité croît en raison directe de votre confiance. Vous admirez donc, à haute voix, le beau mobilier de vos amis et répandez inconsciemment le bruit de cette beauté, dans vos relations. Il n’y a pas de meilleure réclame I On demande à être admis au spectacle de cette beauté, vos « gens du monde » se laissent fléchir et, pour faire plaisir cèdent leurs meubles et bibelots à des prix très rémunérateurs. Ce sont là. en réalité, des marchands déguisés. Ils ne paient pas patente et, de ce fait, vous êtes loin de soupçonner leur intérêt. Comment hésiteriez-vous surl’authenticité de telle assiette? Elle n’est point à vendre, n’est-ce pas, et, pour cette raison, elle vous fera envie, au point que vos «gens du monde » se verront bientôt contraints, toujourspar amitié pourvous oupourvosamis, devons céder une pièce fausse pour un prix... des plus élevés.
Vous viendrait-il à l’idée encore, de suspecter la sincérité des diamants qui brillent au doigt de vos « gens du monde »? Osez donc supposer que ces dentelles dont ils se parent sont fausses I
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Au contraire, si bien présentés dans une atmosphère de luxe et « d’amitié », ces diamants et ces dentelles
B’ig. 40. — Dieux égyptiens^ statuette, fonte d’après original (traces du moule), vert-de-gris artificiel.
accusent une franchise incomparable et, du reste, un mot, et ils sont à vous — pour rien...
Le riche cadre contraste ici avec l’ambiance de
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pauvreté précédemment décrite. Le résultat frauduleux est des deux côtés aussi avantageux, car il y ades rabatteurs adaptés à tous les milieux.
On croit faire une affaire en spéculant sur la misère, tout comme on s’imagine bénéficier d’une largesse. On est roulé dans les deux sens, voilà tout.
Voici maintenant, comment nos profiteurs-amateurs trouvent encore leurs maîtres. Autre mystification. Celle-ci consiste, de la part des fraudeurs, à annoncer à la quatrième page des journaux, ou au moyen d’affiches, une vente pour cause de départ forcé. Qu'on se hâte, le rare mobilier doit être vendu dans les deux jours I
Vente à vil prix ! s’exclame l’annonce. Et, aussitôt, on se rue sur le prétendu mobilier rare que des marchands sans scrupule ont simplement entassé en désordre dans un riche immeuble vacant qu’un concierge malhonnête loua pour son propre compte, juste le temps de la petite opération.
C’est ainsi que s’écoulent chèrement les marchandises les plus douteuses. Que n’invente-t-on pas, pour jouer le public! Sans compter que la réclame vante souvent descuriosités imprévues. bibelot à vendre^ s’adresser... et, le joli bibelot n’est qu’une prostituée I C’est la revanche de la fallacieuse invitation du soupirant à celle qu’il convoite : « Je vous attends, chère Madame, entre 4 et 5 heures, pour vous faire les honneurs de ma galerie... »
11 faut se méfier enfin, de certains étalages derrière
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lesquels des minois fardés sollicitent le cuiieux. C’est le miroir à alouettes, et les bibelots ne sont pas moins fardés.
Bref, après la grande ville, on fait la province et la campagne. Ce sont les mêmes tableaux, bibelots et livres qui repassent en vente, généralement ; mais le changement d’air est excellent pour ces sortes de duperies.
Pensez donc, si on allait trouver une édition rare dans la bibliothèque de M. X., un vieux notaire (soi-disant) décédé sans héritiers? Les « croquants » ne pousseront pas aux enchères ; bonne affaire I De même, telle vieille et riche demoiselle (?) dont on annonce la vente post mortem devait avoir chez elle des bibelots inestimables I Et l’on se dérange avec empressement, pour n’acheter, le plus souvent, très cher, que de la pacotille apportée de Paris ou d’ailleurs.
Fio. 41. — Buste de Diderot^ par Houdon.
Moulage de plâtre maquillé en terre cuite, appartenant au Musée du faux, fondé à New-York par Mi. Jacques Seligmann.
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Tantôt encore, c’est un artiste qui, dans la misère, se sépare de ses œuvres*, tantôt c’est un châtelain troquant sa galerie de tableaux contre une écurie de courses ou quelque « comte » en détresse. Autant de supercheries avantageuses pour nos marchands malhonnêtes dont les dupes, à vrai dire, ne sont guère plus intéressantes.
