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CHAPITRE PREMIER Considérations générales sur l'art moderne

Un arl moderne est à la mode de son temps, simplement, et si ses hardiesses ne doivent pas, logiquement, nous étonner, il importe qu'en revanche, les audaces des époques précédentes, devenues seulement caduques parce qu'elles" ne sont plus à la mode,

soient respectées par le caprice de l'heure qui n'est, souvent, qu'un vent de folie.

Toutes les réactions, comme toutes les expressions à contre-pied, sont aisément originales et non point forcément admirables. La parodie est un genre facile, et il faut pour réaliser une beauté définitive, laisser le temps d'évoluer à Terreur et au tâtonnement, de la nuit au crépuscule, jusquà l'aube éblouissante de la trouvaille. La beauté doit gravir son cycle d'épreuve, depuis le geste initial d'anéantissement du chefd'œuvre passé jusqu'à la précision du chef-d'œuvre nouveau.

Effectivement, le chef-d'œuvre, dont on ne peut juger que dans le recul des années, consacre seul l'intérêt de sa gestation, et il serait imprudent de s'extasier sur une phase d'expression qui risque de n'être qu'un avortement.

Lorsque la tradition atteint à la perfection, il importe de la briser pour éviter qu'elle n'épuise le génie en s'éloignant sans cesse davantage de sa source, soit î C'est en sapant au pied la tige lasse de fleurir que l'on favorise les jets de la sève nouvelle, certes! Mais il ne faut pas applaudir avant l'épanouissement de la fleur ni trop préjuger de son parfum incomparable. Médire des fleurs du passé qui sont l'expérience des siècles, qui ont fait leur preuve à travers tant de modes et de caprices, dont l'arôme a tenu en dépit

des décrets de la vogue démente, serait une hérésie. Si les enfants en savent toujours plus que leurs parents, cela ne sh „

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gnifie pas qu'ils leur sont forcémenl supérieurs, mais c'est dans l'ordre du chaos des choses, et c'est fort heureusement pour le renouveau de l'esprit, pour la diversité des chefs-d'œuvre, que le passé ra- '' dote.

Aussi bien tous les chefs- >>

d'œuvre se valent à tous les Fig. 2. — Élude pour un des chapiteaux de temps Ils ne l'escalier du hall (nouveaux magasin sdu

^ Printemps), par René Binet.

progressent pas,

ils sont seulement d'éloquence différente, le reflet sacré de leur époque intellectuelle et morale. Mais insistons sur ce point que les chefs-d'œuvre ne témoignent jamais d'une fantaisie momentanée, qu'ils sont

le résultai d'une mise au point sereine. Ne confondons pas transition avec caprice ; la t ransition est le chevauchement conscient d'une expression sur deux réalisations, une étape savante d'affranchissement, tandis que la conception née de la mode n'est qu'une fantaisie sans conviction comme sans base.

Que le geste intelligent d'un ignorant, que le hasard ait parfois profité à la science, il ne s'ensuit pas que l'élucubration insane induise inéluctablement au génie et, point davantage l'expérience des écoles n'est-elle infaillible.

On peut être uniquement élève de la Nature el valoir tout autant, sinon plus, que nombre de pseudoartistes essoufflés à la suite d'un glorieux chef de file, mais le métier de Tari offre une garantie aux débutants. Il calme leur suffisance, fortifie leur espoir de génie et leur donne, en attendant, du talent.

En art, on navigue ainsi, entre les deux éeueils de Tignorance prétentieuse — car elle n'a pas l'excuse ni l'aubaine du talent — et du talent sans flamme, parce qu'il n'est pas donné à tout le monde de dépouiller le papillon-génie du métier-chrysalide, si, toutefois, l'exception du papillon sans chrysalide n'achève point de dérouter les meilleures prévisions...

Reste à savoir comment le génie est conféré dans l'instantanéité passionnée de l'heure et, si l'on en juge du moins par l'expérience des époques doi.t les

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critiques d'art représentent l'opinion, il faut avouer que cette distribution des louanges et des ostracismes est déconcertante.

