LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX-ARTS
Emile LE V Y , É d i r i ; i u 13, Rue Lafayette, 13
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// est souvent question d'établir à la porte de nos musées nationaux un " droit d'entrée ». Cette nu-sure, assurément, aurait de réels avantages. Certains amis <les beaux-arts s'en disent partisans : les ressources de nos musées augmentant, remarquent-ils, on pourrait enrichir les collections, joie (le notre délicate curiosité! . . . Je pense grue de bénins contribuables réfléchissent aussi que, grâce à de tels revenus, il deviendrait peut-être loisible de diminue)- le budget des beaux-arts, perspective bien engageante!. . .
Mais, à ces arguments et à tous les autres de ce genre, il convient de répliquer que notre démocratie fait son devoir en mettant les trésors' d'art qu'elle possède à la disposition de tous. Elle a confiance en l'efficacité de l'éducation du peuple par l'art. En outre, elle ne veut pas réserver à quelques-uns le plaisir esthétique... Ces idées généreuses ont jusqu'ici primé sur toutes considérations économiques et pratiques.
Cependant . il faut l'avouer, on est déçu quand on examine la foule qui quotidiennement défile devant les statues et les tableaux du Louvre. Il j/ a les touristes, soucieux d'avoir vu tout ce que le Baedekcr signale, admire, marque d'une astérisque. Il y a les amoureux, qui ont choisi ce lieu de promenade parce qu il est . en semaine, discret et silencieux. D'ailleurs, il se prépare même, dans le Salon Carré, de légitimes unions : que de distingués jeunes hommes y rencontrèrent, par le soin de familles bien avisées, les modestes jeunes filles qui devinrent leurs femmes! . . . Mais h' plus grand nombre des visiteurs, privés de tels divertissements adventices. flânent avec ennui (levant la Joconde. devant les Pèlerins d Emmaûs, devant l'Érasme de Holbein, devant le Saint-Etienne de Carpaccio. /.'.!/•/ de regarder les tableaux. — Beauxikr. 1
Quelques-uns se font un devoir- d'émettre une opinion flatteuse, en présence de ces toiles célèbres. D'autres, plus francs, n'essayent pas de dissimuler Vahurissement, la détresse morale mentale où le spectacle de tant de peinture les laisse. Et je ne parle pas (les plaisantins qui, à propos de ces images d'une beauté divine, ne craignent pas de donner cours à leur humeur facétieuse.
Mais on rencontre aussi, au long de ces galeries admirables, dans la st upide foule, des visages étonnés et respectueux, qui regardent arec émoi l'œuvre de Léonard ou de Rembrandt, r/ui soupçonnent qu'il y a là de la beauté prodigieuse, </ui la devinent et s'inquiètent de ne la point saisir certainement, qui voudraient communier d'une façon plus intime avec le secret de cet art, qui souffrent de constater que leur échappe l'âme de ces merveilles singulières. Adolescents tourmentés de l'idéal pressenti ou vieillards peut-être qui, dégagés du labeur pratique de l'existence, cherchent à purifier et ennoblir finalement leur esprit par de la pensée et du rêve, femmes et pauvres gens du monde, dont la touchante préoccupation de l'art est sur le point de se glacer en du snobisme, si l'on n'en réchauffe la sincérité, ouvriers, artisans soucieux d'orner d'un peu de ferveur désintéressée leurs dimanches, c'est pour eux qu'est écrit ce livre.
L'enseignement de nos écoles et de nos lycées, qui fait une place si grande à la littérature, néglige l'art. A peine le professeur d'histoire a-f-il énuméré quelques noms de sculpteurs et de peintres, quand il toi fut . par exemple, au pontificat de Léon X ; mais, narrateur surtout îles querres. analyste des traités de paie et du système administratif des royaumes, il ne lui restait guère de temps pour les futilités esthétiques. Il serait bon, pourtant, que Von vînt a considérer comme l'un des résultats essentiels de l'enseignement public, la formation du goût; il faudrait qu'un chacun fût mis en mesure de regarder un tableau, d'y trouver un juste plaisir, de le coinprendre.
C'est alors seulement que donnerait tous ses fruits la généreuse
l'art DE REGARDER LES TAlil.l Al \ .'5
et la démocratique gratuité de nos musées nationaux, alors seulement qu'elle aurait sa raison d'être.
Le petit ouvrage que voici — et qui certes n'est pas une histoire de la peinture ni non plus un traité d'esthétique savante, ne
préfend point à autre chose qu'à faciliter l'intelligence de belles œuvres, qu'à aider les esprits curieux dans leurs aspirations vers l'art, qu'à leur offrir des possibilités nouvelles de pure et spirituelle émotion.