Avant d’ailleurs de faire le procès de ces dernières, nous terminerons notre examen de certaine industrie coupable. Voici les marchés à la ferraille où, de temps en temps, on croit trouver des occasions. Mais ces occasions sont précisément truquées à l’adresse de ces malins, d’autant hardis à marchander qu’ils s’imaginent parler à des miséreux, à des ignorants. Au bord de la mer, souvent aussi, des nomades trimba-
1. Souvent «la victime vous écrit du fin fond de sa province. C’est une variante de la lettre du « jeune homme éploré », suppliant qu’on lui achète, à vil prix, un lot de vin soi-disant merveilleux qu’il ne veut pas abandonner aux créanciers d’une succession malheureuse. Et le jeune homme éploré n’est ni plus ni moins qu’un marchand déguisé. — Henri Rochefort a conté d’autre part, le coup de V orpheline de Vhôlel Drouot : «Une jeune fille, d’une beauté triste et impressionnante, modestement mise et accompagnée d’une dame respectable, vous a vu pousser avec ardeur des toiles de maître. Elle s’approche, et, timidement, vous dit : « Vous êtes amateur de tableaux, n’est-ce pas, monsieur ? Mon père, en mourant, nous a laissé un magnifique Goya. Si vous vouliez venir le voir... » Vous suivez la jeune fille jusqu’à son logis, et vous constatez que le Goya est l’œuvre maladroite d’un pauvre rapin de Montmartre. Mais la jeune fille est si jolie, et elle dit si dramatiquement que l’huissier la guette et que son terme n’est pas payé 1 Alors, pour quelques louis, vous achetez le tableau, que vous donnez ensuite à votre petit-fils pour qu’il s’en fasse une cible à fléchettes 1 »
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lent, au long des plages, leur pacotille alléchante, des vieux élains, des vieux cuivres principalement, et l’au-
thenticité de ces bibelots est des plus contestables. En revanche, voici de la marchandise tout à fait
Fig. 42. — I^aiix ivoire ancien.
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trompeuse. Il s’agit de celle que certains individus habillés en marins proposent à domicile, des étoffes etbibelotsd’Orient qu’ils rapportentsoi-disant de leurs voyages. Or, lesdits marins dont la tenue n’a rien de réglementaire (ils n’ont guère que le béret et le costume bleu... marin des équipages de la flotte) n’ont pour la plupart jamais navigué, et ils vous offrent à des prix élevés des broderies cochinchinoises, des vases chinois, des armes qu’ils ont le plus souvent achetés dans les grands magasins de Paris. Le similimarin se présente chez vous comme un brave « mathurin » en congé de convalescence ou bien libéré sans argent et, apitoyé par sa détresse, vous lui payez deux fois plus cher qu’ils ne valent, ses prétendus souvenirs. Ce sont ces mêmes marins qui vous vendront en été, sur quelque côte normande, à des prix élevés, des gousses de vanille « éventée », tandis que des Algériens, véritables ou de contrebande, se déferont aussi avantageusement, de fourrures soi-disant rapportées de leur pays, mais en réalité, de pelleteries quelconques, avariées et mises au rebut par quelque grand fourreur parisien.
On pourrait multiplier ces exemples de la crédulité humaine, si excusable souvent, en raison de la beauté des imitations, pastiches, copies et truquages offerts à ses moindres caprices, dans une variété de présentation proportionnée à la qualité des soupçons les plus avertis. Ne croyons pas davantage à la sincérité des tableaux « de famille » trouvés dans les
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caves qu’à ceux qui décorent, depuis « des siècles )>, des lambris vieux pour la circonstance. Méditons sur rhistoire de la perle rare vendue 50.000 francs à un escroc qui, s’étant plus tard adressé à sa dupe pour qu’il lui en procure une pareille, coûte que coûte, lui fit acheter par un compère' excessivement cher, sa propre perle et naturellement ne reparut plus I
Méfions-nous du paysan ignorant de sa « richesse », du provincial jobard, de l’homme du monde dispensateur de beauté « peur le plaisir », du pauvre « bougre » mourant de faim à côté d’un chef-d’œuvre... Autant de mystificateurs le plus souvent.
Est-ce à dire qu’il n’y a plus de réelles antiquités à vendre?
Non point, mais il importe de savoir que toute la province a été battue et rebattue, eewmee par . . . , ,, . ....
les marchands et, d’autre part, ce serait de la naïveté de s’imaginer que les paysans et les provinciaux ignorent la valeur des bibelots, meubles et tableaux qui leur restent.
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Certes, les occasions se présentent et se représenteront ; toutes les vieilles familles ne se sont point encore débarrassées de leurs antiquités; il est même permis de croire qu’un grand nombre de ces vieilles familles lâcheront un jour leur trésor. Mais encore faut-il n’accepter toutes ces vieilleries, enexpectative, que sous bénéfice d’inventaire.
Au surplus, qui nous dit que l’astuce des marchands n’a pas violé les plus anciennes demeures, sinon pour acheter, du moins pour copier frauduleusement des pièces interdites à leur cupidité ?