Fig. 3. — Étude pour la ceinture à la base du dôme du hall (nouveaux magasins du Printemps), par René Binet.

Oue de fallacieuses « gloires » disparues dans la tourmente des caprices et que de méconnus !

Et cette aberration échoue au musée clans l'admira-

tion éperdue ou le dénigrement aveugle : les deux formes de l'ignorance artistique, bien que la dernière, qui est le fait du snobisme, ait l'avantage du contrepied « distingué » où se retranche prudemment l'avenir... afin de se garder des injustices du passé.

Comme si Ton pouvait les prévoir, ces injustices — et parfois, seulement, ces retours de la mode !

Mais, dans les périodes « modernes » (qui furent toutes modernes à leur heure, pourtant!) la critique « distinguée » se doit d'être en avance sur les idées de son temps, et elle affiche d'abord sa haine de la tradition en prônant souvent n'importe quoi. Voici le tremplin de sa manière : elle combat un art soi-disant officiel. Il faut avouer que si certain parti pris ne s'avérait souvent dans cet anathème, il serait pleinement justifié, car la tradition n'a jamais tracé une voie ne varietur et parce qu'il faut logiquement à notre heure l'expression esthétique de son temps.

Aussi bien il importerait de se mettre d'accord sur le beau métier par lequel les chefs-d'œuvre se sont imposés à nous à traversées siècles. On peut différer d'avis sur le sentiment d'un tableau, mais il n'y a guère que le praticien qui ait réellement voix au chapitre sur la technique de la facture ou du « fini » qu'il ne faut pas confondre avec le « poussé » excessif, le « léché » de la peinture, avec le savonnage ou le poli fastidieux de la statuaire.

Degas, Rodin, pour ne citer que ces deux illustres artistes, furent, dans leurs chefs-d'œuvre les plus avérés, pour cet « infini » dont parlait A. Préault, qui est le grand fini du beau métier. Ils sont deux purs classiques, ces maîtres que l'on a, semble-t-il, le tort d'admirer en bloc, comme si l'inégalité n'était point le fait du génie. Nous dirons plus : ce n'est que dans leurs erreurs que d'aucuns saluèrent la personnalité de leurs dieux qu'ils encensèrent ainsi à rebours.

Les maîtres n'ont jamais failli au métier. Ils ont souvent joué avec, mais ils ne se sont jamais arrêtés au point de l'exécution où la difficulté commence. Nous n'en voulons prendre pour exemple — et cela est fréquent — que la langue châtiée en laquelle fulminent tant de nos littérateurs critiques d'art « d'avantgarde » contre la belle exécution.

Que deviendraient pourtant leurs phrases si elles ne reposaient sur les règles d'une grammaire !

L'improvisation ne témoigne que de la facilité, elle est une esquisse et non une réalisation. Elle fait seulement illusion du métier, du savoir.

Et combien est charmante souvent une esquisse par le seul miracle de ce que l'imagination y substitue! Ce qui ne signifie point, loin de là, qu'une belle exécution se suffit à elle-même, mais il ne s'ensuit pas, non plus, de ce qu'une forme sans âme est un cadavre, pour qu'une éloquente disser-

O LE STYLE MODEHNE

talion insuffle une âme à une expression informe.

Et voici Técueil de notre temps, ou sa signification qu'il nous importe seulement d'indiquer sans partialité : on célèbre une intention, une ébauche, pour le sentiment, « la sensation d'art » éprouvée et% la littérature aidant, l'informe parle d'éloquence, l'imprécis se précise dans une beauté qu'on lui prête, cérébralement.

C'est la faillite, en somme, delà tradition classique, et cela ne serait point un mal si la bonne foi de la critique pouvait toujours être invoquée à côté du moindre savoir technique, loin de la suggestion des marchands et de la publicité.

