CHAPITRE III
Le style gothique au XIV^ siècle et principalement au XV% Les précurseurs de la Renaissance en France. La Renaissance sous Charles VIII et Louis XII. Revision des bases architectoniques jusqu'à la Renaissance.
En même temps que nous reviendrons ici, plus en détail, sûr le style gothique des xiv^ et xv^ siècles, époques où il touche davantage à notre sujet, nous parlerons à nouveau des précurseurs de la Renaissance française qui se trouveront ainsi dans leur cadre. Nous avons vu les artisans de la première Renaissance italienne, au tour maintenant de nos nationaux. En
matière d'architecture, il est convenu que nous nous en remettrons, pour le gothique, à léloquence de nos gravures, mais nous ne retournerons pas à la Renaissance franco-tlamande où nous retrouverons Claux Sluter, sans avoir noté cependant au passage, deux chefs-d'œuvre entre autres, nés de cette intéressante influence : les hôtels de ville de Louvain (construit par Mathieu de Layens en 1463 et détruit par les hordes barbares allemandes lors de Tenvahissement de la Belgique, en 1914, et de Bruxelles, dû à Jacques Van Thienenf 1405).
Claux Sluter, sculpteur flamand, est le principal représentant de l'école de Dijon à la fin du xiv^ siècle et au commencement du xv*. Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, confia au puissant artiste devenu son .( ymaigier >> en 1390, la plupart des travaux de la Chartreuse de Champmol, dont il sculpta notamment le portail représentant le duc Philippe et Marguerite de Flandre, sa femme, agenouillés aux côtés de la Vierge, et le célèbre puits de Moïse fig. 57) avec les statues des prophètes Moïse, Jérémie, Zacharie, David. Daniel et Isaïe. On doit aussi à Sluter le beau tombeau de Philippe le Hardi, du musée de Dijon. Son neveu Claux de Werve ou de Vousonne, ainsi qu'urv autre « ymaigier », Jacques de Baerze ou de la Barse, furent ses collaborateurs pour cette dernière œuvre, et l'on croit qu'un nommé Jean de Marville
TiG. 23 et 24. — Panneaux en bois sculpté. (Musée des Arts Décoratifs).
lui prêta aussi la main dans l'exécution du porfail do la Chartreuse de Champmol.
D"autre part, à la tète de l'école de Tours, d'essence purement française, si florissante au xv^ siècle, nous vîmes Michel Colombe 1431-lol2 , sur le génie duquel nous nous étendrons davantage.
Natif de Tours où il travailla une quarantaine d'années, Colombe qui fut qualifié à son temps, de « prince des sculpteurs français », a donné un chefd'œuvre : le Tombeau de François II, dernier duc de Bretagne et de Marguerite de Foix, aujourd'hui dans la cathédrale de Nantes (cul-de-lampe du chap. niV Le musée du Louvre conserve aussi de cet artiste pittoresque et original, un Saint- Georges fen-tête du chapitre vi), sans compter un grand nombre d'ouvrages seulement attribués à sa fécondité.
Du côté des peintres, nous reviendrons à Jean Fouquet, qui. lui aussi, honora l'école de Tours. De Jean Fouquet(i410-1480),lesbeaux jjor?r«f^i^ de Charles VII, du pape Eugène IV (dans l'église de la Minerve, à Rome) et de Juvenal des Ursins (au Louvre) ; sans oublier un dyptique dont Anvers et Berlin se partagent les volets et un grand nombre de riches miniatures et enluminures. En qualité de peintre et d'enlumineur de Louis XL il décora le livre d'heures de Marie de Clèves, duchesse d'Orléans, ainsi qu'un manuscrit de Josèphe (Bibliothèque nationale) : les Antiquités des
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FiG. 25. — Abside de Véglise Saint-Pierre, à Caen.
56 LE STYLE REJNAl&SANCE
Juifs. Mais le chet-dœuvre de cet artiste reste son célèbre Livj'e d'Heures dont les pages ont été malheureusement dispersées.
Avant de quitter Jean Fouquet, nous donnerons le nom d'un autre excellent enlumineur de lacour : Jean Bourdichon, auteur du Licre cV Heures de la reine Anne de Bretagne, conservé à la Bibliothèque nationale. Et, quant à la personnaJité de Jean Perréal, un peintre de l'école de Lyon, elle n'est appuyée par aucune œuvre authentique.
Comme nous serions tenté, dans Fentraînement des dates chevauchantes et des beautés solidaires, den arriver au xvi*^ siècle avant d'avoir donné le coup d'œil d'ensemble sur la transition qui nous occupe, nous préciserons et achèverons maintenant le chapitre du meuble gothique.