Toutefois, répétons-le, les possesseurs d’antiquités connaissent aujourd’hui, à force d’avoir été'sollicités, le prix de leurs collections et, si les ventes, petites ou grandes, permettent des acquisitions, des échanges et des réapprovisionnements, il faut demeurer en garde contre tous les trucs décevants que nous venons de dire.
Deux mots pour finir, des méfaits du client en pendant à ceux du marchand. Tout d’abord, nous tenons à souligner la parfaite loyauté d’un grand nombre de ces marchands d’antiquité, de curiosités et autres bric-à-brac, brocanteurs, etc., qui seront de notre avis, d’ailleurs, pour flétrir les « brebis galeuses » de leur profession.
Aussi bien, ces « brebis galeuses » ont souvent fait des victimes parmi les honnêtes marchands et, puisque l’exception justifie la règle, nous tenons à rendre hommage à ceux qui partagèrent la désillusion de
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leurs clients, à ceux même qui la (^.evancèrent, à ceux enfin dont la garantie fut sincère comme le conseil, prudent, et le goût désintéressé.
Nous en arrivons maintenant au client, de qui la droiture est, cette fois, des plus douteuses, généralement sinon toujours. Passons sur les roueries proverbiales du marchandage, communes au client et au vendeur.
Dépréciation de l’objet que Ton dé-^ sire, pour l’obtenir à meilleur compte et autres fausses attitudes, si familières aux deux camps adverses, qu’elles n’équivalent à rien.
Il faut cependant toujours marchander. La tranquillité avec laquelle vous accepteriez le prix fait illico par le marchand, étant de nature à lui donner des
Fig. 44. — Petit buste du prince Eugène (moulage de plâtre maquillé enterre cuite), signé Ghinard.
Appartenant au Musée du faux, fondé à New-Yprk par M. Jacques Seligmann.
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doutes sur ses propres connaissances. Si vous sautez ainsi sur sa marchandise, c’est donc que vous la trouvez si avantageuse? Alors, dans ce cas, ne se tromperait-il pas sur la valeur de la marchandise en question? Et c’est la raison pour laquelle vous verrez soudain votre bric-à-brac vous refuser tout net la vente de l’objet convoité, à n’importe quel prix, jusqu’à plus amploinformé.
Mais, au fait I nous allons voir le client recourir, ni plus ni moins, aux roublardises qu’il réprouve chez le marchand!
Voyez-le plutôt, modestement, sinon sordidement vêtu, quémander le bibelot de ses rêves. «Ses moyens ne lui permettent point de faire des folies », il marchande, il marchande... Tantôt, pourvu d’un conseil judiciaire, notre malin — que sa dupe (?) a aussitôt éventé — désirerait de la beauté mesurée à son infortune...
Bref, neuf fois sur dix, le malin client, à qui, eu égard à son subterfuge, on avait pris le soin de surfaire la marchandise, est ravi du bon marché de son acquisition.
Autre truc employé, cette fois, par le collectionneur connu : il dépêche en ses lieu et place, un intermédiaire d’une naïveté de laquelle, non plus, le marchand avisé n’est pas dupe, puisqu’il la pratique de son côté, au cours de ses voyages, vis-à-vis de ceux qui l’approvisionnent.
Après avoir marchandé tout à l’entour du seul objet
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qu’il convoite, le client malin demande enfin, sur le seuil de la porte, le prix de l’objet en question. Il demande cela négligemment. Désolé d’avoir vainement dérangé le boutiquier, il veut le dédommager. « Voyons, avant de partir, je désirerais tout de même vous acheter quelque chose. Combien cette petite niaiserie? » Et le marchand, ^’il ne connaît pas cette nouvelle supercherie, sera enchanté de vendre tout de “ même, et, il lâchera la petite niaiserie seule convoitée, pour une bouchée de pain...
En vérité, l’amateur qui, d’autre part, profite souvent si odieusement de l’occasion, n’est qu’un dupeur dupé lorsque son occasion est fausse et, plus on compare le client et le marchand, plus on les trouve égaux vis-à-vis de la tromperie. Toutefois il faut dire que ces derniers trucs relèvent du commerce en général et qu’ils s’absolvent aussi de l’habitude. Nous nous retrouvons ici d’accord avec nous-mêmes en concluant que le client, collectionneur ou amateur de curiosités, mérite à la fois ses aubaines et ses déceptions, lorsque la beauté seule ne le réconcilie pas quand même avec son emplette.
Au prochain chapitre, nous aborderons essentiellement les moyens de reconnaître les fraudes, et nous estimons que notre prélude prépare à souhait l’ambiance favorable au déploiement d’une ligne de défense qui,certaines fois, sans rien apprendre à tant de malins (marchands et clients), pourra utilement servir les honnêtes gens des deux catégories.