Réconcilions-nous donc devant la beauté véritable où quelle soit, en la situant s'il le faut, à son époque, au goût de son heure. Et, le mauvais goût, selon Flaubert, c'est invariablement le goût de l'époque précédente. L'art n'est point fatalement beau parce qu'il est ancien ou antique, certes; mais la moindre excentricité d'art n'est pas séduisante en raison de son seul modernisme. L'originalité ne consiste point à marcher sur la tête, et il existe de nos jours un éclectisme en porte-à-faux qui apparaît des plus réjouissants.

Pour être éclectique, il faut s'y connaître, et c'est là le moindre défaut des modernistes à tort et à travers, dont les concessions à l'antique, à l'académisme, sont d'un accouplement -bien singulier dans le pêlemêle de leurs vagues connaissances.

Fig. 1. — Magasins de la Samaritaine (annexe, boulevard des Capucines, à Paris), par M. FrantzJ-ourdain.

La mode ne décrète-t-elle pas soudain des retours admira tifs à Ingres? à David? entre deux pâmoisons dédiées à ... Tartempion!

Au résumé, notre art comme notre critique doit être loyal, sincère et sain, sans quoi nos écoles périront dans la facilité au lieu de croître dans l'effort. 11 importe avant tout d'apprendre et de savoir son métier, quitte à s'en affranchir avec du génie. Les grands artistes ont tous été d'excellents ouvriers. Seule la sincérité a survécu aux caprices des temps, et les petites chapelles des hommes sont écrasées par la majesté immortelle des cathédrales.

Nous en arrivons aux nécessités de rompre avec l'habitude du passé pour créer l'atmosphère propre à notre époque.

Le snobisme de toujours s'exagère logiquement à notre heure qui n'est point une heure de décadence mais une crise d'évolution. Nous sommes redevables, même, au snobisme actuel, d'un mouvement d'idées fécond. Il a rompu avec la convention bourgeoise. Sa soif de rareté a réveillé la somnolence de l'habitude. Au bout de ce snobisme fatalement excessif, se lève, vraisemblablement, l'aurore de notre style moderne, qui ne pouvait éclore sans tapage dans une société saturée de traditions et de préjugés.

Il faut applaudir sincèrement à cette recherche du nouveau, à cette aspiration de créer l'ambiance adé-

quale à notre personnalité, à notre esprit. Résister au flot serait un aveu de vieillesse sous une poussée de jeunesse, et l'on ne remonte le courant d'aucune source de passion.

Autant se laisser bercer par le flot prometteur et reconnaître que les générations pensent différemment, fatalement et "heureusement pour les joies diverses, opposées, contradictoires, qu'elles offrent toutes aussi savoureuses.

Cette profession de foi aux idées nouvelles nous permettra de maintenir nos observations-critiques du début et celles qui viendront, quand cela ne serait qu.e pour l'intérêt ou la curiosité de leur négation, à l'heure qui nous occupe.

Il s'agit de noter ici tout un chavirement et, les axes étant rompus, il importe seulement d'enregistrer la chute en beauté, impartialement.

Pour nous en tenir à l'expression générale de la manifestation moderne avant même que d'en marquer l'évidence, nous tâcherons de discerner ses aspirations et caractéristiques, à travers ses outrances.

En haine du « joli », de la grâce maniérée, de la sensiblerie, du convenu dont l'art classique et académique, il faut l'avouer, nous a lassés ainsi que de la forme canonique et de certain fâcheux « caractère », on a réagi extrêmement.

C'est dans l'ordre des révolutions. On démolit

d'abord. Et, peu importe la brutalité du système si sur les ruines une beauté renaît.

Depuis la fin du xvuie siècle, la chaîne séculaire du génie chez Partisan, sinon chez l'artiste, s'est brisée. Il faut au plus tôt la remmailler cette chaîne, et déjà que de temps perdu depuis la Révolution (avec un grand R) où se sont enfouies sous des décombres les traditions originales de notre génie français qu'il ne faut point confondre avec celles que la médiocrité à faites siennes au nom d'un classicisme exsangue.

