LE HOLLANDAIS LOHENGRIN
Dès que vous le reconnaissez, il doit s'éloigner de vous. (Lohengrin, acte III, scène m.)
Le caractère dominant de cette œuvre étrange de Wagner qui a nom le Hollandais Errant est, comme nous l'avons vu à propos de Senta, sa violente simplicité. Le poète ne se met pas en peine de justifier longuement l'anormale situation psychologique qui à elle seule constitue tout le drame ; il l'impose par la force unique d'une affirmation absolue. De même que l'innocente fille de Daland compatit, aime, se dévoue, en une sorte de rêve exalté qui d'avance rend toute discussion inutile, de même le Hollandais nous apparaît en l'excès de son tourment, sans explications aucunes sur la cause possible de la malédiction qui l'accable. Au deuxième acte, dans la ballade qu'elle chante, Senta nous révèle la faute commise par le Maudit, du moins telle que la tradition légendaire la rapporte; mais cette explication de la destinée du Hollandais n'est pas une sérieuse réponse aux questions que notre esprit a pu se poser, car le châtiment serait hors de proportion avec le crime. Un seul fait nous intéresse, et c'est aussi le seul qui parle au cœur de Senta : l'Inconnu est malheureux, il souffre au delà de toute mesure ; une fatalité pèse sur lui, implacablement ; il n'a d'espoir qu'en la pitié d'amour, l'indéfectible fidélité d'une femme, et cet espoir, depuis des siècles, a sans cesse été trahi.
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C'est le propre des drames wagnérièns de conserver toujours. — quelles que soient la part des éléments surnaturels et les facilités que procure à l'artiste ie merveilleux de la légende et du mythe, — une continuelle logique de signification humaine. La raison morale de la malédiction qui poursuit le Hollandais, c'est l'orgueil, le violent et indomptable orgueil, source de maux sans nombre. L'homme, entraîné par l'orgueil, l'ambition, ou la haine dans un abîme de douleur, n'en peut être- tiré que par l'efficace rachat de l'amour. Si l'on veut élargir le symbole, il est facile d'interpréter la vie errante du capitaine maudit sur les mers, au milieu des tempêtes, ses vaines tentatives pour obtenir le salut; et le mot de rédemption — Erliisung — , qui revient dans la ballade avec une si pénétrante insistance, prend aisément un sens très général.
Le personnage du Hollandais était plus périlleux encore à mettreen scène que celui de Senta. Wagner a triomphé des difficultés, cette fois aussi, en les abordant de Iront avec une énergie extraordinaire. Nul discours, nulle allusion ne prépare, dans la première scène du premier acte, la venue du Hollandais ; mais, dès que le pilote de Daland a cédé au sommeil, le Vaisseau-Fantôme sort de l'orage, entre dans la baie, ses voiles rouges déployées, tandis que sonne à l'orchestre une lugubre fanfare, comme mugie en quelque trompe infernale par les voix sinistres de la mer. Et aussitôt, le funèbre capitaine descend à terre, laisse sa douleur s'exhaler en un vaste monologue, où l'art de Wagner, bien qu'assujetti encore aux anciennes formes vocales, élargit ces formes, les contraint aux expressions successives les plus puissamment caractérisées. Le poète-musicien a senti la nécessité d'imposer absolument au spectateur, par l'intensité de la souffrance morale qui s'y manifeste, l'étrange figure du Hollandais maudit, et de fane cette figure aussi vivante que possible. sans rien qui rappelât le personnage ordinaire d'opéra. Il s'est préoccupé de la mimique du Hollandais en cette
scène capitale, d'où dépend l'acceptation de l'œuvre entière par notre esprit, au moins autant que de la riche et harmonieuse plastique qu'il ordonna si intelligemment, parfois si minutieusement, en ses grands drames ultérieurs. Cette mimique, il la prévoit en ses détails précis, suivant tous les aspects de la musique, et, au débat de la scène, note par note, indiquant le pas, les inclinations de tète, la direction du regard, le mouvement ou l'immobilité des bras. Les premières phrases, observe-t-il, doivent êtres dites « sans la moindre passion, avec la lassitude d'un homme accablé par l'excès de la fatigue ». Au passage: « Engel Gottes, » l'un de ceux où les interprètes se trompent le plus complètement sur les caractères que doivent avoir leur chant, leur diction et leur geste, il demande « la plus effrayante expression ». Enfin, dit-il, il faut que le héros de ce drame apparaisse comme « un ange tombé ». qui n'ose plus croire à sa rédemption, et qui souhaite l'éternel anéantissement: « Fwige Vernichtung, nimm mieh auf ! (1) »
Il y a trois moments principaux, très dramatiques, en ce rôle du Hollandais : la scène qui vient d'être brièvement expliquée, — d'après les remarques de Wagner, — la confrontation, pour ainsi parler, avec Senta, au deuxième acte, et la révélation par le capitaine maudit de son nom et de sa destinée. En la scène du deuxième acte, nous avons l'exemple du plus grand effet obtenu parles moyens les plus simples; le silence des voix, l'immobilité absolue de l'attitude, la fixité des regards, la musique décroissant au point de vue du mouvement et de la sonorité, mais réduite à des éléments supérieurement expressifs, les deux motifs de condamnation et de salut qui résument toute l'œuvre. Le Hollandais se trouve en présence de celle qu'il cherche vainement depuis des siècles de souffrances; Senta est en présence de celui que son âme accompagnait sur les mers maudites,
(l Bemerkungen zw Auffilhrung der Oper: « Der Fliegende Bollànder » [G sammelle Schnften, tome V, pp. 808 214).