C'est au xv^ siècle que les plus beaux travaux d'ébénisterie ont été exécutés, l'art de sculpter le bois ayant atteint sa perfection. Toutefois, les meubles, s'ils sont plus ouvragés, plus riches que précédemment, suivant en cela la broderie et les formes élancées du style d'architecture, n'accroissent pas en nombre ni en variété. Ce sont des stalles ou chayères ou chaises ' fig. ^6), ressemblant, pour le dossier, à des fenêtres ogivales, bordées de festons, ornées de feuillages renfermant Técu de quelque prince ou duc ; ce sont des coffres, des châsses, inspirés de la même or-
nementation ; ce sont des crédences, des meubles à panneaux enluminés, dorés; toutes sortes de recherches luxueuses, enfin, où l'élégance et la léj^èrelé
FiG. 26. — Sialles'
dominent dans la sculpture fouillée, touffue, qui, progressivement s'achemine vers l'expression de la nature plus souple (anges, personnages), de ce fait que l'hiératisme religieux a cédé le pas à l'initiative laïque.
Car, jusqu'ici, de même que c'est pour l'église, pour l'abbaye, que les architectes ont déployé tout leur génie, c'est dans ces édifices voués au culte, que nous rencontrerons les meubles les plus admirables et, les châteaux, les palais, n'en connaîtront pas d'autres.
Ce sont des huches devenues des dressoirs, placées qu'elles sont sur des pieds élevés. Huchescloses par un couvercle que l'on devait soulever, le dessus du dressoirétantfixeet devenant une sorte de table élevée sur laquelle on exposait des objets d'orfèvrerie ou des faïences. Deux porte$ à charnières s'ouvrant sur le côté fermaient le dressoir.
Ce sont des coiïres ou des stalles d'église, servant à la fois d'armoires et de sièges, que l'on transportait dune résidence à une autre, et ces meubles sont taillés en plein bois par des huchiers qui sculptent des personnages sous des arcades plus ou moins fleuries de choux frisé, de crochets, etc.
Les lits et les cheminées, aux formes toujours monumentales, ne cessent d'être ornementés dans le goût de l'art ogival. Nous ne répéterons plus, enfin, que l'aspect du meuble gothique est celui, en réduction, de ces immenses nefs de cathédrales aux points d'appui ressemblant à de véritables faisceaux, se divisant en gerbes à la naissance des voûtes pour en former les nervures. Quant à l'intérieur des maisons, pour la plupart construites en bois, les poutres maî-
♦resses laissées apparentes sont couvertes de sculptures : rinceaux de feuillages et de fruits, marmousets, personnages grotesques. Partout des lambris sculptés où, constamment on rencontre — à la fin du
FiG. 27. — Cathédrale de Florence.
XV® siècle et au début du xv!*" — le motif dit parchemin ou serviette roulée. Vers la fin du moyen âge, le réalisme s'introduit dans l'art et nous en prenons pour témoins les miniatures de cette époque qui sont d'ailleurs à consulter pour le renseignement complémentaire du mobilier et de la physionomie de la maison, à l'intérieur, avant la Renaissance proprement dite.
Bref, nous en arrivons à la première période de la Renaissance française ou style Louis XII. Mais si nous touchons au début duxvi* siècle, nous sommes encore loin du style François V qui donnera la note la plus caractéristique de notre art affranchi dans une Renaissance plus pure, dégagée enfin de l'influence gothique autant que de Tindication italienne.
La commodité d'un style Louis XII excuse cette classification, à vrai dire erronée. Le style Louis XII, se confondant en fait dans ce mélange de gothique fleuri et d'ordres gréco-romains qui aboutira à la Renaissance proprement dite, n'existe pour ainsi dire pas, mais il prépare si agréablement à l'éloquence du slyle de François I" que l'on finit par le distinguer quand même. Pareillement verrons-nous, après le style de François PS le non moins typique style Henri II, mais il faut s'acheminer doucement vers ces périodes plus essentiellement Renaissance et, pour l'instant avec l'étape de Louis XII, nous abandonnons décidément le moyen âge et nous voici au seuil de notre sujet principal.
Préparant le style de Louis XII, Charles VIII, l'un des premiers artisans, ainsi que nous l'avons dit, de l'époque somptueuse que nous entamons, fait appel au talent des architectes italiens Fra Giocondo et Dominique de Cortone, dit le Boccador. D'autre part, c'est un Italien également, qui édifiera le tombeau de
ce prince, autrefoisà Saint-Denis, et, Tundesplusheaiix
FiG. 27 bis.