Mais, cette fois, la révolution n/est plus d'essence politique, le mot d'évolution, parce que la transition ne fut ni brusque, ni sanglante, lui conviendrait mieux, si toutefois les idées subversives que nous exposons ne revêtaient un contraste violent.

Chaque expression d'art moderne, d'ailleurs, sera examinée dans notre travail en ses nuances et buts divers, car, malgré leur convergence, ces expressions subirent des impulsions où leur essor naquit et souffrit différemment.

En poursuivant notre exposé général, nous apercevrons en tête de la marche des styles, l'architecture. Et voici qu'il importe, ensuite seulement, de décorer intérieurement le « home », le « studio ». Les mots sont d'importation nouvelle. Ils sont typiques.

L'architecture, répétons-le, mène l'ensemble de l'esthétique artistique. Elle est le cadre dans lequel, sous

l'effort individuel des artistes^et des artisans, la sculpture, la peinture, le meuble, se rangeront.

Or, l'architecture, art symphonique par excellence, est plus que tout autre borné en ses lois constructives dont dépend en partie son aspect extérieur. Mais nous verrons au chapitre qui la concerne ses modes de transformation et leur cause et, pour l'instant, nous réclamerons l'apport nécessaire à sa parure, de l'ornementation sculptée (de la sculpture sur sa façade) et de la peinture à l'intérieur pour y déposer harmonieusement les meubles et objets nouveaux.

Lié à l'architecture, le meuble, monument en miniature, partage avec l'architecture à la fois les avantages de l'expérience et la difficulté de se modifier, dans ses grandes lignes, du moins.

Au chapitre du meuble, nous détaillerons ces bénéfices et écueils, mais nous voulons souligner ici la qualité, plus discutable, de l'expression plastique moderne.

La peinture et la sculpture, dépendant exclusivement de la Nature — éternel modèle — sont d'ordre abstrait, parce que leur interprétation ressortit au sentiment individuel, tandis que l'architecture et son diminutif, le meuble, sont d'ordre concret, parce qu'ils sont subordonnés à des lois.

Quant à l'art appliqué, son utilité encore l'assujettit à des règles d'usage. Or, voici que l'art plastique

moderne va s'affranchir de la beauté naturelle en se séparant même, souvent, de la Nature. En contrepied de la beauté convenue, on procédera par des abstractions de beauté. Toute cette beauté autrefois visuelle, le souci de sa pureté, se transmueront en sensation. Voltaire a écrit que le beau, pour le crapaud, c'est sa crapaude. Cela rentre dans Tordre sentimental. L'école dite « impressionniste », chez les peintres, a déjà depuis longtemps mené la campagne. Ses idées triomphent dans une lumière et une vie singulières. Elle a même curieusement vieilli, l'école impressionniste, à côté de ses profiteurs !

Sans doute les principes du dessin et de la couleur partagent-ils souvent, dans la tourmente, le plus injuste mépris ; sans doute les novateurs témoignentils maintes fois d'un parti pris excessif à l'égard de leurs devanciers, mais nous avons parlé de l'incompétence et de l'absolutisme de certaine critique, et nous ne reviendrons pas sur le danger des louanges fallacieuses, ni sur la facilité séduisante d'un art échappant à toute règle.

Nous sommes ici simplement pour constater un fait, un résultat qui, du côté de la plastique, ne seraient peut-être pas autant au point que l'architecture surtout et que le meuble et les arts dits appliqués.

Nous désirons nous borner à notre rôle de traducteur d'une époque d'harmonie des plus intéressantes.

Nous nous efforcerons d'enregistrer éclectiquement l'effort d'une génération dont le but d'originalité est rationnel autant qu'indispensable, non seulement à la marque de notre te rrtps mais encore à l'essor de notre " génie national.

Chapiteau des rotondes (nouveaux magasins du Printemps), par M. A. GiîilloL

Jardinière (étain), par M. Jean Baffier.

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