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qu'elle a deviné, qu'elle a attendu, en un rêve qui embrasse, lui aussi, l'infini de l'espace et du temps. En la scène du troisième acte, lorsque Erik essaye de retenir Senta, l'angoisse touche à son paroxysme. C'est l'instant du choix suprême : le sinistre navire aux voiles rouges appareille pour le départ sans espérance. « Interroge les mers, crie l'Etranger à la jeune fille; demande aux navigateurs quel est ce vaisseau que je commande! On me nomme le Hollandais Maudit ! » Et rapidement il s'éloigne, il s'élance sur le pont de son navire, ne croyant plus à la fidélité de Senta, qu'il aima pourtant, etqu'il ne veut point jeter à l'enfer: elle est libre encore, elle n'a rien juré devant Dieu... Mais Senta prononce la parole décisive de l'amour rédempteur, — l'amour que nulle révélation n'ébranle, parce que d'avance il atout deviné : « Je te connais, je savais ton destin .. rends grâces à ton ange sauveur: je suis à toi jusque dans la mort! »
Le personnage de Lohengrin dramatise tout d'abord une idée générale très vraie et très profonde. L'élu d'une haute pensée ou d'une sainte fonction, séparé du monde, élevé au-dessus du monde, éprouve souvent un grand désir de cette vie qui n'est plus sienne, de ces émotions tout humaines qu'il a cessé de ressentir, de ces tendresses où les plus déshérités trouvent leur joie. Il veut aimer, il consent à souffrir, il va jusqu'à souhaiter la délicieuse souffrance des passions. Il songe à quitter les pures régions où il plane, où la contemplation désintéressée de l'Absolu l'a revêtu d'une force quasi-divine. Un jour, il redescend vers des sphères moins célestes, il revient à la terre, pour y vivre l'existence des hommes, en y cachant sa prédestination et sa gloire.
Or, quoi qu'il fasse, il n'est point semblable aux autres. L'amour qui l'anime n'est plus fait pour la fragilité des hommes; il ne le peut communiquera lame de son
choix,, il ne peut obtenir cette confiance sans bornes, ce retour égal qu'il est venu chercher, et que douloureusement il implore. Il n'a pu prévoir les abîmes de faiblesse où tombe cette humanité vers qui le ramena son désir. Ce n'est pas la pure tendresse qu'il recueille, c'est l'adoration, peut-être la crainte, et bientôt, hélas! le doute. Prêtre de l'Idéal, il voit l'inutilité de son effort, l'impossibilité de réaliser pratiquement le bonheur des cœurs aimés et son propre bonheur à lui. Triste, il s'en va, il remonte vers les sécurités sublimes, vers l'éternelle contemplation de l'absolu.
Tel Lohengrin se montre à nous. Pour secourir Eisa, il ne demande qu'une récompense : l'amour, avec son abandon le plus complet. Il désire, semble-t-il, oublier quelque temps son origine et son titre ; il acceptera, lui, le héros céleste, le pur soldat du Gral, d'être l'époux d'Eisa, le protecteur du Brabant. Il pose une condition unique : « Jamais, dit-il à Eisa, jamais tu ne m'interrogeras sur ma nature, sur mon nom. »Et lorsqu'il sent son rêve menacé, lorsque cette réalité vivante qu'il voulut posséder en se donnant lui-même l'étreint d'angoisses inapaisables, comme il supplie, comme il fait appel à l'amour, seule réponse, seule délivrance ! « An meine Brust, du susse, reine — viens dans mes bras,ô ma douce bien-aimée!... »
Lohengrin est un personnage symbolique, au sens presque religieux du mot, si l'on réfléchit que Wagner. en son drame, l'a fait capable de miracle, dépositaire d'un pouvoir que nul homme ne saurait braver. Il vient justifier Eisa, la sauver, et les paroles ferventes de la jeune princesse glorifient sa mission surnaturelle (1). Ce reflet d'omnipotence qui auréole son front, celte gloire lumineuse d'archange, voilée seulement lorsqu'il accepte de n être qu'un h unrne, tout cela fait du Chevalier sans
(1) Hein Retti - I indl
[Lohengrin, acte I, scène m.)