Le dôme de Florence (façade).
châteaux de ce temps, le château d'Amhoise^ est aussi dû à l'initiative de Charles VIII.
Puis nous voici au règne de Louis XII où les artistes
italiens liavaillent aussi avec les nôtres, à détruire petit à petit les restes de l'architecture ogivale malgré qu'elle persiste encore savoureusement mélangée, spirituellement dénaturée.
Sous Louis XII, s'accuse le détail des ordres romains : oves, denticules, modillons, pilastres, ainsi que les premières importations italiennes : losanges, médaillons, etc. En même temps, les fûts des colonnes coiffées de chapiteaux composites, s'ornent de cannelures droites ou spiriformes ou bien de compartiments ou de bandes en champlevé. Plus de colonnettes, plus de piliers et l'arc en anse de panier se substitue au précédent ar^ aig», moins en faveur. Des figures d'hommes et d'animaux se mêlent aux rinceaux de feuillage (la feuille d'acanthe domine) et des médaillons, des entrelacs, occupent tour à tour les œuvres, quelle qu'en soit la dimension.
Claude Seyssel, historien de Louis XII, nous éclaire encore sur la magnificence des édifices publics et privés qui naissent à cette époque : «... ils sont pleins de dorures, non pas les planchers tant seulement et les murailles qui sont par dedans, mais les couvertes, les toits, les tours et images qui sont par dehors ».
Autres monuments caractéristiques de cette première renaissance: le château de Gaillon (flg. 56), œuvre des architectes Guillaume Senault et Pierre Delorme, entre autres, des sculpteurs Antoine et Jean
LE STYLE GOllIIOUE AU XV^ SIÈCLE
Juste (auteurs aussi du tombeau de Louis XII, à Sainl- Denis) et Michel Colombe, et du peintre Andréa Solari.
FiG 28 — Cathédrale de Florence (façade gothique démolie en 1586).
pour les décorations intérieures ; le château de Blois (aile dite de Louis XII, /î^. 55 et suivantes), auqueltra-
vailla le « maître maçon >^ Colin Biart; le palais de Justice de Rouen, chef-d'œuvre d'architecture civile gothique, embelli par Tinfluence d'une Renaissance bien française, bâti sous les rois Charles VIII et Louis XII par Roger Ango et Roland Leroux; Veglise Saint-Maclou [fig. 9), même ville, et tant d'autres créations où le gothique flamboyant calme ses abondantes lignes verticales dans la sobre ligne horizontale, en partageant sa beauté agonisante avec la naissante beauté.
Revisons maintenant le principe esthétique général des styles précurseurs et leur rapport avec les formes géométriques constructives. Cela nous permettra d'apprécier plus exactement les modifications, adaptations et suppressions qui mettent en valeur et distinguent l'esprit architectural de la Renaissance.
Les Grecs montrèrent une grande prédilection pour la combinaison de la ligne droite et l'adoptèrent comme type de l'architecture, d'une simplicité, d'une unité et d'une noblesse parfaites.
Les Égyptiens ne connaissaient guère, dans leuis masses, que le triangle et le quadrilatère de ces façades principales, par le triangle des frontons limitant et fermant les combles.
De même que les Grecs, les Égyptiens employèrent la plate-bande comme forme construclive fondamentale, à l'exclusion de tout autre système, pour fran-
chir les baies ou ouvertures dans les murs et couvrir les espaces superficiels.
Rome, moins délicate de goût, plus sensible à Futilité et à la richesse matérielle qu'à l'harmonie calme
FiG. 28 bis. — Palais Slrozzi, à Florence.
précédente, inclina d'autre part à l'imitation des Etrusques, mais avec de plus grands développements, elle ajouta Y arc de cercle aux diverses combinaisons rectilignes des arts païen, égyptien et grec.
Le système constructif romain est d'un genre mixte,
un mélange de plates-bandes et d'arcs de cercles Aussi, dans les styles byzantin et romain, avec le byzantin surtout, Varcde cerc/e domine dans les baies, dans le couronnement, dans le dôme des édifices.
Leur élément constructif fut le plein cintre qui se transforma plus tard en ogive dans les styles qui leur succédèrent, tant en Occident qu'en Orient.
On rechercha ensuite, en Orient comme en Occident, les a?'cs ogivaux ei\es formes aiguës; on sembla se délecter dans les aspérités et les pointes et l'on multiplia le détail jusqu'à la surabondance.
Nous en arrivons au style de la Renaissance qui, lui, adopta avec une faveur exceptionnelle une des dernières formes créées par le style gothique, celle de Vellipse, apparaissant d'abord comme la forme constructive susceptible de permettre l'exécution de larges baies, les portes d'églises, par exemple, que l'on surmontait d'une ogive en accolade, ogive non plus de forme constructive, mais simplement décorative.
La Renaissance, malgré qu'elle ait accepté Varc plein cifitre, préféra d'abord l'arc sous-baissé et même surhaussé dont l'ellipse est le type récent géométrique, repoussant ainsi l'arc ogive et pointu. Au surplus, répétons-le, tandis que dans nos constructions ogivales, les lignes verticales l'emportaient sur les lignes horizontales, il faut remarquer au contraire, que ce sont les moulures horizontales qui forment les
principaux reliefs à la surface des murs, dans les basiliques et les palais de Rome et de Florence, donnant à ces édifices une physionomie nouvelle.
En cette transformation architectonique, on remarque la disparition des dais, clochetons, flèches
FiG. 29. — Coupe d'une <■ grolle » inlérienre du précédent palais.
des clochers, gables, contreforts et pinacles, à quoi les églises et les édifices civils du moyen âge devaient leur aspect caractérisque.
Depuis Louis XII, les édifices civils affectent une forme rectangulaire inédite et, à cette époque seulement ont persisté ces clochetons et pinacles définitivement supprimés, en pleine Renaissance, sur
gg LE STYLE RENAISSANCE
les grands toits percés de lucarnes. Mais nous poursuivrons lorsque nous toucherons àTapogée de la brillante époque, le chapitre des innovations architecturales qui, pour avoir été inspirées de l'antique, n'en demeurent pas moins d'une fantaisie et d'un esprit des plus originaux.
Nous dirons maintenant quelques mots des caractéristiques décoratives du style du roi Louis XII, dont nous signalerons l'emblème, au passage : un porc-épic et une hermine. Ces caractéristiques résulteraient plutôt d'une hésitation ornementale. Avant la richesse et la profusion qui charmeront sous le règne de François PS et après, avec Henri IL on retournera à la sobriété initiale, mais cette fois sans contrainte et avec l'expérience d'une beauté mesurée et essentiellement séparée du gothique.
Lestvle de Louis XII, donc, se borne à une indication déjà courageuse des caprices décoratifs légers qui suivront. La symétrie guide sagement une ornementation végétale. Les motifs de feuillage se répandent, souples et assez fins, jaillissant souvent, d'un vase situé dans un axe auquel culot et fleurons obéissent ponctuellement comme masse et équilibre. Cette discipline décorative rompt ainsi avec le système gothique qui ignorait à la fois la légèreté, le faible relief et cette symétrie typique sous la Renaissance, aussi bien à ses débuts qu'à son apogée.
FiG. 30. — Arabesque Renaissance.
Toutefois, sous Louis XII, on se borne à l'expression végétale et, d'une manière générale, Fornementation inspirée des arabesques antiques, est plutôt schématique et sèche que désinvolte, les motifs au surplus, manquent de lien, coupés qu'ils sont souvent entre eux par des intervalles nus, ou des oves, des médaillons, losanges, etc.
Il ne faut pas oublier, d'ailleurs, que le château avant François P"^ et Henri II ne s'était guère affranchi de sa puissance symbolique.
Le château féodal (voir l'en-tête du chapitre in) avec ses tours à créneaux, avec ses toits en poivrières, avec ses clochetons, tourelles et ses fossés belliqueux, ne se débarrassa que progressivement des entraves du moyen âge et il ne consentit à sourire que grâce à des additions successives de décor, à des transformations constructives partielles jusqu'à sa métamorphose riante. L'image du château-fort, maussade et massif, plane donc encore sur l'époque de Louis XII (voir l'en-tête du chapitre v), malgré néanmoins son geste, très net déjà, d'émancipation. Mais c'est là à la fois le privilège et le désavantage des précurseurs, ils montrent seulement le chemin de la nouveauté dont ils ont le bénéfice et les ressources de l'audace appartiennent seules à leurs successeurs.
Néanmoins, pour en revenir au château du moyen âge avant qu'il ne disparaisse, de même que les cons-
FiG. 43. — Panneau de bois acuipte (Musée des Arts Décoratifs).
tructions civiles vont maintenant prendre le pas de la beauté sur les édifices religieux, sous Tempire de mœurs et idées différentes, nous voyons donc poindre davantage de sécurité à cette heure. Et, de même que la fonction crée l'organe, les formes de l'architecture se renouvellent sous l'impulsion des aspirations et soucis différents. Après le démantèlement du château-fort, à l'extérieur, voici, ainsi que le fait observer René Ménard, que les escaliers dérobés, les longs couloirs obscurs, tout ce qui tenait à la vie rude et mystérieuse du moyen âge, s'effaça peu à peu.
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